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Sida: les «pestiférés» de la Chine agonisent en silence

© Chine Informations - Daweide, le 14/04/2003 00:00
Près d'un million de paysans seraient séropositifs dans la seule province du Henan. Victimes d'un scandale du sang, ils sont maintenus dans le silence par les autorités locales.
Le brigadier Zhang est un homme méticuleux. Encadré de cinq policiers, il a placé une camionnette en travers de la route alors que deux voitures sont prêtes à partir en chasse. Le barrage standard. «C'est une zone interdite, directive d'Etat. Vous n'irez pas plus loin, inutile de finasser avec nous.» Derrière lui, la route déserte s'étire dans le brouillard. Quelques kilomètres plus loin, il y a Wenlou, le «village des sidéens». Là-bas, des milliers de paysans agonisent, coupés du monde, victimes d'un commerce du sang organisé par les autorités locales et provinciales dans les années 90 qui a contaminé par le virus du sida (HIV) 40% à 80% de la population. Aujourd'hui, ils meurent sans qu'aucun soin ne leur soit apporté, prisonniers dans leurs villages transformés en mouroir.

Depuis Zhengzhou, la capitale de la province du Henan, dans le centre de la Chine, une autoroute toute neuve conduit en deux heures à la frontière du district de Shangcai. Puis les routes se transforment en pistes de terre défoncées au travers de villages où règne la misère. Quand on demande la direction de Wenlou, les visages s'assombrissent: «N'y allez pas, c'est dangereux, il y a une maladie là-bas.» Ou plus souvent: «Wenlou? On ne connaît pas.» Les villageois ont reçu des instructions précises des autorités pour ne pas parler du sida aux gens venus de l'extérieur. Le secret doit être maintenu.

Après un contrôle de routine, le brigadier Zhang ordonne de quitter le district sur-le-champ, invoquant la loi chinoise. Un de ses collègues explique que l'endroit n'est pas sûr. Pourquoi? «C'est une région pauvre. Vous risqueriez de vous faire voler.» Mais encore? «Vous pourriez vous faire contaminer...» La police a instauré un cordon sanitaire sur l'ensemble du district pour empêcher les journalistes de témoigner. Feng Shipeng, le directeur du bureau de la prévention du sida de Shangcai, fait pour sa part régner la terreur sur les malades qui voudraient communiquer avec l'extérieur ou sortir, usant de la force et de l'intimidation.

Selon le South China Morning Post de Hongkong, le gouvernement du Henan parle aujourd'hui de 150 000 contaminés. «C'est un secret d'Etat, explique Hu Jia, le directeur de Aizhixing, une organisation non gouvernementale de prévention du sida basée à Pékin. Selon nos informations, il y aurait 35 000 personnes infectées dans le seul district de Shangcai. Plusieurs dizaines de districts de la province sont touchés.» Les plus pessimistes avancent le chiffre d'un million de séropositifs pour cette seule province. Ce qui correspond au total officiel pour l'ensemble de la Chine.

Le village de Houyang, à deux kilomètres de Wenlou, compte 3000 habitants: 1600 sont malades, une centaine sont déjà morts selon les habitants. «Il n'y a plus assez d'hommes sains pour transporter les cercueils», précise Hu Jia. Abandonnés à leur sort, certains villageois parviennent à gagner Pékin pour y chercher des médicaments. Aizhixing est le seul endroit où ils peuvent espérer trouver une aide psychologique sinon matérielle.

C'est le cas de Xie Yan. Cette femme de 36 ans – elle en paraît dix de plus – vient du village de Dongguan, district de Suixian, à une centaine de kilomètres au nord de Wenlou. Son histoire est banale, assure-t-elle: Elle et son mari ont commencé à vendre leur sang à une officine ambulante mise sur pied par les autorités à partir de 1993. «Le chef du district a expliqué à la télévision qu'il fallait vendre son sang pour améliorer le niveau de vie. Tous les villageois de 15 à 50 ans y sont allés. A chaque prise, on nous prélevait 800 centilitres pour 50 yuans*. Certains villageois y allaient tous les jours.» Le sang récolté était mélangé, puis la partie «non commercialisable» réinjectée chez les donneurs pour des questions de croyances traditionnelles. La pandémie a fait tache d'huile.

40% des 600 habitants de Dongguan seraient séropositifs. Il y a une trentaine de morts depuis l'an dernier. «En été, lors des grandes chaleurs, l'air du village est irrespirable, raconte calmement Xie Yan. Les malades sont immobilisés, ils vomissent sur place. Certains se suicident pour ne plus être une charge. Mon mari est mort rapidement après un mois.» Xie Yan est séropositive. Elle n'a plus qu'un souhait: trouver une famille d'accueil pour ses trois enfants (13, 7 et 4 ans). Avec d'autres villageois, elle est allée voir les autorités pour demander justice. Tout ce qu'elle a obtenu, ce sont des bons mensuels de 200 yuans pour acheter des médicaments. Il s'agit de médecine traditionnelle «expérimentale». Pour le Nouvel An, les malades ont reçu 50 yuans et 25 kilos de farine.

Rong Tiekui, 31 ans, accompagne Xie Yan. Il a commencé à vendre son sang à 15 ans. Il a le sida et sait qu'il lui reste quelques mois à vivre. Ses parents, sa femme, son frère et sa belle-sœur sont tous séropositifs. «Dans quelques années, toute ma famille aura disparu.»

A la tête de cet énorme trafic de sang qui devait permettre aux paysans de sortir de la pauvreté, il y avait un homme: Liu Quanxi, le directeur de l'administration de la santé du Henan. Non seulement il n'a jamais été inquiété, mais en novembre dernier il est venu à Pékin en tant que délégué du congrès du Parti communiste. A cette occasion, il a déclaré que «la situation sanitaire du Henan était bonne». Quelques jours plus tôt, une dépêche de l'agence officielle Chine nouvelle affirmait que la province n'avait que 2600 séropositifs et 600 malades du sida. «J'avais envie de pleurer en entendant cela», raconte Hu Jia.

Les autorités provinciales et nationales continuent à nier l'ampleur de la catastrophe, mais elles empêchent les actions indépendantes d'aide aux malades. Ainsi, Médecins sans frontières-Belgique a jeté l'éponge face à l'intransigeance des cadres de Shangcai. A Wenlou, un adolescent de 13 ans, orphelin du sida, a fait tatouer sur son bras deux caractères: patience, vengeance.

* 1 euro = 9 yuans

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