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La Chine en Train

Train en chinois se dit «huo che», ce qui signifie «voiture de feu». Si le temps des locomotives à vapeur est révolu pour les voyageurs depuis quelques années déjà, l'immense pays mérite toujours d'être découvert à la vitesse du chemin de fer. Encore faut-il s'armer de patience et de quelques bons livres. De Pékin à Urumqi, dans la province du Xinjiang, via Xian, l'ancienne capitale impériale, le voyage vers le Grand Ouest suit la Route de la soie.

On a tous laissé un peu de notre enfance à Datong ! Ceux qui, un jour, ont déployé les rails d'un train électrique compren dront. Même chose pour ceux qui construisaient des gares miniatures et des ponts acrobatiques sur le tapis de leur chambre. Et aussi ceux qui pilotaient des rames lancées à pleine vapeur jusqu'au bout du couloir où des Indiens peinturlurés avaient l'habitude d'attaquer le convoi postal.

C'est bizarre, mais tous les gamins inconsolables se sentiront un peu chez eux dans cette ville industrielle du Shanxi, noyée dans les tourbillons du loess et la poussière de charbon. Le décor, pourtant, n'a rien d'engageant. Des fabriques sinistres, comme laissées à l'abandon, cheminées en berne, des collines truffées de boyaux de mine dégorgeant cet air chargé d'escarbilles qui agacent le nez. La fierté de la Chine rouge, jadis. Tous les vestiges d'une puissance d'antan, estompée par la richesse du pays côtier, laminée par l'ère des réformes et ses oukases de «bonne ges tion». Il y a quelques se maines, c'est l'usine de tanks qui fermait. Pas assez rentable. Du coup, les ouvriers sont descendus dans la rue pour manifester. On a même brûlé des voitures. Qui s'intéresse vraiment, ces temps-ci, à l'arrière-cour, parfois bien peu reluisante, du «miracle» chinois ?

Heureusement, il y a le train. Une page glorieuse de l'histoire du rail s'est écrite ici. Elle attire toujours dans ces parages improbables les chefs de gare en herbe qui n'ont pas voulu grandir, les éternels petits mécanos de la Générale, les nostalgiques de la «Bête humaine» : l'usine de Datong a sans doute été la dernière au monde à produire des locomotives à vapeur. Il y eut la fameuse Qian Jin, ce qui signifie littéralement «marche en avant» ! Tout un programme, la Qian Jin ! Un pachyderme dur à la tâche affichant 130 tonnes et 3 000 chevaux pour 20 tonnes de charbon embarquées. Un monstre aux rondeurs noires et luisantes comme un gros coléoptère monté sur roues. Et puis il y eut aussi la Jian She, la Shang You et la Xing Huo.

Avant, il y a longtemps, les locomotives venaient d'Angleterre, d'Allemagne et d'URSS. Mais dans les années 50, la «Nouvelle Chine» a voulu construire ses propres motrices à vapeur. Pour bien enterrer le régime des concessions étrangères sous lequel avait grandi le réseau ferré. Il y eut donc la «Mao Tsé-toung», triomphalement pavoisée à l'effigie du Grand Timonier, la Zhu De, baptisée d'après le chef militaire de la Longue Marche...


Il est presque 14 heures et l'orage menace. Des essaims de vélos s'échappent des immeu bles délabrés qui s'alignent tristement le long de l'avenue menant à la Datong Electric Locomotive Company. Comme son nom l'indique dé sormais, on n'y fabrique plus de locomotives à vapeur. La dernière machine, la Qian Jin 7207, est sortie des hangars en 1988. Pour l'heure, un tiers des 6 700 ouvriers rejoignent leur poste de travail. Ils franchissent les grilles, salués par des cerbères gantés au garde-à-vous. Ensuite, mais seulement ensuite, le visiteur, dûment escorté, est invité à pénétrer dans l'enceinte.

Paul Theroux, écrivain américain féru de trains, ne pouvait manquer Datong. C'était il y a une vingtaine d'années : «L'usine ressemblait à une énorme forge, le type d'usine bruyante, sale et dangereuse qui existait aux Etats-Unis dans les années 20. Rien n'y étant automatique, elle est indestruc tible. Si on y lâchait une bombe aujourd'hui, elle pourrait fonctionner dès le lendemain.» (1)

Et le gentleman-voyageur notait encore : «On y voit des ouvriers accroupis dans leur guérite, courbés sur leur lampe à souder ; ils entrent et sortent en rampant des chaudières, frappent sur des boulons, tirent des axes, manoeuvrent les roues géantes suspendues à des palans. Il faut les observer avec attention pour comprendre qu'il s'agit d'une chaîne de montage et non d'un asile de fous.»

