En Europe aux XVIIe-XVIIIe siècles, ces pierres de rêve dont les veinures évoquent des montagnes nimbées de nuages auraient suscité chez l'honnête homme, le prince ou le roi un sentiment d'étonnement plutôt qu'une véritable émotion esthétique. Sans nul doute, elles auraient trouvé leur place dans un cabinet de curiosité. De la contemplation de ces dessins inscrits dans la pierre, les amateurs auraient tiré une impression d'étrangeté. De la fascination ? C'est moins sûr, tant il est vrai que le marbre était, de longue tradition chez nous, un matériau étroitement associé à l'architecture, à la sculpture et à la décoration d'intérieur.
Ces paysages de pierre qui répondent si parfaitement aux critères esthétiques des Chinois auraient paru trop abstraits aux yeux des collectionneurs occidentaux : ni dans la forme ni dans la composition, ils ne révèlent en effet une relation étroite, une communauté d'esprit avec les peintures occidentales. Les plaques de pierre qu'admiraient alors chez nous les amateurs (car ils en collectionnaient aussi) sont anecdotiques - on y devine souvent la présence d'arbres ou de maisons.
A la même époque chez les lettrés chinois, au contraire, ces images minérales furent appréciées pour leurs qualités artistiques propres. Faisant écho à une tradition picturale millénaire, la peinture de paysage monochrome, les pierres de rêve produites par la nature se trouvaient en parfaite osmose avec les oeuvres créées par l'homme. De telles correspondances expliquent assez bien l'engouement qu'elles suscitèrent auprès des amateurs de belles choses, dès que furent découverts au Yunnan les marbres dont sont tirées ces « peintures de pierre », comme on a coutume de les appeler en Chine.
Ces images, qui répondent en France au nom plus poétique de « pierres de rêves », sont apparues en Chine vers le XVIIe siècle, et connurent une vogue inégalée au tournant du XIXe siècle lorsqu'un lettré célèbre, Ruan Yuan (1764 - 1849), commença de les collectionner et d'y inscrire des colophons, d'y (faire) graver des sceaux pour leur donner l'aspect de vraies peintures. Ce fonctionnaire fit une carrière brillante qui le mena dans plusieurs provinces de la Chine, jusqu'aux plus reculées. C'est sans doute lorsqu'il fut en poste dans le Yunnan, dans l'extrême sud-ouest de l'Empire, qu'il acquit des plaques de marbre provenant de la région de Dali, où aujourd'hui encore sont exploitées d'importantes carrières à cet effet. Il établit un catalogue de ses collections de pierres rares, et ce catalogue, lorsqu'il fut publié dans le courant du XIXe siècle, popularisa auprès d'une classe de collectionneurs plus large encore ces peintures sorties tout droit de la nature.
Contrairement aux peintures sur papier ou sur soie qui n'étaient exposées qu'en de rares occasions pour une contemplation éphémère, les pierres de rêve étaient encadrées et suspendues au mur. Faisant partie intégrante de la décoration d'une riche demeure, elles y constituaient un élément visible quotidiennement pour son propriétaire. Ce sont des pièces de petit format, rond ou carré le plus souvent, mais disposées dans de très larges cadres. Ces derniers, en bois, associent en général deux essences rares de couleur sombre et ambrée, choisies pour contraster fortement avec le fond de couleur crème ou blond des « peintures ».
Les défauts de la pierre, la répartition irrégulière des taches et le caractère erratique des veines sillonnant la matière, ou encore les filons sombres la traversant de part en part opèrent comme l'encre sur le papier. De leurs mille nuances, en un instant ils évoquent l'étagement de montagnes qui se fondent progressivement dans le lointain, la crête de sommets enneigés disparaissant sous les nuages, ou encore des ciels chargés de pluie.
Non seulement le jeu des marbrures, mais aussi la disposition des taches et les nuances subtiles de leurs teintes renvoient à la grande tradition du paysage monochrome peint à l'encre, qui est l'essence même de la peinture chinoise depuis un bon millénaire. Certains de ces paysages se suffisent à eux-mêmes, ils ne demandent aucun commentaire, se laissant contempler comme le feraient de vraies peintures. Pour d'autres au contraire, une main délicate a rajouté à l'encre un titre évoquant un site célèbre ou faisant allusion à un poème connu. Toutes ces pierres semblent, dans les dessins qu'y a inscrits la nature, répondre parfaitement aux critères esthétiques de la peinture chinoise classique, mais toutes aussi répondent à notre esthétique contemporaine, si sensible à l'abstraction.