Que faire des paysans chinois ?
POLITIQUE - La question paysanne n'est pas résolue
Le succès de la réforme des campagnes dans les années 80 n'était dû qu'au pragmatisme paysan. Il faut aujourd'hui une politique rurale, affirme un spécialiste de la question.
Comme l'attestent certains documents des années 60, les dirigeants communistes Bo Yibo, Liu Shaoqi et Zhou Enlai avaient déjà discuté de la possibilité de redonner aux paysans le droit de posseder des terres [transféré à la collectivité lors du Grand Bond en avant, en 1958], mais on sait le sort qui attendait les campagnes [la collectivisation intégrale]. Dans les années 80, Wan Li avait émis à nouveau l'idée, mais, à l'époque, la généralisation du système de responsabilisation des paysans [qui signaient un contrat individuel de production avec l'Etat en échange de l'utilisation des terres] se heurtait déjà à un certain nombre de difficultés. La question n'avait donc été débattue qu'à l'intérieur d'un cercle restreint. Il faut reconnaître qu'après les années 80, les réformes dans les zones rurales chinoises ont progressé très lentement. Ce n'est que depuis ces deux dernières années que nous avons accéléré un peu leur rythme. Mais, grisés par ce succès, nous avons cru que la question paysanne était globalement résolue. En fait, les réformes introduisant le système du contrat ne constituaient qu'un expédient. C'était un dispositif transitoire que nous ont enseigné les paysans pour résoudre le problème posé par le manque de participation et de dynamisme de la main-d'oeuvre agricole. Après sa mise en place, les rendements céréaliers avaient fortement augmenté. Ces bons résultats nous étaient montés à la tête et nous avions cru pouvoir suivre cette voie pour "attaquer les villes à partir des campagnes". Le système du contrat de production a également servi de source d'inspiration pour la réforme des entreprises publiques [dans les années 80]. La réforme du système politique dans les campagnes [en 1988] a rencontré le même genre de difficultés. L'autonomie que nous avons accordée à la population rurale, avec surtout la tenue d'élections pour choisir les membres des comités villageois, a pendant un temps suscité un certain enthousiasme, grâce à des comptes rendus superficiels et flatteurs. Nous avions cru que la réforme du système politique au niveau national pouvait se faire à partir des campagnes, mais sa mise en place s'est avérée beaucoup plus difficile que prévu. C'est ainsi par exemple qu'un fossé de plus en plus profond s'est creusé entre les "deux comités" [celui du village et celui du Parti]. Cela ne veut pas dire qu'il ne faut pas faire confiance aux paysans. Bien au contraire, il faut croire en leur capacité de résoudre eux-mêmes les problèmes dans un cadre donné. Cela veut dire aussi que, si nous élaborons ce cadre, les paysans sont capables d'innover pour sa mise en oeuvre pratique.
Ainsi faillit disparaître le village de Jitai
Les villes gagnent sur les campagnes et les paysans sont chassés sans ménagement. Un récit vécu de l'intérieur, publié par un site basé aux Etats-Unis.
Le 22 avril dernier, vers midi, un millier de personnes affluaient sur le 2e Périphérique sud de Xi'an et bloquaient cette importante artère de la partie sud de la ville. C'étaient les habitants du village de Jitai, dans le district de Beilin, qui protestaient ainsi contre le projet d'expropriation et de démolition des autorités du district et contre les actes iniques commis par ses fonctionnaires. Jitai se situe dans la banlieue sud-est de Xi'an [capitale de la province du Shaanxi]. Le village compte 1 800 résidents permanents, répartis dans 600 foyers. Si l'on y ajoute les locataires, sa population totale s'élève à une dizaine de milliers d'habitants. En 2001, la municipalité de Xi'an a décidé de construire une nouvelle route pour relier le 2e Périphérique sud (au sud du village) à la rue Taiyi (au nord). Le tracé de la future route passe en plein coeur du village et s'étend sur 51 mu [3,4 ha], entièrement habités. Le 30 avril 2003, le gouvernement du district de Beilin rendait public un "projet de rénovation du vieux village de Jitai", en parallèle avec la construction de la nouvelle route. Ce projet prévoyait le transfert complet de la population de Jitai dans un village d'un autre district, à 4 kilomètres plus au sud, où des promoteurs devaient construire des appartements que les habitants de Jitai pourraient acheter avec leurs propres deniers. Le prix d'achat serait calculé en comparant la taille du nouveau et de l'ancien logement. Seule la surface supplémentaire ferait l'objet d'un paiement, à raison de 260 ou 280 yuans [de 26 à 28 euros] par mètre carré. Cet argent serait versé par les villageois sous forme d'apport de capital à la Société de rénovation du vieux village de Jitai, chargée de gérer le tout et de distribuer des dividendes aux paysans. Plus de 80 % des habitants de Jitai étaient opposés à ce projet, et ce essentiellement parce que la route devait être construite sans compensation. De plus, elle ne devait occuper que 51 mus sur les plus de 150 mus que compte le village. Vouloir sous ce prétexte transférer toute la population leur est apparu vraiment inutile. D'autant plus que, si on leur versait des indemnités, les personnes forcées de déménager pourraient très bien se reloger à proximité, et non à 4 kilomètres. Depuis une dizaine d'années, la municipalité de Xi'an a lancé des dizaines de programmes de rénovation des villes et des villages situés en zone urbaine, sans que les autorités se conforment à la politique définie par le gouvernement central : ni calendrier pour le relogement des