Comment comprendre Mao Zedong ?
Il y a trente ans, le président Mao Zedong décédait à Beijing à l'âge de 83 ans. À l'occasion de l'anniversaire de sa mort le 9 septembre, Beijing Information a demandé à quelques personnalités de discuter de l'héritage du chef d'État chinois le plus légendaire et le plus controversé. Merle Goldman, professeur émérite d'histoire à l'Université de Boston et associé au Centre Fairbank d'études asiatiques de l'université Harvard, Thomas Paul Bernstein, professeur de sciences politiques et membre de l'Institut de l'Asie de l'Est Weatherhead de l'Université de Columbia, et Yang Kuisong, professeur d'histoire à l'Université de Beijing, ont accepté de partager leurs opinions avec les reporters de Beijing Information à New York et à Beijing.
Quels aspects de la Chine actuelle résultent des années de Mao ?
Goldman : Je pense que le haut taux d'alphabétisation de la Chine, la hausse du statut des femmes, l'amélioration des soins de santé et le début de la construction d'infrastructures modernes sont redevables au leadership de Mao et du Parti communiste chinois.
Bernstein: Qui va en Chine peut remarquer la grande admiration qu'on voue à Mao. Chez les gens ordinaires, comme les chauffeurs de taxi, on voit souvent un portrait du président Mao. Les gens disent qu'il était ferme et qu'il a réussi à unir le pays et à éliminer l'influence étrangère en Chine.
Yang: L'influence de Mao est encore visible partout en Chine - des statues géantes sur plusieurs places publiques, aéroports et campus d'universités aux portraits qui ornent les murs des maisons des fermiers dans les régions pauvres. Plusieurs problèmes sociaux de la Chine actuelle trouvent leur source dans l'ère de Mao tels que l'écart important entre les villes et les campagnes et l'élargissement de cet écart durement critiqué sur les sites de discussion de l'internet.
Comment voyez-vous le rôle de Mao dans la fondation de la République populaire de Chine en 1949 et pourquoi Mao l'a-t-il réalisée ? Qu'a-t-il apporté au peuple chinois ?
Goldman: Mao a utilisé, pour réunifier la Chine après soixante ans de désunion, une stratégie de force militaire et d'attention aux besoins des paysans.
Bernstein: C'est un grand constructeur d'État et un chef responsable dans le relèvement de la Chine, pour qu'elle recouvre sa place comme une puissance à prendre au sérieux même si elle était encore un pays faible, mais un pays très différent de ce qu'il était avant 1949, ce qui fait sa grandeur.
Mao était déterminé à transformer la Chine, à en faire un pays industrialisé et à y implanter tous les idéaux socialistes et communistes. Il l'a fait à un rythme plutôt rapide. L'idée de départ consistait à maintenir la nouvelle démocratie pendant une cinquantaine d'années avant de passer au socialisme et d'établir une base solide à la transformation socialiste. Je pense que plusieurs intellectuels chinois regrettent que la nouvelle démocratie ait eu une vie si courte ; la transformation socialiste était une lutte de classes et la fin du secteur privé, et est arrivée trop vite et trop brusquement. Je pense que la Chine aurait dû y aller plus graduellement.
Yang: Comme fondateur de la République populaire de Chine, Mao a été le seul dirigeant du Parti communiste à oser recourir à des tactiques militaires et à changer le modèle de lutte des classes dans le but de vaincre les ennemis. Bien qu'il ait essayé de détruire un vieux monde, il n'a pas réussi à créer un nouveau monde idéal. Son erreur a été de coller à la lutte des classes dans la transition et la reconstruction sociales. Il s'en est suivi que les gens sont tombés dans le bourbier des luttes politiques après le bref enthousiasme du développement pacifique.
Comment continue-t-il à influencer la politique chinoise aujourd'hui ?
Bernstein: Ce qui est intéressant au sujet de Mao est son côté utopique - transformer les hommes et les femmes, une société désintéressée et d'autres idées du genre. Mais il avait aussi un côté très réaliste, mais l'aspect utopique a fini par dominer et cela a couté cher au peuple chinois. Mais quand il était réaliste, il a compris qu'on ne peut avancer sans incitation matérielle, qu'on ne peut avancer sans améliorer le niveau de vie du peuple.
Je pense que ses successeurs ont appris une série de leçons. La lutte des classes a ses limites ; elle peut être bonne un certain temps, mais si elle devient permanente, elle crée une nouvelle classe : les hors classe.
Les campagnes constantes détruisent la croissance ordonnée.
On peut trouver des choses très délicates dans ses paroles. On peut en sortir les éléments délicats les étudier. Mais cela n'est pas tout Mao. On peut les utiliser aujourd'hui, sans utiliser tout Mao, seulement une partie.
Yang: L'influence a été répandue surtout par le Parti communiste chinois, qui a glorifié Mao par les médias et l'enseignement. Par ailleurs, les théories de Mao sur l'égalitarisme et la lutte des classes affectent l'esprit de plusieurs personnes.
Mao est largement connu pour avoir entrepris la révolution à partir des campagnes. Comment le crucial « effet Mao » joue-t-il encore aujourd'hui ?
Goldman: D'abord, lui et le Parti communiste avaient une stratégie pour unifier la Chine ; c'est très important. Ensuite, ils ont donné l'éducation aux jeunes, ce qui veut dire qu'aujourd'hui, le taux d'alphabétisation est d'environ 90 %. Il faut se rappeler que le pays compte 1,3 milliard d'habitants mais il a un taux très élevé d'alphabétisation. Enfin, il a haussé le statut de la femme, ce qui est très important pour comprendre ce qui se passe aujourd'hui.