Les temps ont changé. Le guide, une mademoiselle Lin perchée sur des talons, pique tout droit vers le gigantesque hall d'assemblage où les ouvriers s'activent dans les entrailles de sept motrices bientôt complètes. Pas d'ateliers dantesques, pas de damnés de la terre rivés à des machines hors d'âge suintant la graisse. Non, le train-train somme toute assez banal d'une usine présentable, plutôt propre, bref quasiment «alsthomisée». En apparence, du moins. Pour le dépaysement, on repassera... Des femmes sont aux commandes de ponts roulants qui coulissent dans un ballet bien réglé. Une banderole en lettres jaunes sur fond rouge proclame un slogan dorénavant très industriellement correct : «Notre priorité, c'est la qualité !»

Lorsqu'on aborde l'inévitable question des salaires, Miss Lin se dévoile : «Pour les ouvriers, 1 300 yuans sans les primes (environ 130 €, NDLR). Les mineurs gagnent un peu plus, 1 500 yuans de base. Avant, ce n'était pas mal. Mais aujourd'hui, ce ne sont plus de bons métiers.» Chaque année, cent cinquante ou cent soixante engins, électriques et diesels, quittent flambant neuf cette chaîne de montage pour s'élancer sur les 52 000 kilomètres du réseau chinois. Adieu, les grosses locos qui font tchou-tchou. Mises au rancart comme de vieux chevaux. Adieu, les frissons de la vapeur. Seuls quelques-uns de ces trésors ambulants circulent encore sur des portions de voie réservées au transport des marchandises.
Mais la grande aventure continue. Comme en Inde, comme en Russie, le train a façonné le pays. C'est l'irremplaçable façon de découvrir la Chine. La meilleure manière d'avancer à livre ouvert dans les atlas qu'on aimait tant : Route de la soie, Gobi, Taklamakan (traduction : «rentrez-y et vous n'en sortirez pas»), Lop Nor... Un périple de plus de 4 000 kilomètres jusqu'au «Far West» chinois et aux confins de l'empire.

Tout commence à Pékin, gare de l'Ouest. On n'a jamais vrai ment vu de gare avant de pé nétrer dans une gare chinoise. Choc d'un indescriptible concen tré d'humanité. Tourbillon. Trépidations. Plusieurs Chines s'entrechoquent : celle qui s'étourdit d'un mince vernis de mondialisation (publicité pour la dernière Toyota, jeunes «ca dres» à mallettes...) et puis le pays des profondeurs. Une femme dépenaillée, la bouille toute ronde avec deux joues cuivrées, les cheveux en ficelle. Elle porte sur son dos, pour seul bagage, un sac à grains soigneusement cousu. Sa fillette en guenilles se tient à ses côtés. A deux pas, un homme accroupi, visiblement un provincial, nourrit sa mère, toute parcheminée, plus vieille que vieille. Du bout de ses baguettes, grain de riz après grain de riz, avec une infinie patience... Tout à coup, c'est le murmure poétique de Victor Segalen, dans Stèles, qui couvre le tumulte de la grande gare : «L'immuable n'habite pas vos murs, mais en vous, hommes lents, hommes continuels...» Quelques visages parmi des milliers, des millions le peuple des migrants, le «continent flottant».

Une foule compacte se presse contre les grilles qui interdisent l'accès aux quais. Deux employés des chemins de fer revêches, comme confits dans le pouvoir octroyé par leurs uniformes bleus, ont verrouillé les portes. Ils ne les ouvriront qu'à l'arrivée du train. Alors ce sera la ruée. La bousculade sans merci pour un bout de banquette «dure».

En classe «molle», c'est autre chose. Lucien Bodard, alias «Lulu» le Chinois, narre avec humour, les privilèges du voyage en première : «Les mous ont droit à une salle d'attente immense pleine de plantes vertes, d'azalées et de rhododendrons, avec des fau teuils profonds où ils mijotent, engoncés dans leur digni té» (2). On peut y rajouter une télévision géante déversant ad nauseam clips sirupeux et feuilletons à l'eau de rose. Et il y a l'eau chaude pour le thé. Fondamental le thé ! M. Hu, guide-interprète diplômé et fier de l'être, insiste sur l'impérieuse nécessité d'acquérir une bouteille Thermos avant de monter dans le train. Régulièrement alimenté en feuilles de thé vert, le précieux flacon sera un inséparable compagnon de voyage. Relisons Bodard : «Au signal d'un employé obséquieux, nous nous dirigeons vers nos compar timents, nous dépassons les «couchettes dures», nous, nous allons nous vautrer sur du tendre, du ramolli, du vieillot, entourés d'une ostentatoire et prétentieuse cucuterie : petites lam pes, petites cactées, petites dentelles... Hurlements, le convoi s'ébranle lentement. Aussitôt, des haut-parleurs déversent cette musique fracassante qui est la plaie de la Chine...»

Sous la pluie, le paysage qui défile est mouillé comme une estampe. Austère Shanxi ! Des reliefs sans majesté grêlés de cavités troglodytiques. Des horizons ras, délibérément privés d'arbres : «On a toujours redouté que l'ennemi puisse se cacher sur les plateaux de cette région stratégique», explique M. Hu.