habitants, ni compensations et indemnités de déménagement pour les ménages expropriés. C'est ainsi que, au bout d'une dizaine d'années, certaines familles n'ont toujours pas été correctement relogées. Ces transferts de population donnent lieu à des collusions entre les autorités et les promoteurs immobiliers, qui spéculent sur les terrains à bâtir au détriment des simples citoyens, et causent nombre de plaintes en haut lieu, de pétitions, de blocages des routes et de sit-in de protestation de la part des habitants lésés. Le projet de rénovation du vieux village de Jitai lancé par le district de Beilin en constitue un nouveau cas, cette fois sous le prétexte de construire une route. C'est tout à fait inacceptable ! La Société de rénovation du vieux village de Jitai aurait été entièrement sous la coupe du maire du village, Wang Zhengmin. Or, depuis une dizaine d'années, les cadres du village ont été impliqués dans différentes malversations portant sur les biens et les terrains collectifs. Comment les habitants pourraient-ils avoir confiance en ce genre d'individus pour gérer des sommes appartenant aux villageois ? Pour une affaire aussi importante, concernant l'ensemble du village, comment se fait-il que le maire n'ait pas organisé de grande réunion publique ? Pas une seule n'a eu lieu ! Une telle façon de procéder n'est pas du tout légale. Seule une minorité de personnes, avec à leur tête Wang Zhengmin, ont accueilli favorablement le projet de rénovation et ont oeuvré à sa réalisation. La plupart des habitants estimaient surtout urgent de se débarrasser de leur maire, ce qui fut fait le 22 juin 2003 à l'issue d'un vote que les autorités locales avaient cru pouvoir autoriser sans risque pour son poste. Mais le district dut confirmer que les habitants du village avaient demandé la démission de leur maire, et annonça la destitution de Wang Zhengmin, remplacé par le maire adjoint, Liang Minshe. Celui-ci est encore aujourd'hui à la tête du village. Ce n'est qu'en avril 2004 que Liang Minshe a exposé les détails d'un projet révisé. Mais, lorsque le deuxième plan d'aménagement a été communiqué aux villageois, ceux-ci ont été nombreux à faire part de leur refus. Ils ont tout d'abord observé que ce nouveau projet différait très peu du premier et qu'il n'était en fait qu'un prétexte pour annexer de nouveaux terrains : 68 mus [4,5 ha] étaient alloués à l'aménagement d'"entités économiques" de part et d'autre de la route, en sus des terrains réservés pour la route et le projet de rénovation du vieux village. Les villageois ont souligné que les autorités sont censées défendre les intérêts de la population et non, comme dans ce dossier, spéculer sur leur dos en indemnisant les personnes expropriées à un prix du terrain correspondant à 1,5 % seulement de sa valeur de marché. De plus, la promesse qui figure noir sur blanc dans le projet "de restituer au village de Jitai les entités économiques une fois constituées" n'est pas crédible, comme l'ont montré maints exemples de ce genre dans le passé. Finalement, le 22 avril au matin, aucun accord n'ayant été trouvé entre les autorités et les villageois, et chacun campant sur ses positions, comme "la patience a ses limites", les autorités ont fini par passer à l'action.
Intimidation musclée sur ordres supérieurs
Vers 9 heures du matin, le 22 avril, une centaine de fonctionnaires municipaux entrèrent dans le village de Jitai. Ils firent irruption dans les rues du village. Sous prétexte de contrôler des licences d'exploitation, des autorisations sanitaires et des documents fiscaux, ils sommèrent les gérants de déménager avant le 27 avril. Sur ce, ils commencèrent à démonter des enseignes, à emporter et même parfois à briser certains matériels indispensables au fonctionnement des boutiques. De nombreux villageois ayant eu vent de ces exactions affluèrent alors, encerclant les fonctionnaires du district, lesquels se retranchèrent derrière les ordres reçus de leurs supérieurs. Les villageois exigèrent donc que les supérieurs en question viennent eux-mêmes répondre à leurs questions. Comme à midi, aucun dirigeant n'avait encore fait son apparition, ils allèrent faire un sit-in de protestation sur le 2e Périphérique sud, bloquant complètement la circulation. Vers 13 heures, des dizaines de policiers casqués arrivèrent sur les lieux, mais les villageois, loin d'accepter de se disperser, étaient de plus en plus nombreux à occuper l'artère. Finalement, vers 18 heures, les manifestants reçurent la visite du chef du district, du secrétaire du comité du Parti pour le district et d'un représentant de la municipalité de Xi'an, qui leur promirent de réparer les dégâts causés aux magasins et de ne plus les déranger avant qu'un accord n'ait été conclu avec eux. Une heure plus tard, les manifestants dégageaient le périphérique qu'ils avaient bloqué pendant plus de sept heures. Le même soir, des cadres du gouvernement et des policiers se rendirent chez les villageois pour essayer de savoir qui était à la tête du mouvement. Le 26 avril, des officiers du bureau de la Sécurité publique de Xi'an vinrent enquêter à ce sujet. Bizarrement, ils ne cherchèrent pas à connaître l'identité des fonctionnaires ayant volé ou brisé des objets et sommé illégalement les gens de déménager. Comme par hasard ! Les autorités ne revenaient-elles pas ainsi sur leur promesse de "ne plus déranger" les villageois ? De toute évidence, la tempête soulevée par le projet de transfert du village de Jitai n'est pas près de s'apaiser...
* Chercheur à l'Institut du développement rural de l'Académie des sciences sociales.






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