Interview de Philippe Fusellier,
réalisateur d'un documentaire "Église de Chine".
" La rigueur de l’Église souterraine, doublée du compromis de l’Église officielle, a permis à l’Église chinoise de rester en lien avec le Vatican tout en évoluant vers l’avenir. "
Que refuse l’Église clandestine ?
On touche un problème difficile à comprendre en Occident. Le communisme, arrivé en Chine en 1949, est un système qui a renié toutes les religions. Les religieux et croyants ont subi de nombreuses persécutions, avec un sursaut très violent lors de la Révolution culturelle. Certains prêtres alors se sont engagés dans une forme de résistance et se cachaient pour vivre leur foi. Avec cette clandestinité, ils ont en quelque sorte combattu le régime en place. A la fin des années soixante-dix, Deng Xiaoping a montré une plus grande tolérance à l’égard des religions. Les gouvernements chinois successifs ont tendu la main aux religions en proposant une forme de collaboration : d’un côté les religions font des compromis et reconnaissent le gouvernement chinois communiste et de l’autre, le gouvernement reconnaît les religions. Ce qu’accepte l’Église officielle. Quant à l’Église non officielle - le Vatican aimerait d'ailleurs que cette Église ne soit plus appelée l’Église souterraine -, elle reste anticommuniste. Parce que ces membres viennent d’une histoire liée à la résistance, elle ne veut pas faire la moindre concession. Elle est très orthodoxe, dans le sens où elle garde son intégrité. Elle refuse les contrôles de l’Association patriotique qui représentante le gouvernement partout où il y a des chrétiens déclarés. Elle subit donc une forte oppression de l’État.
Les prêtres résistants ont formé d’autres prêtres durant les années sombres de la religion. A l’époque où il n’y avait plus de séminaires car ils étaient fermés et interdits, certains ont donc été éduqués et formés uniquement à la résistance et dans un environnement clandestin. Ils ont ainsi empêché l’Église de disparaître complètement.
Comment sont considérés les prêtres de l’Église officielle ?
Les prêtres dits officiels ont été pendant longtemps déconsidérés par l’Église souterraine et le Vatican. Certains ont même été reniés par leur congrégation ou leur communauté. On les accusait de collaboration. C’est vrai qu’à une époque, ils menaient une campagne de dénonciation assez grave vis-à-vis des clandestins. Maintenant, le dialogue existe.
Ces prêtres pensent qu’affronter le pouvoir aussi radicalement n’est pas la meilleure solution. La culture chinoise n’est pas une culture de défi et d’affrontement. Ils ont en fait pris position pour le gouvernement afin de sauvegarder la foi chrétienne et qu’elle ne se vive pas cachée. Ils préfèrent baisser la tête pour avancer malgré tout.
Pourquoi avoir choisi de traiter uniquement l’Église officielle dans le documentaire ?
Au départ, pour bien couvrir la situation des chrétiens en Chine, mon projet était de faire deux films : l’un consacré à l’Église souterraine, l’autre à l’Église officielle. Mais un seul documentaire de 26 minutes était programmé. Tout couvrir en 26 minutes, c’est un défi ! La Chine est tellement riche ! J’ai pensé alors parler plutôt des clandestins. J’ai rencontré des spécialistes à la MEP (Mission des Églises de Paris) qui connaissent bien la Chine, dont le père Charbonnier. La réflexion et la démarche qui sont ressorties des différents entretiens, c’est qu’il faut se méfier… L’intégrité de l’Église non officielle, qui s’obstine dans une pensée, ne veut pas forcément dire qu’elle est plus proche et plus fidèle à la foi que l’Église officielle. Rester dans un système ancien, cela veut dire aussi que l’on n’est plus à l’écoute de l’Église d’aujourd’hui qui a évolué. L’Église de 1949 en France par exemple n’a plus rien à voir avec l’Église actuelle. Les prêtres qui restent obstinément fidèles aux structures des années cinquante ne suivent pas l’évolution de la société. Doit-on aujourd’hui espérer que l’Église de Chine ressemble à celle qui vit dans un système ancien ? Ou est-ce qu’il faut être plus à l’écoute d’une Église qui connaît, et donc n’est pas dupe, le système politique actuel et faire avec ?
Autant parler de l’Église telle qu’elle est vécue aujourd’hui et dépasser cette opposition. Un chrétien qui arrive en Chine n’aura aucune chance de rencontrer l’Église souterraine. C’est l’Église officielle qui est visible. J’ai donc préféré expliquer dans le documentaire qui elle est et d’où elle vient. Une fois que l’on connaît son histoire et son évolution, on peut se permettre d’aller dans une église et vivre sa foi normalement, sans être dupe de son lien avec le gouvernement.
L’Église souterraine est d’autre part interdite. Nous avons rencontré des prêtres mais au prix de beaucoup de précautions pour éviter de les mettre en danger. Il faut beaucoup de temps, plus que nous n’en disposions, pour pénétrer l’Église clandestine et que naisse la confiance réciproque.
Quelle est la position du Vatican sur ces deux Églises ?
Le Vatican affirme aujourd’hui qu’il n’y a qu’une seule Église en Chine mais qu’elle est composée de fidèles qui prennent des orientations différentes. Même si le Vatican ne reconnaît pas les évêques qu’il n’a pas nommés lui-même, 85% des évêques officiels nommés par le gouvernement communiste et considérés à une époque comme des collaborateurs, sont reconnus par le Vatican. La volonté du Vatican est de tendre la main vers ces religieux qui suivent d’un point de vue théologique la ligne vaticane et de mettre de côté l’aspect politique.
La condition des chrétiens est-elle plus difficile que celle des autres religions ?
Sous Mao, toute religion était à bannir. Tous les responsables religieux, qu’ils soient catholiques, bouddhistes, taoïstes ou musulmans étaient emprisonnés ou rééduqués. Ce qui est plus litigieux avec les catholiques, c’est le lien avec le Vatican qui est un État. A sa tête, le Pape, un chef d’État, que les Chinois considèrent comme tel. C’est un problème car le gouvernement chinois communiste ne peut imaginer que dans son pays il y a certaines personnes qui obéissent à un autre chef, occidental en plus. C’est de l’ingérence ! Il a fallu du temps pour que le gouvernement chinois comprennent que le Pape n’est pas un danger politique. Les chrétiens qui suivent l'autorité du Pape, doivent de même se dire qu’ils sont tout autant "patriotes " que les autres Chinois.
Quelle est l’avenir de ces deux Églises chinoise à votre avis ?
Aujourd’hui, les différences s’estompent. Les croyants fréquentent parfois les deux Églises. Les futurs prêtres sont formés dans les mêmes séminaires, qu’ils soient issus d’un diocèse officiel ou non.
J’ai l’impression que dans une quinzaine d’années, il n’y aura plus cette opposition entre les deux Églises. L’Église officielle est promise à un meilleur avenir mais l’Église clandestine ne disparaîtra jamais complètement. Elle est amenée à avoir moins d’influence à cause de son refus systématique d’une collaboration avec le gouvernement. Mais il est important de souligner que cette rigueur doublée du compromis des officiels a permis à l’Église chinoise de rester en lien avec le Vatican tout en évoluant vers l’avenir. Sans prêtres officiels, la plupart des églises aurait été abandonnée. Mais sans prêtres clandestins, le catholicisme aurait sans doute disparu de Chine après les années Mao.