Datong est à cinq heures de Pékin. Soyons justes : si l'on vient ici, c'est moins pour les locomotives que pour les grottes de Yungang. Un joyau bouddhique du Ve siècle constitué de 51 000 statues enfouies dans une falaise d'un kilomètre de long, la Crête nuageuse. La plus petite de ces icônes a deux centimètres, la plus grande, 17 mètres ! L'Eveillé sous toutes les coutures. Un dieu dont les représentations humaines, colportées par les moines, les artistes et les marchands venus d'Inde et d'Asie centrale, sont tissées d'influences perses, grecques, byzantines, hindoues et chinoises.

La lointaine trace d'Alexan dre et de son anabase vers l'Orient dont l'incroyable héritage s'est étiré comme une vague jusqu'ici, aux limes du pays Han. Theroux, lui, émet quelques sérieuses réserves : «Comme souvent en Chine, même les lieux les plus exceptionnels, ce qui était le cas de ces grottes, ont été rénovés et repeints jusqu'à faire disparaître la notion d'art. Ce que les voyageurs avaient commencé à détruire par le vol et le pillage, les Gardes rouges l'ont achevé avec la Révolution culturelle. La seule raison qui les a empêchés d'anéantir la totalité des sculptures de Yungang fut leur trop grand nom bre. Aussi ont-elles survécu malgré les ravages et les restaurations.»

Le train n°1 674 pour Xian part à 16 h 30. La nuit tombe rapidement. Au bout du couloir, dans la cuisine du wagon- restaurant, des marmitons à la toque douteuse s'activent. Au menu, dés de porc à la nage et feuilles d'épinard lavasses. Gourmets s'abstenir !

Avant de monter dans le wagon, chacun des quatre voyageurs du compartiment a reçu, en échange de son billet, une contremarque qu'une préposée malgracieuse a tiré d'un porte-cartes. Le sésame doit être rendu à la descente du train. Ce qui permet de contrôler d'un seul coup d'oeil l'occupation du wagon et de prévenir la resquille.

Le problème, c'est que réserver des places n'a rien d'évident lorsqu'on monte après la gare de départ : tout dépend alors des bonnes grâces des matrones des sleepings.

«Pendant les fêtes, tout est bondé, c'est infernal et les prix peuvent grimper de 30%», geint M. Hu. Il faudra lui demander de nous parler des petits trafics du chemin de fer... Pas ce soir. Ne brusquons pas notre Cicérone. La pérégrination vers l'Ouest ne fait que commencer.

(1) La Chine à petite vapeur, Paul Theroux, Grasset.

(2) Les Grandes Murailles, Lucien Bodard, Grasset, 1987.

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Après avoir traversé les provinces du Hebei, du Shanxi et du Shaanxi, le train du Grand Ouest chinois arrive à Xi'an, l'ancienne capitale impériale. La ligne s'infléchit ensuite vers le nord-ouest, à travers la province du Gansu. Elle franchit alors la porte des Démons, au-delà de laquelle les Chinois croyaient autrefois ne plus rencontrer que le vent hurlant et la terreur du désert de Tartarie.

Moment de grâce pour le voyageur : la traversée du fleuve Jaune. Au petit matin, le train avance sous un ciel immense. L'horizon aussi s'est élargi. Le regard porte loin sur la Chine du loess : des champs ouvragés à mains d'hommes, des blés qui attendent la moisson et des villages de briques cernés de murs. Parfois surgit un petit temple aux tuiles vernissées. Et puis, çà et là, cette énigme chinoise : «l'apparition de bâtiments affreux semblables à des casernes dans un environnement pastoral (1)».

Enfin, dans un grand brouhaha métallique, le train s'engage sur le pont aux arches d'acier entre lesquelles miroite le fleuve aux eaux limoneuses, plat comme la main. Pas un bateau, pas une âme qui vive aux abords du rivage... Le somptueux champ de bataille où ne cessèrent de s'affronter les guerriers des premières dynasties Han et ceux des contrées barbares de l'Ouest. Un peu plus loin, le fleuve rencontre la rivière Wei, et cette confluence situe symboliquement le berceau de cette Chine à laquelle l'empereur Qin (prononcer Ts'in) donna son nom au IIIe siècle avant J.-C.

Grâce à l'entregent de M. Hu, guide interprète francophone (notre homme tient légitimement à ces trois qualificatifs), le contact est fina lement établi avec l'intimidante brigade des contrôleuses du wagon. Dans l'exigu compartiment de service, la glace fond, les visages emmurés se plissent de sourires, les confidences fusent sous l'oeil amusé d'un des deux policiers en service dans la rame. Trois dames en uniforme bleu galonné croquent des concom bres et picorent des graines de tournesol. L'une d'elles déplore ouvertement son médiocre salaire (1 500 yuans mensuels, primes comprises, soit environ 150 €), ses interminables journées de labeur, et envisage sérieusement d'imiter sa soeur, qui s'est lancée avec succès dans les «affaires».

