Belleville à l'heure chinoise
Retourner vivre en Chine ? "Ah ! non, là-bas, les Wenzhou sont trop malins : je me ferais plumer !", s'amuse Alexandre, alias Xu Hai Xiao, 31 ans. Lui-même originaire de la région de Wenzhou, ville portuaire du sud-est de la Chine, il est le patron du Wen Zhou, rue de Belleville, l'un des restaurants asiatiques les plus courus du moment. Silhouette d'athlète, sourire gamin, le jeune homme, debout derrière la caisse, veille au grain.
Le Wen Zhou a été créé, en 1992, par son père, ancien travailleur clandestin, finalement régularisé. La cuisine, 100 % wenzhou, est faite par un Dongbei (originaire de la Chine du Nord). Alexandre l'a choisi exprès, afin de "former" son employé aux recettes du grand-père paternel, Xu Yan Chi, un des plus fameux cuisiniers des années 1930 en Chine. C'est ainsi que la soupe de "poisson tapé", inventée au début du siècle dernier dans la province de Zhejiang, a voyagé jusqu'à Belleville, quartier mythique du Paname d'Edith Piaf et du photographe Willy Ronis. Elle régale aujourd'hui ses nouveaux habitants.
En quinze ans, l'ancien faubourg ouvrier, où les fantômes des insurgés de la Commune (1871) croisent ceux des épiciers juifs tunisiens et des cafetiers kabyles, s'est habillé des couleurs jaune et rouge des enseignes asiatiques. Un à un, à l'orée des années 1980, sont d'abord arrivés les Teochew, enfants de boat-people ou boat-people eux-mêmes, ayant fui l'ex-Indochine (Cambodge, Vietnam, Laos), quand les tours du 13 e arrondissement, le Chinatown parisien, n'ont plus suffi à les accueillir. "Ici, quand on s'est installé, c'était encore un quartier merguez-frites. Les Asiatiques, on les trouvait plutôt dans le bas de Belleville ou vers (la rue de) Crimée. En 1982, nous avons été le troisième restaurant à oser ouvrir", se souvient le patron du Cok Ming, Ngo Thieng, 36 ans, d'origine cambodgienne, arrivé en France à l'âge de 5 ans avec toute sa famille.
La deuxième grosse vague d'immigrants, celle des Wenzhou, a déferlé à partir du milieu des années 1980. "Entre 1982 et 1990, la population asiatique de Belleville s'est accrue de 63 %, soit la plus forte progression avec les Turcs (76 %)", relève le sociologue Patrick Simon, attaché à l'Institut national d'études démographiques, dans l'ouvrage collectif Belleville, Belleville, visages d'une planète (éditions Créaphis, 1994). Les Wenzhou étaient moins urbains et moins cultivés que les Teochew, moins argentés aussi - des "ploucs qui ne pensent qu'au fric", comme les décrit crûment un Shangaïen cité dans Quartiers libres, l'indispensable gazette "du 19 e et de Belleville". Ils sont aujourd'hui à la tête de la plupart des commerces, autrefois dirigés par les Maghrébins, qui avaient eux-mêmes pris la place, dans les années 1950, des commerçants français "de souche" et des juifs ashkénazes venus d'Europe centrale.
"Dès que quelqu'un de connu s'installait sur le boulevard ou dans une rue avoisinante, hop ! on ouvrait à côté de lui. Les Chinois agissent pareil. Sauf qu'eux, ils ne font pas de bruit...", commente, le sourire entendu, l'une des filles de feu Charles Zeitoun, dit "Charlot". C'est à un juif polonais que Charlot racheta, en 1962, en arrivant de Tunis, le restaurant-terrasse La Lumière de Belleville, en même temps qu'il ouvrait Nani, la "première pâtisserie casher" du quartier. Les deux marchent encore. Mais le coeur n'y est plus.
Qui se souvient qu'à la place du Président, l'immense restaurant chinois posé à l'angle de la rue et du boulevard de Belleville, s'éleva, dans un autre siècle, la galerie Barbès ? "Aujourd'hui, sur le boulevard, on est combien ? Une dizaine, maximum !", soupire la fille de Charlot - qui précise volontiers que son Belleville à elle ne dépasse pas le périmètre compris "entre la rue Ramponneau et la rue Bisson" et que, de sa vie, elle n'a "jamais mangé chinois", ses principes religieux l'obligeant à ne toucher "qu'à de la nourriture casher". Exit, donc, la rue de Belleville, où travaillent Alexandre et Ngo Thieng !
