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Une plante chinoise contre le paludisme

MÉDECINE TRADITIONNELLE

Copyright © Chine Informations - Daweide, le 05-12-2005 00:00
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Version optimiste, ce pourrait être une histoire de mondialisation heureuse. Comment une plante connue en Chine depuis deux millénaires va peut-être soulager l'Afrique du XXIe siècle du paludisme... si les multinationales du médicament, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) et les Etats africains le veulent bien.

Car l'histoire a aussi le parfum du scandale, celui des avancées scientifiques dont les malades pauvres ne voient guère la couleur. Aujourd'hui, les traitements à base d'artémisinine, tirés de la plante chinoise qing hao, ont envahi la littérature scientifique, la publicité des laboratoires et les congrès scientifiques, tel celui qui vient d'avoir lieu à Yaoundé, au Cameroun, du 14 au 19 novembre. Au point d'en faire une sorte de nouvelle panacée. Pourtant, les populations dont la survie dépend de ces produits n'en bénéficient pratiquement pas jusqu'à présent, au moins en Afrique, où sont concentrés 90 % des cas.

Au commencement, il y a l'un des pires fléaux de santé tropicale. De l'Indonésie à l'Afrique en passant par l'Amérique du Sud, l'anophèle, moustique responsable de la propagation du paludisme (ou malaria), tue de 1 à 3 millions de personnes par an, tandis que 300 millions d'autres sont infectées. La fièvre liée au paludisme est à ce point intégrée à l'existence du continent noir que les écoliers d'une classe de n'importe quel pays africain lèvent tous le bras lorsqu'on leur demande : "Qui a le "palu" ?"

Au total, 40 % de la population du globe est concernée. Mais les pays développés se sont débarrassés de leurs moustiques tueurs depuis des décennies. Le paludisme est une maladie de pauvres. La recherche sur les maladies tropicales, encouragée par les demandes militaires et coloniales, s'est affaiblie après les indépendances. A l'inverse, le moustique, lui, s'est renforcé, en mutant pour résister aux traitements.

Dans les années 1950 et 1960, les espoirs mis dans l'utilisation à grande échelle du DDT étaient si grands que l'OMS a alors construit son plan d'éradication autour de cet insecticide puissant et ravageur pour l'environnement, tandis que les malades ayant accès à la médecine disposaient de traitements efficaces, à base de quinine puis de chloroquine. Si bien que, dans les années 1960, l'affaire paraissait entendue : la chimie, alliée à la pharmacie, allait définitivement régler son compte à l'anophèle.

Il n'en était rien. Mais, plus que l'hécatombe africaine, celle qui atteignait les combattants de la guerre du Vietnam allait réveiller la recherche. Préoccupés par la protection déclinante assurée à leurs soldats par les traitements traditionnels, Américains et Nord-Vietnamiens sont partis en quête de remèdes. Au Walter Reed Institute de Washington, qui dépend de l'armée américaine, deux nouvelles molécules, la méfloquine et l'halofantrine, sont alors mises au point. Le gouvernement de Hanoï, lui, se tourne vers ses amis de la Chine communiste. A Pékin, l'Académie de médecine traditionnelle revisite la pharmacopée. Passant en revue 20 000 substances connues pour leur efficacité contre la fièvre, ils exhument le qing hao.

La plante n'a rien de rare. Connue en Occident sous le nom d'Artemisia annua, elle appartient à la famille des armoises, dont l'absinthe est un dérivé. De ce végétal utilisé en décoction, des chercheurs chinois extraient, dans les années 1970, le produit actif, baptisé qing hao su (artémisinine). Mais la découverte chinoise se perd dans l'océan du mépris occidental pour la médecine traditionnelle et de la méfiance à l'égard de la Chine de Mao. De surcroît, l'extrait est mis en valeur au beau milieu de la révolution culturelle, ce qui incite les Occidentaux à la méfiance. Le qing hao su se diffuse uniquement dans la sphère d'influence de Pékin : Vietnam, Cambodge et Sud de la Chine, où 20 millions de personnes souffrent alors du paludisme (100 000 aujourd'hui).