Suit un aparté avec M. Hu, lequel esquisse également le regret de n'avoir pas choisi une carrière plus lucrative. Après les fastes années 90, l'euphorie des professionnels du tourisme a été sérieusement douchée par le Sras. Mais, au bout du compte, notre cornac admet bien volontiers n'être pas trop à plaindre. Au seuil de la quarantaine, il est propriétaire de son appartement, dans la banlieue nord de Pékin, et il a acquis l'an dernier une automobile japonaise neuve. Il s'est déjà rendu en vacances en Thaïlande, en Corée du Sud, en Corée du Nord, et il surfe intensément sur Internet. Une fois par mois, il paie le tribut familial en prenant sa demi-journée : c'est en taxi (sa femme ne veut pas de poils sur les sièges de l'auto du couple) qu'il accompagne alors le caniche de sa grand-tante chez le coiffeur pour chiens ! Après un témoignage aussi ébouriffant, n'est-on pas en droit de se poser la question : où va la Chine ?

Le crissement des rails et le train qui ralentit annoncent la gare de Xi'an. Bousculades des grandes ruches ferroviaires. Celle-ci a été rénovée récemment. Des essaims de porteurs et de rabatteurs d'hôtels hèlent les voyageurs. Vite s'extraire du tourbillon pour découvrir la cité.

De son antique grandeur, lorsqu'elle s'appelait Chang'an («paix éternelle»), il ne subsiste aucun vestige, hormis deux pagodes. D'autres outrages sont plus récents : les Chinois s'y entendent comme personne pour défigurer une ville. Pourtant, il règne ici quelque chose d'indestructible, ce souffle impérial qu'on hume aussi à Kyoto ou à Rome. «Il faut dire que, depuis trente siècles qu'elle existe, elle a vu passer du monde», écrit Nicolas Bouvier, magnifique arpenteur et conteur de mondes. «Xi'an possède un des tissus culturels les plus serrés de la planète : pas un bosquet de pivoines qui n'ait eu son poète, pas un pavillon qui n'ait abrité sa favorite ou sa » (2).

Dans l'écrin de ses remparts Ming (XIVe-XVIIe siècles), Xi'an reste souveraine face au déferlement touristique massif qu'elle subit désormais. C'est peut-être cela le génie d'un lieu : sa façon de retenir le mystère envers et contre tout. Comment ne pas y être sensible dans la fameuse forêt des stèles ? Cette «bibliothèque» rassemble des centaines de pierres levées sur lesquelles sont gravés les grands textes classiques du confucianisme. Impénétrable forêt de symboles que l'on visite en aveugle. Et pourtant, cet empire de signes parvient malgré tout à nous transmettre, à nous les «barbares en Asie», toute la magie du trait calligraphié, son harmonie dynamique, sa «spontanéité qui peut aller jusqu'à l'éclatement» (Henri Michaux). Sur l'une des stèles de basalte, les caractères sont figurés par des feuilles de bambou. On ne pouvait mieux illustrer ce canon d'équilibre qui veut que «la force ne doit pas perdre la finesse ; la finesse ne doit pas perdre la force».

A Xi'an, le flot des visiteurs mène inévitablement aux soldats en terre cuite de Qin Shi Huangdi. Une armée d'outre-tombe, levée pour veiller sur le tombeau du premier empereur de Chine après sa mort, en 210 avant J.-C. Jeune monarque mégalomane et cruel, Qin se plaisait déjà à persécuter les intellectuels et à provoquer des autodafés. Il fut le promoteur du «légisme», cette idéologie bureaucratique et militariste qui, contre la morale du vieux sage Confucius, posait les bases du totalitarisme impérial. On attribue aussi à ce souverain prodigue le renforcement de la défense du pays, la standar disation de la monnaie, l'unification du système d'écriture et la construction d'un réseau routier.

La mise au jour de sa garde funéraire d'argile, il y a seulement trente ans, a permis la «renaissance» de l'ancienne capitale. Les touristes, en majorité chinois, d'ailleurs, y convergent désormais par millions. Mais la «huitième merveille du monde» (dixit Jacques Chirac), où l'on se rend aujourd'hui par l'autoroute, se conquiert de haute lutte ! Après une longue marche à travers l'incroyable profusion d'échoppes et d'attractions qui environnent le site.

