La mutinerie des Sans Papiers chinois
Sortir de l'illégalité : vers une intégration républicaine ?
Extrait "Les Chinois de France".
Bien des choses ont été dites et écrites sur les communautés étrangères implantées en France et sur les phénomènes de l'immigration. Il reste que ces mouvances de société suggèrent de nos jours encore bien des questions géopolitiques majeures, et que ces dernières appellent des analyses complémentaires. Avant de délibérer sur les effets migratoires en Europe et en France, il est nécessaire, à l'heure actuelle, de s'intéresser à l'originalité du mouvement des sans-papiers chinois en France, aux nouveaux flux migratoires en provenance de Chine, et aux transformations que ces deux phénomènes suscitent au sein des communautés chinoises en France.
Depuis le mois d'août 1996, la communauté chinoise de Paris s'est engagée dans le mouvement des sans-papiers. C'est l'une des conséquences de la lutte des sans papiers africains de l'église Saint-Bernard, où les occupants en furent expulsés "manu-militari" le 23 août de la même année, en faisant la une de la presse. Commémorant l'événement, les sans-papiers de Saint-Bernard éditeront d'ailleurs une carte postale et des affiches représentant les forces de l'ordre françaises en train d'enfoncer la porte de l'église Saint-Bernard, avec pour toute légende : "Eglise Saint-Bernard, le 23 août 1996, nous n'oublierons jamais !".
Dans le prolongement de ce mouvement, les Chinois vont occuper à leur tour un autre lieu cultuel : l'église Saint-Hippolyte du XIIIème arrondissement de Paris et former plusieurs collectifs de sans-papiers. Jusqu'alors discrètes et vivant en autarcie dans leurs communautés traditionnelles, rompant la règle de la tradition communautaire et le silence légendaire qui les caractérisent, des centaines de familles chinoises vont demander à leur tour leur régularisation et manifester. Elles formeront des assemblées générales diverses et polyphoniques, "un troisième collectif" puis d'autres mouvements appuyés par des associations parisiennes.
"La communauté chinoise est calme, c'est un modèle de communauté", me disait-on partout à l'occasion de mes enquêtes. Qui serait donc capable de m'ouvrir les portes de cette communauté si secrète ? Pourquoi était-elle présentée comme un modèle d'intégration, alors qu'elle vivait en "développement séparé" de la société française ? Souhaitant interviewer des Chinois pour "m'immerger" dans leur aventure migratoire, c'est à l'occasion de cette mutinerie que je rencontrais ces sans-papiers chinois. Ce mouvement a été déterminant pour une meilleure intégration des étrangers en France. Il a amené l'ensemble des Chinois à repenser leur place dans leurs communautés en France.
LES ORIGINES DU MOUVEMENT DE REVOLTE
Au départ, l'étonnement était de mise, car la question relative à l'implication de la communauté chinoise dans le mouvement des sans-papiers ne faisait aucun doute pour la plupart des responsables politiques et associatifs : Ils n'allaient certainement pas bouger ! Manifestant au nom d'un collectif, ils vont pourtant se soulever. C'est le 30 octobre 1996, que 450 chinois avec leurs enfants sont sortis de l'ombre de la clandestinité, en occupant un centre de rétention des étrangers dans le 3ème arrondissement de Paris.
Dans la sphère des associations d'aide aux immigrés, il s'agissait bien d'une "révolution culturelle". Les années de certitude concernant la diaspora chinoise s'effondraient. Avec des banderoles recouvertes d'idéogrammes, les manifestations régulières demandaient la régularisation, par dizaines, de familles chinoises en situation irrégulière. Dans le prolongement de la lutte des sans-papiers africains de l'église Saint-Bernard, cette explosion a eu besoin d'un détonateur.
