Victoria : après l'opium, du design dans le quartier chinois
Fan Tan Alley est la rue la plus étroite du Canada. Cette venelle du quartier chinois de Victoria est aujourd'hui bordée de boutiques coquettes : antiquaires, designers et galeristes se partagent les lieux avec une tireuse de cartes et un barbier. Mais au milieu du XIXe siècle, c'était un des endroits les plus mal famés du pays.
On y dénombrait 14 fumeries d'opium, plusieurs bouges qui faisaient aussi office de bordels et quelques maisons de jeux. Ces établissements «légaux» acquittaient la taxe spéciale que la municipalité leur imposait pour exercer leurs activités équivoques.
Ainsi, dans un autre passage étroit qui mène à Market Square, qui était jadis le coeur de Chinatown, on peut déchiffrer, parmi les photos et les documents d'époque exposés dans une vitrine, un certificat délivré par la ville de Victoria à une fumerie d'opium. Le document, daté de 1886, atteste que l'établissement a acquitté une taxe annuelle de 250 pour vendre de l'opium du côté de Formosa Street.
Il n'y avait pas que l'opium qui était taxé. Les individus l'étaient aussi. Les Chinois étaient arrivés par milliers à partir de 1858, d'abord attirés par la ruée vers l'or sur le fleuve Fraser, puis par les salaires versés par les conserveries de poisson et par le Canadien Pacifique qui construisait la première ligne du chemin de fer transcanadien. Ils étaient moins bien payés que «les blancs» et, contrairement à ces derniers, ils n'étaient pas logés et nourris gratuitement.
Pour ajouter à l'insulte, en 1885, le gouvernement provincial leur a imposé une taxe personnelle - la «head tax» - qui leur accordait le privilège de travailler et de séjourner dans cette province. Au début, elle s'élevait à 50 $ par tête et elle a progressivement atteint la somme de 500 $ en 1903.
Lancy Chow, la guide qui me pilotait dans Chinatown ce matin-là, m'a montré un document jauni qu'elle conservait dans un cahier à anneaux. C'était le certificat de résidence que son grand-père a obtenu au coût de 500 $, justement.
Malgré ces mesures répulsives, le Chinatown de Victoria abritait, au début du siècle dernier, la plus forte concentration d'immigrants d'origine chinoise d'Amérique du Nord, devant ceux de San Francisco et Vancouver.
Aujourd'hui, il se réduit à une dizaine de pâtés de maisons à la lisière nord du centre-ville. Mais c'est une des parties les plus visitées de la capitale de la Colombie-Britannique.
On a mis de l'ordre dans le joyeux fouillis urbain qui caractérisait les lieux. On a donc ravalé des façades et réaménagé Market Square en place proprette. Mais la bonne volonté des urbanistes n'a pas réussi à effacer toutes les empreintes du pittoresque et les traces du passé.
À l'École chinoise de Fisgard Street, on enseigne aujourd'hui le mandarin. Un peu plus loin, un spécialiste de la médecine chinoise vend ses herbes et ses décoctions.
La maison voisine est un peu particulière: entre le rez-de-chaussée et le premier étage, les initiés pouvaient reconnaître le «China floor», aussi surnommé «étage des tricheurs». On ne pouvait y accéder que par une échelle et les clandestins, ceux qui n'avaient pas le certificat de résidence, y vivaient entassés.
Moins pittoresque
Le vieux Chinatown de Vancouver est un peu moins pittoresque, mais on retrouve les mêmes maisons dotées d'un «étage des tricheurs», les mêmes temples bigarrés dans les étages supérieurs de bâtiments aux façades banales, les mêmes boutiques aux étals croulant sous les légumes et les produits importés d'Extrême-Orient.
En 1900, quelque 18 000 immigrants chinois vivaient dans le Chinatown de Vancouver. Aujourd'hui, ils sont beaucoup moins nombreux, parce que les 600 000 membres de la communauté chinoise de l'agglomération préfèrent les nouveaux quartiers chinois de banlieue où ils peuvent s'approvisionner en denrées exotiques ou spirituelles dans les temples et les boutiques tenues par des compatriotes: ceux de Port Coquitlam et, surtout, de Richmond, où 60 % des 180 000 habitants sont d'origine asiatique.






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