Entre le gigantisme du lieu et la minutie des détails, on reste écartelé. La «fosse numéro un» est un hall couvert plus vaste qu'une gare (16 000 m2) rassemblant six mille fantassins et cavaliers, dont un millier sont visibles en ordre de bataille. Chaque guerrier est censé avoir des traits particuliers, pour signifier le regroupement au sein de ces bataillons de toutes les populations de l'empire. On peut distinguer, dit-on, jusqu'aux rides sur leur front et aux lignes de leurs mains. M. Hu, fort de ses nombreuses visites, reste de marbre. «Chaque guerrier nécessite trois mois de travail pour être reconstitué», explique-t-il. «Mais, quand on ne retrouve pas la bonne pièce, on en fabrique une nouvelle en argile», poursuit-il avec une bonne foi confondante. De temps en temps, le vieux paysan qui a «découvert» cette armée enterrée en voulant creuser un puits revient pour signer des autographes. Le problème, c'est qu'ils sont plusieurs à revendiquer l'exploit... Tout cela est grandiose et édifiant. Trop, peut-être. On s'interroge. «La grande statuaire des grognards du premier empereur est-elle le plus spectaculaire tour de passe-passe de l'histoire du Parti communiste chinois ? questionne le journaliste Jean Leclerc du Sablon, qui fut correspondant du Figaro à Pékin. Malgré les acclamations universelles, je doute toujours de l'authenticité de la plupart de ces figurines, pour des raisons politiques, historiques et tout simplement pratiques.» Et ce fin connaisseur de l'empire du Milieu de conclure : «C'est en tout cas un chef-d'oeuvre de mise en scène (3).» Il y a des pièces manquantes à ce puzzle et des coïncidences chronologiques troublantes. Surtout, le message de Qin Shi Huangdi (unification du pays, des minorités, de la pensée...) comporte trop de résonances contemporaines pour que les maîtres du pays n'aient été tentés de l'utiliser à leur profit.

On en oublierait presque que Xi'an fut la métropole la plus cosmopolite de Chine. Point de départ de la Route de la Soie, elle comptait à son apogée, sous les Tang (VIIe-Xe siècles), quelque deux millions d'habitants. Dans ses rues, on pouvait côtoyer Turcs, Arabes, Mongols, Arméniens, Indiens, Coréens, Japonais et Malais. Les manichéens, les zoroastriens, les hindous, les bouddhistes, y avaient leurs tem ples, les juifs leurs synagogues, les nestoriens leur église – une stèle du temple de Confucius en témoigne (4). Bref, l'ouverture, une éternité avant Deng Xiaoping. Cet esprit, par-delà les siècles, imprime toujours sa marque.

Qu'on franchisse la tour du Tambour, et s'ouvre un autre univers, celui des musulmans Hui, petits calots blancs et barbiches, brochettes de mouton relevées d'épices odorantes, ruelles commerçantes aux allures de souks arabes. «Ne marchandez pas, ils sont parfois agressifs avec les guides», met en garde M. Hu, qui n'est pas han pour rien. Tout en courettes et en pavillons, la grande mosquée est à la mode chinoise. Le prophète glissé dans la défroque du mandarin. Par d'incroyables tours et détours, l'Orient a fini par rejoindre l'Extrême-Orient.

Lanzhou, capitale de la province du Gansu, est à une nuit de train de Xi'an. Theroux a raison, la vie est simple : «Vous embarquez, remettez votre billet, gagnez votre couchette, et, en quelques minutes, vous roulez cahin-caha, profondément endormi. Quand vous vous réveillez, vous avez parcouru 800 kilomètres.» M. Hu acquiesce, fort de sa science ferroviaire : «Il y a deux ans, les trains chinois ont connu leur quatrième grande réforme ; les horaires ont été réaménagés pour favoriser les trajets de nuit. Et, en mai dernier, cinquième réforme : la vitesse maximale est passée de 120 km/h à 140 km/h.»

A Lanzhou, on retrouve le fleuve Jaune dans une vallée bordée de collines. Ella Mail lart y passa en 1935. A l'époque, la ligne de chemin de fer s'arrêtait à Xi'an. C'est en camion, sur des pistes incertaines, qu'elle entamait un périple de tous les dangers vers les Indes. «L'opinion courante des Shanghaïens est que les habitants du Gansu sont à moitié barbares, note l'aventurière suisse. Mais les hommes sont grands et robustes, avec un visage allongé, souvent fort beau, et une ville d'un demi-million d'habitants peut-elle vraisemblablement être barbare ? (5)»

Dans l'étroit Gansu, le train se faufile à travers le corridor de Hexi, la principale voie de passage entre la Chine et l'Asie centrale. Le relief est plissé, gaufré, comme des beignets à la vapeur. Au nord, le Gobi et les étendues de Mongolie ; au sud-ouest, la province du Qinghai et le haut plateau tibétain. Plus loin, c'est une plaine plate et grise entre deux imposants massifs : la montagne Noire (Heishan), au sud, et les monts Qilian, aux crêtes enneigées, au sud. Soudain, une clameur parcourt le wagon : «Chang Cheng» ! («La Grande Muraille» !). Cet autre mythe chinois produit toujours son effet. La forteresse de Jiayuguan, à l'extrémité occidentale de la muraille Ming, détache sa silhouette crénelée sur les montagnes. Grandiose ! Restaurées comme au premier jour, impeccablement briquées, les tours de guet à toit de pagode du fort composent un parfait décor de Cinémascope. Il n'y manque plus, en guise de figurants, que les soldats caparaçonnés du général Feng Sheng (XIVe siècle) à l'affût des hordes nomades.

