
On devrait toujours aborder Hongkong par la mer. Un vieux Leica en bandoulière. Accoudé au bastingage d'un navire au long cours dont la corne de brume se perdrait dans le petit matin. Hongkong n'a jamais été plus chinoise qu'aujourd'hui. On y parle désormais davantage mandarin que cantonais. On y lit le Quotidien du peuple aussi souvent que le South China Morning Post. Et, pourtant, la magie opère à chaque fois.
Magie de la fin du XIXe siècle, quand le commerce des épices et des bois précieux le disputait à la guerre de l'opium. Les Anglais transformaient les marais infestés de moustiques en champ de course à Happy Valley. Magie du début des années 20 et des thés dansants sous les vérandas des grands hôtels. Les coolies encombraient les rues. Les Britanniques bataillaient avec des idéogrammes qu'ils ne comprenaient pas.
La tour Pei et tous les gratte-ciel de l'île n'y peuvent rien. A Hongkong, le passé revient toujours à la surface. Comme autant de notes de jazz oubliées sur la mer.
Nostalgie quand tu nous tiens... Depuis cent ans, les Star Ferries traversent la baie. Qu'il pleuve ou qu'il vente, ils relient infailliblement Kowloon – les neuf dragons – à Victoria. Ce sont des bateaux jouets mécaniques, vert et blanc, remontés comme des horloges. Ils semblent ne s'arrêter jamais. Sauf pour débarquer et embarquer leurs passagers. Pour quelques pièces de monnaie, le rêve est déjà réalité.
Bien sûr, à Kowloon, le centre culturel et le Musée des arts ont remplacé la gare centrale. C'était le terminus de l'Orient Express. Les pousse-pousse se précipitaient pour charger les grandes malles de cuir fatiguées par les voyages. Mais il suffit de se retourner. Le Peninsula, «the Pen» comme on dit, n'a pas changé. Devant le palace les Rolls-Royce rutilantes attendent leurs chauffeurs en gants blancs. La «grande dame» de Hongkong n'a pas pris une ride. Elle conserve tous ses ors, ses stucs et ses colonnes. On y prend le thé à 5heures, ou un scotch un peu plus tard. L'endroit sied aux conversations feutrées et anodines. Les femmes sont belles. Les hommes élégants. Les regards s'échangent discrètement.

C'est en face, c'est-à-dire de l'autre côté de la baie, à Central, que les conversations politiques réveillent les boiseries des clubs. China Club, Hongkong Club, les fauteuils sont profonds et les ventilateurs tournent au plafond. Il fut un temps, pas si lointain celui-là puisque c'était juste avant la rétrocession, où le Club de la presse étrangère accueillait chaque jour, à midi, le gratin de l'île. Les personnages en vue venaient y déjeuner pour rencontrer les journalistes et distiller quelques informations qui étaient reprises ou pas le lendemain. Jamais l'inverse.
Point stratégique s'il en est que ce Club de la presse. A mi-chemin du quartier des grandes banques et de la rue des antiquaires, Hollywood road. Le flâneur peut y dénicher des trésors. Une seule règle à respecter cependant: ne jamais chercher à savoir d'où ils viennent. Hongkong est la ville de tous les trafics. Et depuis 1842, le Man Mo temple, un peu plus loin, sans doute le plus beau de Hongkong, garde jalousement les secrets des commerçants. Hollywood road, près du funiculaire, c'est aussi la première marche pour gravir le Peak où de somptueuses villas abritent les diplomates et les banquiers.
La-haut, c'est la trompette d'Armstrong qui filtre par les balcons quand la nuit tombe. Une trompette qui résonnera jusqu'au bas de la colline aux oreilles des habitués du Royal Hongkong Yacht Club de Causeway bay. Là, se prépare, autour d'un cocktail, la virée de fin de semaine, en jonque de bois louée à l'année, sur la petite île de Lamma. On achète directement aux pêcheurs le poisson qu'on grillera à bord, au retour. A moins de passer par le sud de Lantau, au large des propriétés cachées le long des plages. Les petites filles des riches Chinois y jouent Chopin sur de longs pianos noirs.
Il sera toujours temps de s'encanailler plus tard. A Wanchai ou Tsim Sha Tsui, où les hôtesses aux robes fendues haut sur la cuisse, semblent encore attendre les marins des années 40 dans des bars enfumés. Les pièces de ma-jong claquent sur les tables des maisons de jeu comme une grêle de cailloux. Les triades rôdent sans doute sous les enseignes multicolores des restaurants qui rendent les ruelles adjacentes encore plus sombres qu'elles ne sont. Un tramway passe en oscillant sur ses rails. Hongkong se livre toute entière à ses nuits du bout du monde.
Arnaud Rodier pour Le Figaro (18/04/2004)