C'est le quatrième des dix commandements de Dieu. Lorsque j'ai visité les grottes bouddhiques de Dazu, à Chongqing, je me suis attardée aux sculptures qui « dépeignent » la morale de Confucius. On y voit le philosophe transporter ses parents dans des paniers fixés à une palanche ou en train de se trancher la chair pour nourrir ses parents malades. La piété filiale n'est donc pas une idée nouvelle ni n'appartient en propre à un pays ou une religion.
Quand j'étais enfant, une compagne de classe me dit que sa grand-mère était morte le matin. Pourtant, ce décès ne l'avait pas empêchée d'aller à l'école. Le plus aberrant est que quand je lui ai demandé quel âge sa grand-mère avait, elle a haussé les épaules : « Je ne sais pas, je ne la vois jamais. » J'étais abasourdie!
Plus tard, quand je retournais tous les deux ou trois ans au pays d'origine, les Italiens d'un certain âge critiquaient l'Amérique trop libre où les enfants n'avaient aucun respect pour leurs parents, et l'accusaient d'avoir influencé l'Europe où les jeunes couples commençaient à vouloir vivre seuls, où les paysans devenaient urbains et n'avaient plus de place pour « les vieux » dans leur appartement exigu, et où l'on préférait donner des cadeaux et de l'argent aux parents plutôt que de l'amour, des visites, des conversations patientes à les écouter répéter les mêmes histoires, et surtout le respect et la considération de leurs petits-enfants.
« Quatre générations sous le même toit », ce fut longtemps le symbole du parfait bonheur en Chine. Mais l'urbanisation et le développement économique voient les choses autrement. Si nos grands-mères et nos mères ne pensaient déjà pas de la même façon, le « conflit de générations » s'est approfondi entre nos mères et nous, et est encore plus large entre nous et nos enfants. La conception du foyer, la place accordée à la vie individuelle au sein d'une famille, l'architecture des maisons même, les obligations, les divertissements, tout a changé, change et changera. Ce qui reste et doit rester, c'est l'amour. Pour bien des parents habitués à recevoir tous les enfants et petits-enfants à l'occasion des grandes fêtes dans l'année, il est difficile de penser - voire inconcevable - qu'un couple profite d'un congé pour voyager dans le pays ou à l'étranger, plutôt que d'aller s'asseoir à croquer des graines et regarder la télé auprès de ses parents restés au patelin natal. Pourtant, la réalité est là, irréductible.
Est-il possible, pourtant, d'aimer encore ses parents et d'inculquer à ses propres enfants l'amour et le respect qui leur sont dus? C'est là, je pense, que le bât blesse. Quand il devient impossible de suivre la tradition ou quand on choisit de ne pas la suivre pour quelque raison que ce soit, il ne faut pas oublier « l'esprit » qui l'inspirait.
Récemment, une étude menée par Hongkong a montré de profonds changements de mentalité face à « la piété filiale ». Ainsi 95 % des répondants imputent au gouvernement la responsabilité des personnes âgées, tandis qu 87 % pensent que la charge devrait être portée par la société entière plutôt que par les familles individuelles. Alex Kwan, chargé de cette étude, déplore l'érosion des liens intergénérations et en voit la cause dans un manque d'éthique. Pour lui, l'assistance économique aux parents et grands-parents n'est pas de l'amour, et placer les personnes âgées à ses frais dans un foyer où ils seront traités aux petits soins n'est pas de la piété filiale. Les villes développées comme Guangzhou, Shanghai et Hongkong sont celles qui manquent le plus « d'éducation éthique et de piété filiale » sous cet aspect, tandis que Beijing et Nanjing, où le noyau familial existe encore, suivent dans l'échelle. Seulement 2 % des foyers urbains se disent prêts à prendre soin de la santé psychologique de leurs parents.
En 2000, les chefs de 20 % des 340 millions de familles en Chine avaient 65 ans et plus. De ce nombre, 23 % étaient des « nids vides » (personnes âgées vivant seules), pour un total de 23,4 millions de personnes seules de 65 ans et plus. Si dans les villes la population âgée (65 ans) atteint déjà 30%, elle touchera les 80 % en 2010 d'après les prévisions.
Comment inculquer aux jeunes l'amour des aînés? Il faut commencer dès leur tendre enfance à leur faire apprécier le bonheur d'avoir encore leurs grands-parents, les amener souvent leur rendre visite, leur expliquer pourquoi les gens âgés ont une façon différente de voir les choses. Quand un enfant pose une question dont la réponse n'est pas dans les livres, on peut leur faire découvrir - même si l'on connaît la réponse - la mine de souvenirs et de riches informations sur la société d'autrefois que recèlent les anciens en leur disant, par exemple : « Téléphone donc à grand-papa, il doit le savoir, lui! » Et si l'on donne la réponse, pourquoi pas inciter l'enfant à comparer avec la pensée d'une personne d'une autre génération? Il faut faire jouer aux grands-parents tout leur rôle plutôt que de prendre leur relève auprès de nos enfants quand la chose est possible. Ainsi, non seulement le jeune apprendra à les respecter, mais encore se sentiront-ils valorisés et utiles, ce qui contribuera à leur bonne santé mentale.
Et surtout, qu'on cesse d'imputer à l'Occident la contamination des mentalités et la ruine de la morale naturelle.
Beijing Information