Durant les siècles qui ont suivi le déclin de la Route de la Soie, l'ancien caravansérail a sommeillé. C'est le chemin de fer qui a réveillé Jiayuguan, au début des années 60. On construisait alors la ligne de Langzhou à Urumqi, au Xinjiang, l'un des grands projets des débuts de la Chine rouge. La ville industrielle a pris son essor en produisant du fer, du ciment et des engrais chimiques. Mais les ouvriers du rail ont conservé l'aura des pionniers : leur quartier demeure jusqu'à aujourd'hui une véritable ville dans la ville.

Encore une nuit de train, et voici Dunhuang. Enfin, pres que. Car la gare, posée au milieu de nulle part, est à... 128 km de la ville, qui fut jadis une étape importante sur le chemin des caravanes. Selon les explications de M. Hu : 1) la prolongation de la ligne jusqu'à l'oasis de Dunhuang aurait constitué un détour, et s'est donc heurtée à des obstacles financiers ; 2) la brouille avec l'URSS, qui aidait la Chine à construire le chemin de fer, a définitivement enterré le projet. C'est donc en car que les touristes traversent la «terre avare» du Gobi pour se rendre aux grottes bouddhiques de Mogao, les plus remarquables de Chine avec celles de Binglingsi, près de Langzhou, et celles de Yungang, non loin de Datong (nos éditions d'hier).

Nous sommes au «basculement du monde», écrit Peter Fleming, le compagnon de voyage d'Ella Maillart (6). Dunhuang, dans la solitude de ses champs de coton, attend le train. «Des discussions officielles sont en cours, nous espérons que la ligne sera enfin construite l'an prochain», hasarde une jeune fille. Lorsqu'on lui demande son nom, elle répond dans un sourire : «Je m'appelle Petite Hirondelle de l'Aube.» Jamais on ne regrettera d'être venu si loin.

(1) Paul Theroux, LaChine à petite vapeur, Grasset, 1989 (réédité chez le même éditeur en 2004).

(2) Nicolas Bouvier, Journal d'Aran et d'autres lieux, Payot, 1990, et in Oeuvres, coll. «Quarto», Gallimard, 2004.

(3) Jean Leclerc du Sablon, L'Empire de la poudre aux yeux, Carnets de Chine (1970-2001), Flammarion, 2002.

(4) La Route de la Soie, Olizane, 2002.

(5) Ella Maillart, Oasis interdites, Payot, 1989.

(6) Peter Fleming, Courrier de Tartarie, Phébus, 1989.

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Le train du Grand Ouest chinois a pénétré dans la «région autonome» du Xinjiang, vaste comme trois fois la France, et dont le nom signifie «Nouvelle frontière». Sa population, principalement des Ouïgours musulmans, apparaît souvent rétive face au pouvoir impérial chinois qui s'efforce depuis des siècles de contrôler cette province stratégique. Outre la répression, Pékin mise sur le développement économique et la sinisation pour enrayer les aspirations séparatistes. A Urumqi, la capitale régionale où s'achève notre long périple, une question se pose : l'irrédentisme ouïgour sera- t-il soluble dans le développement du chemin de fer ?

Le train a filé vers l'ouest, laissant le voyageur à Turfan, sac aux pieds, sur le quai de la gare. Pas le choix : il faut lutter contre l'hébétude et affronter l'extrême. Le thermomètre indique 45 degrés et menace de grimper encore. Au coeur du désert, cette oasis est considérée comme l'un des endroits les plus chauds du globe. Parce que c'est aussi l'un des plus bas : cent cinquante mètres sous le niveau de la mer, presque aussi «déprimé» que la mer Morte. L'horizon est un tapis minéral chauffé à blanc qui s'en va buter contre la barrière rougeâtre, si bien nommée, des monts Flamboyants. «Aujourd'hui, il risque de pleuvoir» : le chauffeur du taxi brinquebalant est affirmatif en scrutant le ciel. On dirait de l'humour. A moins que cela ne soit du fatalisme. La pluie est inconnue à Turfan.

Heureusement, il y a cette tache verte vers laquelle on peut se laisser glisser en pente douce. En pente douce, oui. Il faut avoir fait tout ce chemin, poussé la porte de la Tartarie, s'être risqué dans des déserts infernaux (Gobi signifie «endroit sans eau») pour trouver enfin la douceur de vivre. Que la Chine rugueuse apparaît lointaine ! Certes, dans la ville nouvelle, de larges avenues plantées de réverbères ont été ouvertes, histoire de donner à l'ancien bazar un peu de lustre impérial. Mais, pour le reste, ce ne sont que tonnelles ombragées, treilles et raisins à profusion (on en compte plus 600 sortes différentes, dit-on, dont les fameux «pis de ju ment»), petits restaurants fleurant bon les kebabs...