En l'occurrence, ce fut un simple communiqué rédigé le 26 juin 1996 par le Ministère de l'Intérieur annonçant la régularisation de 48 sans-papiers africains. Dès le lendemain, cette information mal comprise fut reprise par le journal chinois "Nouvelles d'Europe" puis démentie par le même quotidien 8 jours plus tard, mais placardée aussitôt sur les vitrines des supermarchés de la Chinatown du XIIIème arrondissement de Paris. L'information circula très rapidement et fut à l'origine du mouvement des sans-papiers chinois qui suivi. Pêle-Mêle, les clandestins chinois de Paris vont s'unir avec les autres irréguliers et manifester pour dénoncer les ateliers clandestins, leurs horaires inhumains, le cynisme des passeurs, leur semi-esclavage, "leurs prisons sans barreaux", les pressions et les exploitations diverses dont ils sont les victimes dans leurs communautés, sans possibilité de recours auprès des autorités. Enfermés entre deux systèmes et deux logiques contradictoires dont ils ne peuvent sortir libres ou sereins (irréguliers au regard de la Loi française et dépendant de leurs dettes vis-à-vis de leur communauté), les sans-papiers chinois vontexposer au grand jour ces contradictions, leur volonté de régularisation et d'intégration républicaine dans la société française, rompant la règle de la tradition communautaire et le silence légendaire qui les caractérisent.
Le phénomène des files d'attente qui suivit devant le Consulat chinois d'Issy-les-Moulineaux a commencé avant la promulgation officielle du 26 juin 1997 de la circulaire de Jean-Pierre Chevènement détaillant les critères de régularisation. Il s'agissait de préparer les documents pour les Préfectures. Les clandestins arrivaient de Paris, de France, de Belgique et d'Europe dans l'espoir d'une régularisation rapide. Il y avait ici dans la rue des Chinois du Sentier, de Belleville, du XIIIème, des touristes et des étudiants.
LE TROISIEME COLLECTIF DES SANS-PAPIERS CHINOIS
Les sans-papiers chinois ne voulaient plus se cacher. Le "troisième collectif" réclamait l'ouverture de négociations en vue des régularisations. Réfugiés pour certains dans l'église Saint-Hippolyte du XIIIème arrondissement de Paris, la clientèle ordinaire des sans-papiers était pourtant constituée au départ d'Africains. Presque tous vivaient en France depuis plusieurs années. Nombre d'entre eux souhaitaient manifester leur volonté d'indépendance face aux organisations claniques de la Chinatown du XIIIème et de Belleville. Furent-ils las de subir les frais de rackets, les pressions, les menaces de dénonciation de la part de ceux qui les employaient de façon irrégulière ? Ils décidèrent alors en tous cas de s'exposer au grand jour, au risque de se faire expulser.
Depuis le début du mouvement des sans papiers chinois, les délégués se mettaient d'accord chaque semaine sur les stratégies et les actions à mener. Les délégués précisaient les prochains rendez-vous et les manifestations publiques. Je me souviens de leurs manifestations parisiennes ; une première devant le Sénat, puis le 31 janvier 1998, place de la République. Le Palais du Luxembourg illuminé étincelait dans le début de cette fraîche soirée parisienne. La rue était bloquée par un double cordon de C.R.S., d'autres véhicules de la Préfecture étaient stationnés un peu plus bas. Il y avait ici environ 400 manifestants ; à 95 %, des Chinois et qui scandaient ; - " ... Des papiers, on veut des papiers ! …" ; " … On veut tous des papiers, des papiers pour tous !..."
Les Chinois utilisaient sifflets, tambours et banderoles avec idéogrammes déployées. L'ambiance paraissait tout à fait surréaliste et bien différente de celle plus traditionnelle et folklorique des défilés voisins célébrant la nouvelle année du tigre. Le froid engourdissait les membres. Quelques passants s'arrêtaient. L'ambiance festive montrait néanmoins un ton sérieux et revendicatif. Vers 19 heures, un des responsables donnait le signe du repli et un rendez-vous pour lamanifestation nationale.