A vrai dire, le patron du Wen Zhou et celui du Cok Ming ne se connaissent pas non plus. Et aucun d'eux n'a poussé la curiosité jusqu'à goûter le "complet-poisson" des héritiers de Charlot. Pas plus qu'ils n'ont pris l'habitude du bistrot.
Tenus par des Kabyles, les cafés de l'époque maghrébine résistent pourtant vaillamment - Les Folies, Le Vieux Saumur, La Vielleuse... Tout comme Le Caire, la célèbre épicerie de la rue de Belleville, qui, "depuis dix-huit ans", vend loukoums, épices et huile de jasmin. Non sans mal : "Depuis l'arrivée des Chinois, j'ai perdu 50 % de mon chiffre d'affaires", se plaint Abdel l'Egyptien.
A Belleville, quartier cosmopolite, chacun vit entre soi. Est-ce vraiment nouveau ? "Là, avec les Chinois, ce sont des mondes entiers qui arrivent - des mondes hiérarchisés, avec toutes les strates sociales", remarque Roselyne de Villanova, chercheuse à l'Ecole d'architecture de Paris-Belleville. Des mondes souvent indéchiffrables pour qui n'en possède pas la langue ou les clés.
"Vous voyez, là, cette dame qui marche sans trop se presser ? Elle tient un sac en plastique, comme si elle venait de faire des courses. Mais c'est pour donner le change : en réalité, elle fait le trottoir. Cette prostituée est une Dongbei, une native de la Chine du Nord. Dans cette région, les usines de l'époque maoïste ont été démantelées, jetant des dizaines de milliers d'ouvrières au chômage. C'est du Dongbei que provient la dernière grande vague des immigrés de Belleville - les plus vulnérables et les plus exploités", explique à son auditoire, planté à l'angle des rues de la Présentation et du Faubourg-du-Temple, le bateleur iconoclaste Donatien Schramm, 49 ans.
Cofondateur de l'association Chinois de France/Français de Chine (ccfc75@yahoo.fr), cet Alsacien autodidacte, marié à une Chinoise et parlant couramment le mandarin, organise, entre cours de cuisine et ateliers de cerf-volant, des visites guidées du Belleville asiatique.A quelques mètres de l'herboristerie de la rue Civiale (grenouilles séchées, haricots rouges, nids d'hirondelle...), des petites annonces underground, rédigées en chinois, ont été scotchées à une gouttière. On y propose de tout, au noir : " Celui-ci vend des cigarettes. Cet autre veut partager un appartement. Là, c'est une offre de coiffure à domicile et, dessous, de baby-sitting - sûrement une Dongbei, qui cherche un emploi de nounou", traduit Donatien Schramm. "Il y en a un, regardez, il propose carrément des faux documents pour avoir la carte Vitale (sécurité sociale) ou la CMU (couverture médicale universelle). Par contre, le suivant est plus banal : il répare les voitures...", poursuit le guide bellevillois.
Dans le mensuel bilingue Canard laqué, il y a aussi des petites annonces. Un quadragénaire "français" recherche une jeunesse Asiatique "mince, câline et séduisante", tandis qu'un autre, quinquagénaire et divorcé, parle d'une "dame asiatique", dont il n'exige rien, "pourvu qu'elle soit gentille". Les deux annonces font miroiter un "mariage possible".
La journaliste Patricia Wong, qui a réalisé pour Envoyé spécial (France 2) un reportage sur les prostituées dongbei à Paris, confirme que les "marcheuses" de Belleville n'ont guère d'autre issue, pour quitter le trottoir et l'enfer des sans-papiers, que de "se trouver un mari français". Certaines apprennent le français, "afin d'avoir plus de chances de contact".
En attendant, les femmes dongbei sont forcées de se débrouiller, comme leurs compatriotes masculins, que l'on voit, le matin, piétiner à l'entrée du métro dans l'espoir qu'une fourgonnette les embarque pour un emploi au noir, à l'heure ou à la journée. Tous, hommes et femmes, dorment dans des logements "sous-loués par des Chinois, généralement wenzhou", où s'entassent "jusqu'à vingt personnes". Le marchand de sommeil se fait payer "120 euros par mois, pour chaque lit", précise Patricia Wong.