Mao et le Parti communiste ont commencé à poser les infrastructures à cette période. Et finalement, ce qui est peut-être aussi important, la Chine avait une espérance de vie aussi élevée qu'un pays développé, même si elle était très pauvre. Nous nous moquons des médecins aux pieds nus qui allaient de village en village, nettoyaient les cours d'eau, donnaient des injections ; mais ils ont sans doute prolongé la longévité du peuple chinois.
Quand Deng Xiaoping est arrivé au pouvoir à la fin des années 1970 et a entrepris sa réforme économique, il disposait d'une population instruite, en santé et capable de répondre. Je pense que ces facteurs sont très importants pour comprendre ce qui se passe.
Yang: Mao a été le sauveur des paysans pauvres. Mais à cause de son admiration aveugle du modèle soviétique, Mao voyait les paysans et leur terre privée comme des menaces potentielles à la réalisation du socialisme à la soviétique. Il croyait aussi que l'industrialisation reposait sur le sacrifice des intérêts des paysans. Alors, avec l'implantation du système des communes pour la propriété de la terre et le système de hukou (enregistrement de la résidence) dans les années 1950, les fermiers se trouvaient encore en situation désavantagée. Bien qu'aujourd'hui les fermiers aient retrouvé leur droit de libre déplacement, comparés aux résidants urbains, ils sont victimes des mesures de Mao.
Bernstein : Les Chinois disent, dans les mots de Deng Xiaoping, que Mao avait 70 % de bon et 30 % de mauvais. Ces 70 % sont les points que je viens de mentionner - éducation, femmes, santé -, mais Mao a aussi persécuté les intellectuels dont il avait besoin pour moderniser le pays. Il a lancé le « Grand Bond en avant », qui a conduit à la mort plus de 30 millions de Chinois, et la Révolution culturelle, qui a miné les premières réformes et causé le chaos, la désunion et l'effusion de sang.
Bernstein: Je ne pense pas qu'on puisse appliquer un pourcentage, mais je dirais que vu les désastres du Grand Bond en avant et de la Révolution culturelle, il faudrait dire 70 % de mauvais et 30 % de bon, simplement parce que la Chine a beaucoup reculé. Mao en porte la responsabilité.
Yang: Le jugement de Deng est considéré comme le plus juste par le Parti communiste. Les successeurs de Deng croient pouvoir hériter du pouvoir d'État de Mao sans assumer ses erreurs. Ils savent que toute campagne de critique de Mao, comme la condamnation de Staline par Khrouchtchev en 1956, jouerait contre eux-mêmes. Par conséquent, aussi longtemps que le Parti communiste sera au pouvoir, on adhérera au jugement de Deng sur Mao.
Quel est le principal héritage de Mao ?
Bernstein : Malgré les déboires du Grand Bond en avant et de la Révolution culturelle, Mao a édifié un pays beaucoup plus fort qui a accompli des réalisations économiques et militaires. Je ne sais pas comment les Chinois se sentent réellement ; c'est difficile à juger.
Il y a un autre aspect de Mao que nous devons prendre au sérieux. Quand on le compare à Staline, censé avoir une idéologie bien pensée et avoir innové dans le marxisme, Mao a vraiment réfléchi au développement fondamental du socialisme et du communisme. Le résultat a été terrible, mais au milieu des années 1950, dans la campagne contre les droitistes, Mao a prononcé son discours « Contradictions au sein du peuple ». Je crois que ces idées guident encore la Chine d'aujourd'hui. Il y a des conflits d'intérêts parmi les Chinois aussi, pas nécessairement entre le peuple et les ennemis mais au sein du peuple. Il y a de plus en plus de conflits en Chine. Mao l'a reconnu dès le début, le premier, je crois. Mao connaissait les contradictions entre les fermiers et les ouvriers, entre les Han et les ethnies minoritaires, entre les villes et les campagnes, entre l'industrie lourde et l'industrie légère, etc.
Yang: Le legs le plus important de Mao est le régime qui continue aujourd'hui. Le régime a accompli l'unification du pays que les gouvernements précédents n'avaient pas réussie. Un autre héritage de Mao réside dans la faillite totale des idéaux égalitaristes. Malgré l'échec, ce fut la plus grande tentative de distribution égale de l'histoire moderne.
Selon vous, que représente l'image de Mao ? Comment le verra-t-on dans l'avenir ?
Goldman: Je crois qu'on le verra comme un révolutionnaire, un leader innovateur et un leader cruel et répressif. S'il avait quitté le commandement au début de 1957, on se souviendrait de lui comme un grand leader, mais à partir de sa campagne contre le droitisme, il devient un leader destructeur.
Yang: Aux yeux de la majorité des Chinois, surtout les jeunes, Mao demeure mi-dieu mi-humain. La conclusion de Deng a mis fin à la discussion sur les erreurs de Mao et la source des erreurs.
Toutefois, une telle situation est insoutenable. Après tout, Mao et ses théories de lutte des classes ont fait du mal à une grande partie de la population, qui n'acceptera jamais volontiers les pourcentages de 70 et 30. Parmi les jeunes d'aujourd'hui, il y a deux groupes d'opinions opposées. Au fur et à mesure que l'époque de Mao s'éloignera, les mythes qui le concernent entreront dans l'histoire.






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