Celle-ci devait démarrer à 14 heures place de la République pour se diriger vers le Palais Royal. Il y avait des sans-papiers de tous pays et de toutes couleurs. Les divers collectifs et les sans-papiers chinois étaient là. D'autres Chinois arrivaient avec de jeunes enfants en poussette. Les sans-papiers africains et chinois étaient regroupés dans leurs collectifs respectifs. Le public, vu la fraîcheur de la journée, pressait le pas sur les trottoirs. Arrivés après plus de 2 heures de manifestation devant le Palais Royal, les divers collectifs furent invités à se séparer et à préparer ensemble d'autres actions pour la régularisation de tous les sans-papiers.
Les sans-papiers chinois ont obtenu majoritairement gain de cause, grâce à des dossiers qui paraissaient plus complets (domiciliation, travail, insertion). De plus, la communauté chinoise bénéficie d'un à priori positif. Sur près de 9 000 demandes de régularisation, 7 500 clandestins chinois ont obtenu des papiers - soit 83 %, des demandeurs -, ce qui représente le plus fort taux de régularisation par groupe de nationalité. Aujourd'hui, les Chinois représentent le premier groupe demandeur d'asile sur la capitale.
Le 14 juillet 2000, continuant leur action de reconnaissance envers leurs compatriotes venus en France au début du XXème siècle, des sans-papiers du "troisième collectif" - pour la plupart originaire du Wenzhou - se sont rendus au cimetière de Noyelles-sur-Mer (Somme) où reposent 837 travailleurs chinois de la Grande Guerre, pour honorer la mémoire des 2 000 morts qui ont participés à l'effort de guerre allié. Les sans-papiers chinois réclament aujourd'hui de nouvelles régularisations ; Actuellement, près de 378 dossiers sont en attente de décisions auprès des Préfectures. D'autres sans-papiers chinois vivent dans divers quartiers de la capitale.
L'ESPOIR D'UNE INTEGRATION REPUBLICAINE
Sortant de leurs communautés fermées, les nouveaux migrants chinois et les plus jeunes ont brisé le silence et la loi communautaire qui impose l'obéissance et le secret au clan. Ils ont manifesté le désir d'une nouvelle intégration qu'il faut encourager. Si leurs ancêtres étaient repliés dans leurs communautés qui continuent à se développer au regard des enquêtes menées, les nouveaux migrants chinois - de plus en plus nombreux en France - veulent se mélanger à la population française, s'échapper de la tutelle ancestrale, politique et économique des quartiers chinois. Ils souhaitent vivre plus librement en France "à l'européenne", travailler et s'unir librement, former des unions mixtes, et résider en dehors des Chinatowns. Ils montrent à leur aînés un nouveau chemin d'intégration républicain dans l'espace national, éloigné de l'espace fermé des anciennes communautés.
L'intégration des Chinois est une question géopolitique qui a toute sa place dans le débat sur l'intégration. Les Chinois ont construit à l'endroit où ils pouvaient vivre, des modèles sociaux et urbains calqués sur les archétypes de leur pays d'origine. Avec le défi des sans-papiers chinois, la question est de savoir si les communautés chinoises vont se diluer, avec les nouvelles générations, et se diriger vers une intégration républicaine ? Au regard des témoignages recueillis dans les Chinatowns de Paris, la volonté d'intégration républicaine se ressent dans les discours recueillis. Il existe bien un clivage entre les jeunes générations et les plus anciennes. Mais le noyau traditionnel de la communauté chinoise ne lâchera pas facilement ses prérogatives communautaires ni ses réseaux.
LES NOUVEAUX MIGRANTS ET SANS-PAPIERS CHINOIS
Ce souhait d'intégration républicaine lié au mouvement des sans papiers chinois subsiste bien. Mais ces effets sont actuellement atténués par l'afflux de nouveaux migrants qui rejoignent les communautés chinoises. Ces sans-papiers ne viennent plus uniquement des régions côtières du Sud-Est de la Chine, mais du Nord-Est, du fait des restructurations économiques en Chine et de la fermeture des usines d'Etat non rentables. D'autres migrants sont munis de visas de tourisme, d'étudiant. Ils possèdent des domiciliations à Paris chez des particuliers ou dans des associations. Des nouvelles filières migratoires se mettent en place en Europe de l'Est.