Les Chinois rois de l'économie souterraine ? Les plus honnêtes ne disent pas non. "Ils trouvent toutes les failles du système - même les plus petites. Ce sont les rois de l'adaptation", corrige Donatien Schramm. Ainsi, à en croire certains Bellevillois, les ateliers de confection, si fréquemment pointés du doigt, à cause de leur main-d'oeuvre en partie clandestine, se seraient déplacés vers le quartier voisin de Sedaine-Popincourt (11 e arrondissement), avant d'essaimer en banlieue nord, vers La Courneuve, Drancy ou Aubervilliers. "On ne délocalise pas le travail, mais la main-d'oeuvre", confirme le commandant Philippe Duplan, de l'Office central pour la répression de l'immigration irrégulière et l'emploi d'étrangers sans titre (Ocriest).
Une tactique efficace. "Avant, dans un seul pavillon de banlieue, on pouvait tomber sur un atelier de vingt travailleurs clandestins, explique le policier. Aujourd'hui, ces "petites mains" ont toujours un seul patron, mais elles sont dispersées dans cinq pavillons différents - ce qui rend la parade extrêmement difficile."
Chez Wen Zhou, rue de Belleville, c'est l'heure du déjeuner. Chinois, Japonais, Français "de souche" et quelques Africains se partagent les tables en formica marron. On mange de la soupe de "poisson tapé", bien sûr, mais aussi des raviolis "maison", de l'anguille du Vietnam, des aubergines à l'ail ou des tripes "sautées au sang". A l'entrée, c'est un défilé incessant de clients wenzhou ou dongbei, qui achètent, pour 65 centimes, une boule toute chaude de bao zi à la farine de blé.
"Les gens nous jugent - mal - sur des sujets qu'ils connaissent à peine", lâche Alexandre, faisant allusion à la mauvaise réputation des Chinois, accusés d'avoir "envahi" Paris. " Personne ne force les gens à partir. Nous, on est là pour travailler", souligne-t-il. C'est à un Chinois du 13 e arrondissement que le père d'Alexandre a racheté la pâtisserie de Choisy, qui allait devenir le restaurant Wen Zhou. "Cela nous a coûté 700 000 francs - on était en 1991", se rappelle le jeune homme. "On a mis un an pour rembourser la tontine, en plus du prêt bancaire, bien sûr", ajoute-t-il.
Sans le recours à la tontine, bien des commerces de Belleville n'auraient pas trouvé de repreneur. "Grâce à la tontine, des sommes d'argent parfois très importantes peuvent être réunies très vite. Pour payer un mariage ou un appartement", explique l'universitaire Pierre Picquart, auteur de L'Empire chinois (Favre, 2004).
Le patron du Cok Ming balaye tout cela d'un sourire. "Les histoires de tontine, les valises de billets, les Chinois "qui ne meurent pas"... On dit n'importe quoi sur les Asiatiques", s'agace-t-il. "Vrai Bellevillois", Ngo Thieng, dont le père est enterré au cimetière du Père Lachaise, en a assez des "amalgames". Et de l'hypocrisie : "Bien sûr que la tontine existe - surtout chez les Wenzhou. Les banques ne vont pas leur prêter de l'argent comme ça, sur leur bonne mine !" Mais rien ne l'énerve plus, lui qui a été un temps membre du conseil de quartier (du 19e et du 20e arrondissement), que ce poncif qui veut que les Chinois soient fermés sur eux-mêmes. "C'est faux, archifaux ! La vérité, c'est qu'on ne veut pas nous entendre", assure Ngo Thieng, évoquant les problèmes d'insécurité contre lesquels des centaines de personnes avaient manifesté, en octobre 1999, à Belleville, à l'appel de l'Association des Chinois résidant en France.
"Dans la rue, les gens disent parfois des choses blessantes", intervient l'une des filles de Ngo Thieng. Agée de 10 ans, la petite Céline a le sens des nuances. A l'en croire, "ça n'est jamais arrivé à l'école". A celle de la rue Général-Lasalle, comme dans la plupart des autres établissements scolaires du quartier, on compte désormais "un bon tiers" d'élèves asiatiques. "On est ravis ! Surtout quand on a connu la ghettoïsation des années 1980", se félicite la directrice, Brigitte Delorme.
Le mythe du Chinois-premier-de-la-classe ? "Mais ce n'est pas un mythe, c'est vrai !", assure-t-elle. "Ravi" aussi, le patron de la librairie de la rue de Tourtille, Le Genre urbain. "Dans la classe de mes gosses, le niveau a été tiré par le haut", constate Xavier Capodano. Selon lui, les Chinois de Belleville ont "sauvé le quartier". Signe des temps, depuis un an, le libraire compte parmi ses clients quelques adolescents chinois. Pour une boutique qui s'appela longtemps A la merguez maison... Le vieux Xu Yan Chi doit s'en retourner dans sa tombe.
Catherine Simon