Paul Theroux, dont les carnets de voyage se dégustent comme des raviolis moelleux, note que Turfan «ressemble davantage à un bourg du Moyen-Orient qu'à une ville chinoise. On l'aurait crue sortie tout droit de la Bible, écrit-il, avec ses ânes, ses mosquées, se habitants ayant l'air de Libanais avec leurs visages bistres et leurs yeux gris, les hommes coiffés de calottes, les femmes enveloppées de châ les». Jusqu'à ce cri du coeur auquel on souscrit bien volontiers : «J'aimais cette ville. C'était l'endroit le plus reculé de Chine où j'eusse jamais mis les pieds et c'était l'un des plus exquis». (1) Même monsieur Hu, honorable guide interprète, dont l'alignement sur les points de vue «officiels» est encore accentué par un tropisme de Pékinois endurci, en vient à moduler ses préjugés. Notamment en ce qui concerne les Ouïgours, musulmans et turcophones, qui constituent la principale «minorité» dans la province du Xinjiang. «A Pékin, leur réputation est exécrable, lâche-t-il. Ils volent, ils vendent de la drogue. Ceux qui sont honnêtes tiennent des petits restaurants crasseux. Mais je dois avouer que, ici, ils n'ont rien d'agressif...»

Un calme horizontal. Difficile de croire que l'on s'est étripé si longtemps pour ce carrefour perdu. Hans, Tibétains, Ouïgours, Mongols, Kazakhs, Tadjiks s'y sont pourtant bousculés durant des siècles. Grâce aux fabuleuses richesses de la route de la soie, des villes opulentes surgirent des sables : les royaumes de Jiaohe et de Gaochang atteignirent leur apogée sous la dynastie des Tang (618-907). Le nestorianisme, le manichéisme et, surtout, le bouddhisme y prospérèrent. A la fin du XIVe siècle, les Ouïgours de Turfan furent convertis de force à l'islam par les sbires de Tamerlan. Toute représentation humaine devint taboue. Dans les ruines fantomatiques de ces cités pétrifiées, des monastères en lambeaux témoignent des anciennes croyances et de l'art sublime qu'elles avaient engendré. Parfois, dans une niche éventrée, on devine des restes d'une statue décapitée ou, à peine visible, un portrait martelé. Bien plus tard, au début du XXe siècle, vinrent d'autres prédateurs : les archéologues maraudeurs, tels Von Le Coq, Aurel Stein et consorts, qui rivalisèrent d'efforts pour débarrasser ces sites de leurs derniers joyaux...

Asiudula Hadj est assis sur le lit qu'il a tiré à l'extérieur de sa maison. Le vieil homme grappille nonchalamment du raisin et lisse son filet de barbe blanche. Il dit avoir 99 ans. Il affirme aussi avoir eu vingt-cinq enfants et quarante petits-enfants de six femmes. Est-ce cette sécheresse absolue qui conserve tout, les choses comme les gens ? Au musée de Turfan, on peut voir des poires comme cueillies de l'arbre. Elles ont pourtant près de 1 500 ans. Même chose pour des crêpes que l'on dirait tout juste sorties de la cuisine.

Les scientifiques chinois, eux, aimeraient bien percer le secret des nombreux centenaires que compte le Xinjiang. Enigme des vivants. Mystère des morts. Dans une chambre funéraire du cimetière d'Astana, au sud-est de Turfan, deux momies, un homme et une femme, sont étendues côte à côte. Le couple vivait à l'époque Jin, entre le IIIe et le Ve siècle de notre ère. Deux gisants d'une présence et d'une beauté fascinan tes, presque hiératiques. C'est troublant comme Asiudula leur ressemble. Même visage allongé, même arête du nez. «Et avec les Hans, vous vous entendez comment ?» Là, c'en est trop pour M. Hu. La ligne jaune est franchie. Le guide, en gardien des positions salubres, intervient pour couper court à notre curiosité. «Cela ne se fait pas se poser ce type de questions. C'est un sujet sensible.»

Sensible, c'est bien le mot. Derrière les sourires et la torpeur ambiante, il y a une tension sous-jacente. Les Ouïgours n'aiment guère les Chinois qu'ils considèrent comme des colonisateurs. Il est vrai que, depuis les années 50, Pékin a fortement encouragé l'immigration de familles chinoises au Xinjiang. Les Hans, qui étaient moins de 10% au milieu du siècle dernier, représentent actuellement plus de 40% de la population totale.

La dissidence a parfois été violente. A partir des années 90, l'indépendance des Etats musulmans de l'ex-URSS, dont les populations sont ethniquement proches des Ouïgours, ont réveillé chez ces derniers la fibre nationaliste. Des émeutes, sévèrement réprimées, ont éclaté en 1997. Parallèlement, des mouvements islamistes radicaux, proches pour certains des talibans, sont apparus dans la province. Des attentats ont été perpétrés. Les autorités ont fait main basse sur des réseaux, arrêté et exécuté des meneurs, placé les mosquées sous haute surveillance. Depuis les attentats du 11 septembre, il fait moins bon que jamais être suspecté d'«activités séparatistes». Sous couvert de la lutte contre le terrorisme international, un sérieux tour de vis a été donné au Xinjiang. Amnesty évoque des milliers d'arrestations.