Les tentatives d'immigration clandestines des zones rurales du Sud (Guangdong - Zhejiang et Fujian) et du Nord-Est (Jiling - Liaoning - Heilongjiang - Hebei) de la Chine se développent en Europe et en France. De son côté, l'immigration Wenzhou ne ralentit pas. Elle a recours à de nouvelles filières. Originaires de Zhejiang, ces derniers représentent encore 60 à 65 % des nouveaux arrivants dans le quartier de Belleville à Paris. Les demandeurs sont souvent jeunes. Mais parmi les migrants du Nord et du Nord-Est, il n'est pas rare de voir arriver des techniciens ou des cadres plus âgés, issus des entreprises chinoises en restructuration.
Les visas étant difficiles à obtenir en Chine, plusieurs trajectoires transitent notamment par l'Europe de l'Est et la Turquie. Les passeurs sont présents en Asie, en Russie et en Europe de l'Est (Pologne, Bulgarie, ex-Yougoslavie). Attendant parfois plusieurs semaines leur passage pour l'Allemagne, les Pays Bas, l'Angleterre, la Belgique, la France, l'Espagne, l'Italie, où les Etats-Unis, munis de faux papiers ou de documents qui leurs sont délivrés en cours de route (visa polonais en Russie ou visa serbe par exemple), les trajets des clandestins, avec de multiples circuits et filières en Europe, peuvent durer de quelques jours à quatre mois. Ils utilisent diverses stratégies et moyens de transport (avion, train, camion, bus, trajets à pied) selon les occasions et les choix des passeurs.
D'autres migrants chinois arrivent directement à l'aéroport français de Roissy Charles de Gaulle, avec des billets délivrés par des agences de voyage ou grâce à la complicité des passeurs en Chine. Accueillis à Paris par des petits groupes qui les aident à s'établir dans des communautés chinoises bien implantées en France (Wenzhou et Téochew), les nouveaux migrants acceptent des travaux modestes dans des ateliers clandestins chinois ou turcs ainsi que dans le Sentier. Il s'agit d'une main-d'œuvre peu regardante et bon marché, y compris pour les femmes, recrutées au départ souvent comme nourrices ou femmes de ménage. On constate depuis peu également de nouveaux réseaux de prostitution à Paris peu visibles jusqu'alors dans la capitale.
INTEGRATION ET DEVELOPPEMENT COMMUNAUTAIRE NON SEPARE
Si le travail des associations est primordial, la gestion des flux migratoires est un domaine de coopération qu'il faut développer entre la Communauté Européenne et la Chine. Si l'intégration des Chinois installés dans les pays d'accueil en Europe doit être encouragée, l'immigration et l'utilisation de la main-d'œuvre clandestine doivent être combattues, et une dimension préventive avec la Chine doit être envisagée ; Il nous faut suggérer une maîtrise des flux migratoires par un recours à l'aide associative et humanitaire dans des conditions qui restent à définir.
Le co-développement, des actions d'appui adaptées dans des régions les plus pauvres, l'expérience des services de l'Etat, des collectivités locales, des O.N.G., des entreprises européennes et françaises, et des actions de coopération spécifiques seraient bénéfiques. Ainsi le savoir-faire de régions (Pas-de-Calais, Lorraine) françaises bénéficiant d'une expérience dans la restructuration industrielle pourrait bénéficier aux provinces chinoises du Nord de la Chine touchées par des restructurations industrielles ; Actions spécifiques, protections sociales, formations adaptées.
Notre coopération avec la Chine en matière de gestion des flux migratoires sera d'autant plus efficace qu'elle s'inscrira dans une coopération globale. Cette politique de co-développement avec la Chine pourrait être abordée avec nos partenaires à l'occasion de la présidence française de la Communauté Européenne.
Dr Pierre Picquart (www.chinoisdefrance.com)
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