Survivre au VIH, une gageure dans les campagnes en Chine
SIDA
Leng Zhijin soulève doucement la blouse de son épouse, Wang Xiangying, pour exhiber ses éruptions cutanées. Elle le tient par l'épaule, les traits tirés, amaigrie après 20 jours de diarrhée.
Comme environ 300.000 paysans du Henan, dans le centre de la Chine - dont une centaine dans le village de Leng, qui compte 800 habitants -, ils ont contracté le VIH en vendant leur sang via des campagnes de collecte soutenues par l'Etat.
"Je suis heureux que nous ayons des médicaments, pour ne pas mourir, mais vivre est aussi difficile", souligne Leng, 43 ans mais qui paraît bien plus âgé. "Regardez-nous. Peut-on appeler cela vivre ?"
Depuis 2003, l'Etat chinois finance la distribution de médicaments pour combattre le VIH, qui s'est abattu sur le Henan dans les années 1990, faisant de cette province le point névralgique de l'épidémie en Chine. Les Nations unies ont estimé l'an dernier que la pandémie avait fait environ 31.000 morts dans tout le pays.
A Leng, une quarantaine de personnes ont succombé au sida, dont cinq l'an dernier, laissant derrière elles une vingtaine d'enfants orphelins d'au moins un parent, selon les villageois. Pour les survivants, c'est souvent la pauvreté et des soins médicaux minimalistes, condamnant beaucoup à une existence symbolisant les maux de la Chine rurale et pauvre.
UN SYSTÈME MÉDICAL DÉFICIENT
"Ces problèmes reflètent en fait ceux du système médical dans les campagnes, en général", estime Zhang Ke, spécialiste du sida à l'hôpital You'an de Pékin, qui a étudié l'épidémie du Henan. "Souvent, les traitements ne sont pas disponibles ou sont imparfaits, l'information est inadéquate et la maladie et la pauvreté vont de pair."
Beaucoup de paysans, affaiblis par la maladie, ne peuvent travailler normalement et doivent se contenter de maigres récoltes et de revenus bien moindres que ceux des paysans bien portants.
La situation était encore bien pire auparavant.
Jusqu'en 2002, des milliers de malades du sida, dans le Henan, mouraient sans le moindre traitement, les responsables de la province refusant de reconnaître l'existence d'une épidémie.
Ce silence s'explique assez bien: beaucoup d'officiels avaient des intérêts dans les réseaux commerciaux de collecte de sang qui se sont multipliés dans le Henan au milieu des années 1990, a déclaré Gao Yaojie, une ancienne gynécologue, l'un des premiers médecins ayant dénoncé l'épidémie, dans une interview récente.
Les paysans vendaient leur sang au litre et, pour gagner plus d'argent en accélérant la récupération des donneurs, les sites de collecte séparaient le plasma du sang et réinjectaient aux donneurs un cocktail de globules rouges leur appartenant et de globules rouges venant d'autres donneurs, des lots qui souvent étaient contaminés par le VIH.
"UN CRIME PUR ET SIMPLE"
"La question de la culpabilité n'a jamais été évoquée dans cette affaire. C'était un crime pur et simple", estime Gao, qui a reçu un prix mercredi à Washington pour son action contre le sida dans sa province natale.
Cette collecte de sang mortelle a été stoppée et 253 cliniques financées par l'Etat et établies dans tout le Henan administrent gratuitement aux séropositifs des traitements visant à maîtriser l'évolution du rétrovirus.
Ces cliniques rudimentaires font aussi des stocks d'aspirine et autres médicaments de base pour combattre les effets du sida, mais des villageois, dont Leng et Wang, déplorent que ces derniers ne servent pas à grand chose contre une maladie complexe. De plus, l'aide accordée aux malades semble ne pas échapper aux considérations politiques.
Le Henan a nommé 38 villages qu'il considère comme "prioritaires" pour les médicaments et l'aide dans le combat contre le sida. Ainsi, celui de Wenlou sert de véritable vitrine internationale, et il a fait l'objet de plusieurs visites officielles, dont celle du Premier ministre Wen Jiabao, en 2005.
Mais d'autres villages du Henan comptant de nombreux malades du sida n'ont pas été jugés prioritaires. Leurs habitants ont vu leurs revenus diminuer du fait de leur état physique et n'ont pas accès aux nouveaux traitements.
Un responsable du Henan a défendu le bilan des autorités locales. "Quand le Premier ministre a salué les efforts déployés pour maîtriser et empêcher le sida, cela concernait aussi le Henan", a déclaré la semaine dernière le vice-gouverneur de la province, Zhang Dawei, pendant la session annuelle du parlement.
La province a annoncé la semaine dernière qu'elle verserait aux séropositifs, dans les campagnes, 30 yuans par mois (3,80 dollars). Dans le village de Leng, les malades disent toucher à présent 18 yuans par mois (2,30 dollars).
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