Cela dure depuis une éternité. Sous la dynastie Han déjà, au Ier siècle après J.-C., les Chinois s'étaient efforcés de contrôler la «région de l'Ouest» qui finira malgré tout par tomber aux mains des tribus nomades. Le pouvoir impérial ne sera restauré que sous les Tang, cinq siècles plus tard. Dans les années 1860, les rébellions musulmanes se multiplièrent avant que la région ne tombe sous la coupe des seigneurs de la guerre. En 1945, un éphémère Etat indépendant, la république du Turkestan oriental, fut même fondée par un Kazakh. Elle fut réintégrée dans le giron chinois cinq ans plus tard.

La mosquée de Turfan est figée dans la touffeur de la fin d'après-midi. Le minaret, avec son escalier en colimaçon, reste muet. Comme partout au Xinjiang, les appels du muezzin sont désormais interdits. Une vingtaine d'hommes sont rassemblés, retranchés dans leurs psalmodies. Après la prière, les plus âgés s'éclipsent rapidement. Pour décliner la conversation, ils prétextent, d'un geste, leur méconnaissance du chinois. Quelques jeunes s'attardent, plus causants. Islam, 24 ans, la dopa traditionnelle sur la tête, dit sa fierté d'étudier dans une école coranique depuis six mois et son espoir de devenir un jour imam. Pour le reste, prudence...


L'enjeu du Xinjiang est capital. Comme le Tibet. Comme Taïwan. Son intérêt est stratégique. Aux confins des principaux pays d'Asie centrale, la région est un balcon sur le théâtre du nouveau «Grand Jeu» régional. Les Chinois testent aussi dans les parages leurs recherches nucléaires et spatiales. Toujours les «oasis interdites»... Enfin, le sous-sol renferme d'importantes ressources naturelles, du pétrole, du gaz naturel, des métaux précieux... Développer le Grand Ouest, telle est la priorité de Pékin pour enrayer les aspirations rebelles. L'arrimage du Xinjiang passe aussi, pour les petits Ouïgours, par l'apprentissage du chinois dès l'école. La sinisation à tous crins.

Le train, lui aussi, a joué son rôle. La liaison Langzhou-Urumqi, longue de 1 900 kilomètres, a été achevée en 1963 au prix d'immenses difficultés. Après des décennies d'efforts, la voie ferrée jusqu'à Kashgar, au pied des pics gelés du Karakorum, a été inaugurée en 1999. Le train relie également Urumqi à Alma-Ata, au Kazakhstan.

Le Xinjiang a été désenclavé au forceps. Mais il résiste. Les tempêtes de sable menacent d'ensevelir les rails. Le vent s'acharne contre les tunnels creusés de haute lutte dans les monts Tianshan. Entre-temps, un projet encore plus ambitieux mais tout aussi politique, a été lancé : la ligne de Lhassa, entre Golmud, dans la province du Qinghai, et le Tibet.

Dernière journée de train, entre falaises, torrents, ravins et gorges. Dans le compartiment, une Chinoise, la trentaine boulotte, revient de chez ses parents, près de Langzhou. «Avec les Ouïgours, on n'a pas de contacts, dit-elle. Il n'y a pas de mariages mixtes, on épouse plus facilement un étranger.» Elle, d'ailleurs, s'est mariée avec un Russe qui «fait du commerce» à Urumqi.

Un haut-parleur annonce l'arrivée imminente dans la capitale provinciale. Grisaille universelle des no man's land qui environnent les gares. En plus gris. Pendant la Révolution culturelle, on se suicidait beaucoup dans les trains chinois. L'habitude ne s'est pas perdue, paraît-il. Urumqi («beau pâturage» en mongol) et sa «laideur attirante» décrite par Theroux.

Derrière sa façade de dynamisme et de «modernité», la ville sent toujours les trafics, l'espionnite, les intrigues de peuples qui se regardent en chiens de faïence. Les Hans, désormais, forment les trois quarts de la population. Ce sont eux qui «tiennent» le grand bazar et le marché russe, où M. Hu rechigne toutefois à s'aventurer : «Il y a beaucoup de crimes ici.»

Drôle d'impression. Sans le balancement du train, on se sent un peu perdu. L'aventure était à bord. Comme si toute la Chine s'y était donné rendez-vous. La Chine cracheuse, roteuse, mangeuse, dormeuse, viveuse. Cette Chine enthousiasmante quand elle n'est pas exaspérante. Il est vrai aussi qu'elle offre des consolations, comme le détaille Paul Theroux : «Un contrôleur souriant, un éventuel bon repas, une couchette confortable, question de chance.» Et lorsque tout va vraiment mal, il reste toujours une grosse Thermos d'eau chaude pour faire du thé.

(1) La Chine à petite vapeur, Paul Theroux, Grasset, 1989 (réédité chez le même éditeur en 2004).

Avec le concours de la Maison de la Chine. Tél. : 01.40.51.95.00.

La Chine à petite vapeur, Paul Theroux, Grasset.
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Source : Le Figaro


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