La découverte chinoise ne passe pas à l'Ouest. Il est vrai que, jusqu'à la fin des années 1980, les traitements disponibles sont demeurés actifs. "A l'époque, le paludisme était beaucoup mieux contrôlé que maintenant. Quand on voit la notoriété actuelle de l'artémisinine, on ne peut imaginer à quel point nous en ignorions tout à l'époque", témoigne Gilles Roche, directeur du programme "Impact malaria" chez Sanofi-Aventis.

Au début des années 1990, la prise de conscience progressive de l'aggravation des phénomènes de résistance s'opère, alors que les Chinois proposent leurs dérivés d'artémisinine aux laboratoires occidentaux, qui en découvrent la remarquable efficacité. Les premiers traitements incluant la découverte chinoise, réservés aux types foudroyants de la maladie, sortent quelques années plus tard. Mais le paludisme est une maladie négligée à la fois par les organisations internationales et par les laboratoires pharmaceutiques, qui ne voient guère l'intérêt d'investir dans un marché largement insolvable.

La consécration arrivera toutefois, en novembre 2001. L'OMS affirme à cette date que " le plus grand espoir mondial de fournir un traitement au paludisme vient de Chine". Le médicament Coartem, première bithérapie à base d'artémisinine, développé par Novartis, rejoint la liste des "médicaments essentiels" de l'Organisation mondiale. Combinée à l'usage de moustiquaires et d'insecticides, l'ACT (artemisinine based combinaison therapy) peut faire baisser la mortalité de 95 %, annonce l'OMS.

La première utilisation à grande échelle a lieu au Kwazulu-Natal (Afrique du Sud), région frappée par une recrudescence spectaculaire de la maladie. Elle confirme les espoirs. Entre-temps, la mobilisation des malades et des organisations non gouvernementales (ONG) contre le sida a réveillé les acteurs de la lutte contre le paludisme. L'OMS a lancé le partenariat "Roll Back Malaria" ("Faire reculer le paludisme"), et un Fonds mondial de lutte commun au sida, au paludisme et à la tuberculose est créé dans le sillage des Nations unies. L'entrée en force des bithérapies ACT, plus efficaces contre les résistances, correspond en outre au moment où les laboratoires, dont l'image a été écornée par leur lutte contre le développement des médicaments génériques dans les pays du Sud et leur refus de mettre à disposition leurs brevets, tentent de se racheter une moralité.

Aujourd'hui, de Novartis à Sanofi-Aventis en passant par GlaxoSmithkline, tous les géants de l'industrie pharmaceutique commercialisent ou annoncent la mise à disposition de bithérapies à base d'artémisinine. Ils rivalisent d'annonces tendant à démontrer leur volonté de renoncer à faire du profit dans ce domaine pour lequel des partenariats, financés sur fonds publics, ont été montés.

L'augmentation de la superficie agricole de qing hao s'avère stratégique, au moment où la demande de traitements décuple.

La récolte chinoise est devenue déterminante pour les laboratoires. Une production africaine va s'y ajouter : l'Artemisia annua verdit déjà au Nigeria, au Kenya, en Tanzanie et en Ouganda. Mais

les nouveaux produits, dix fois plus coûteux que les médicaments actuels peu efficaces, sont loin d'être parvenus à ceux qui en ont besoin. La pingrerie des pays du Nord, les ratés du Fonds mondial et de l'OMS s'ajoutent aux ambiguïtés des laboratoires et à l'inertie et à la corruption des administrations africaines, ralentissant la diffusion des ACT. Le quasi-monopole chinois sur la production de la plante de base pèse aussi à la hausse sur les tarifs. Selon le Beijing News du 24 novembre 2004, "la plante pourrait rapporter des milliards aux laboratoires et aux paysans chinois". La présence à Yaoundé de représentants de laboratoires chinois témoigne de l'intérêt de Pékin pour le marché africain. Mais des observateurs prévoient une baisse des prix, sous la pression conjuguée de la concurrence, de la fabrication de médicaments génériques et, prochainement, de synthèse.

En attendant l'arme décisive : le vaccin, dont une centaine de prototypes sont testés et dont les scientifiques les plus optimistes espèrent le lancement dans une dizaine d'années. Longtemps méprisée par l'Occident, l'herbe du Sechuan n'a pas fini de prendre sa revanche.

Lemonde.fr

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