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Chine : les blogs de la colère

La campagne pour "ne plus acheter de logement", lancée en mai par Zou Tao, un jeune blogueur installé à Shenzhen, a fait mouche. Les internautes s'échangent à tout-va les logos simples et percutants du mouvement : un panneau d'interdiction avec le dessin d'une maison, le mot "HOUSE" en lettres géantes, barré d'une croix rouge. Ils disséminent l'information sur les forums de discussion et se rallient en ligne par des cris de guerre éloquents.

Zou Tao propose de boycotter pendant trois ans l'achat d'un logement - le temps que les prix baissent. Il fustige les promoteurs qui manipulent le marché. Le coup de gueule de ce "Ralph Nader chinois", qui n'en est pas à ses premiers faits d'armes, n'a rien d'anecdotique : il touche une corde très sensible en Chine, où la toute nouvelle classe moyenne urbaine est en train de s'apercevoir qu'au jeu de la redistribution discrétionnaire des terrains publics elle s'est fait berner.

Cette ébauche d'une protestation organisée sur l'Internet en Chine, sans doute la première de l'histoire, pourrait attirer des ennuis à son instigateur : Zou Tao a d'ailleurs été détenu plusieurs heures à l'aéroport de Shenzhen par la police locale, pour avoir annoncé qu'il portait une pétition au premier ministre. La campagne "notbuyhouse" - pas d'achat de logement - a toutefois été reprise dans la presse, et il a été invité, en catimini, sur un plateau télévisé. Est-ce un hasard ? Fin mai, le gouvernement avait annoncé précipitamment des mesures pour calmer la spéculation immobilière...

Avec plus de 110 millions d'usagers, le développement de l'Internet en Chine a atteint une telle masse critique que le Parti communiste doit, tout à coup, compter avec une opinion publique rarement consultée par les médias. La récente pollution de la rivière Songhua dans le nord-est du pays, l'affaire des frais médicaux gonflés d'un hôpital, à Harbin en 2005, la crise du SRAS en 2003, sont quelques-uns des événements révélateurs de dysfonctionnements récurrents, dont l'Internet s'est fait l'amplificateur.

"C'est sur l'Internet que l'opinion publique en est arrivée à devenir le principal moyen de surveillance et de supervision. Chaque fois qu'il y a une catastrophe naturelle majeure, la large palette d'avis qui s'expriment va plus ou moins influencer les médias traditionnels et le gouvernement", écrit, dans un essai récent, le militant des droits de l'homme, Liu Xiaobo. Sorti de prison en 1999, il a découvert le "saut quantique" que permet l'Internet. Une bénédiction par rapport aux années où il lui fallait parcourir Pékin à bicyclette pour remplir une pétition.

En cristallisant les rancoeurs contre les contradictions de la Chine contemporaine, le rôle de l'Internet y est hypertrophié : l'appareil dirigeant est de plus en plus mal à l'aise face à cette opinion publique "brute de décoffrage". "Le gouvernement n'a pas encore pris la mesure de l'influence de l'Internet sur la société, même si depuis peu de temps la presse officielle nous dit que (le président) Hu Jintao et (le premier ministre) Wen Jiabao se connectent tous les jours. C'est du jamais vu pour le développement de la société civile en Chine", dit Guo Yujin, spécialiste de sociologie des réseaux à l'Université des télécommunications de Pékin. Ce sont les BBS ou forums de discussion, très prisés, ainsi que les blogs, dont le nombre est estimé entre 10 millions et 30 millions, qui ont déclenché la fièvre de l'Internet en Chine : les premiers parce qu'ils sont le lieu d'une expression en flux, trop fugace pour être sanctionnée, et les seconds parce qu'ils constituent un outil flexible et facile d'utilisation par rapport au site Internet, plus réglementé.

Les tentatives initiales d'obliger les auteurs de blogs à s'enregistrer préalablement auprès des autorités n'ont pas abouti - la sanction pour un auteur ayant franchi la "ligne rouge" de ce qui n'est plus acceptable étant souvent la fermeture du blog incriminé. Les événements de Tiananmen et les critiques frontales de l'armée ou du Parti communiste restent tabous. Et les arrestations de cyberdissidents - une cinquantaine, selon Reporters sans frontières -, dont la logique est souvent mystérieuse et le prétexte souvent fallacieux, incitent à une forte autocensure.

Mais ce ne sont pas tant les affrontements directs qui font avancer la révolution copernicienne en cours. Le mélange détonnant de petits et grands arrangements qu'est la Chine d'aujourd'hui nourrit la colère de la jeune génération des années 1980, qui forme le gros des troupes des blogueurs.

Sur le portail très fréquenté du blog de Sohu, Zhang Huaijiu fustige la "crise morale" du pays et de sa jeunesse. On le voit en ombre chinoise, cigarette au bec et cheveux longs, se décrivant comme le meneur de la "révolution du blog" en Chine - au-dessus d'un portrait de Mao et d'une tirade tout droit sortie de la révolution culturelle - mélange kitsch de nostalgie pour un temps où les choses, dit-il, étaient plus simples, et de hargne pour l'hypocrisie actuelle.

Agé d'une vingtaine d'années, Zhang Huaijiu critique les jeunes qui ne pensent qu'à consommer avec l'argent de leurs parents, les cols blancs qui se prennent pour des patrons. "A cause de l'instabilité sociale, des failles du système juridique, la moralité a laissé la place au profit et, dans les faits, on ne peut pas ne pas être immoral. Mais il est plus grave encore que beaucoup se cachent derrière un masque de bonté et de moralité pour s'enrichir", nous explique-t-il dans un courriel.

Face à cette Chine où les valeurs sont sens dessus dessous, la démarche de Zhang Huaijiu est typique des "fenqing" - "jeunes en colère". La faction la plus enragée de ces gardes rouges nouvelle manière mène sur le Net de véritables campagnes moralisatrices contre la corruption certes, mais aussi contre l'adultère ou la tricherie aux examens universitaires.

Brice Pedroletti

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Source : Le Monde,
Le 20 septembre 2006
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