Réflexions sur le "métier d'étudiant chinois" en France
ÉDUCATION
La thèse de Melle HU Yu est intitulée : « Le métier d'étudiant étranger : le cas des étudiants chinois non spécialistes de français en France », sous la direction de Mme le professeur Martine Abdallah-Pretceille (Université Paris III) Le jury était composé des professeurs Martine Abdallah-Pretceille (Université Paris III), René Barbier (Université Paris VIII), Marie-Christine Barre de Miniac (IUFM de Grenoble), Marianne Bastid-Bruguière (CNRS, directeur de recherche) et Daniel Coste (Université Paris III). Ce travail de recherche a obtenu la mention "très honorable, à l'unanimité du jury". (Voir la conclusion de la thèse)
Mademoiselle HU Yu soumet à notre évaluation une thèse de doctorat en didactologie des langues et des cultures de l'université Paris III, sous la direction de Mme le professeur Martine Abdallah-Pretceille. D'emblée, il nous apparaît que ce travail de recherche, au carrefour de la didactologie des langues et des sciences de l'éducation, intéressera particulièrement les enseignants chercheurs en sciences de l'éducation car cette discipline n'a encore ouvert que fort peu de recherches en direction des cultures asiatiques. Mademoiselle HU Yu nous offre une recherche de grande rigueur scientifique. Son volume de thèse, de 435 pages, avec la bibliographie, l'index des noms propres et les 5 annexes, est bien écrit et bien construit. À noter que l'annexe 5 est composée d'un CD-ROM qui réunit l'ensemble des entretiens effectués par la chercheuse.
Après une introduction, l'ouvrage comprend trois grandes parties, suivies d'une conclusion, d'une bibliographie, d'un index des noms et des annexes. L'ensemble du corps de la thèse est divisé en neuf sections.
La partie 1 : Du métier d'étudiant au métier d'étudiant étranger (pages 31 à 144) comprend trois sections : 1 (être étudiant : apprendre le sens commun, pages 32 à 74) ; 2 (de la séduction française : le renouveau de l'ouverture, pages 75 à 105) ; 3 (de l'incitation en Chine : méritocratie et sélectivité éducative, pages 106 à 144).
La partie 2 : La mobilité entre l'imaginaire et la réalité (pages 145 à 232), réunit également trois sections : 4 (perspective long terme : un projet d'ambition, pages 147 à 168) ; 5 (l'entrée dans la vie académique, pages 169 à 203) ; 6 (du projet à l'engagement, pages 204 à 232).
La partie 3, enfin, intitulée « de la survie à... l'affiliation » comprend la section 7 (le travail académique, pages 236 à 285) ; 8 (les activités extra-académiques, pages 286 à 338) ; 9 (vers une hiérarchie des expériences, pages 339 à 280).
La conclusion synthétise bien les principaux résultats du travail de recherche (pages 381 à 391). La bibliographie représente 7 pages d'ouvrages en français, en anglais et en chinois ; 6 pages d'articles de revues et périodiques dans ces mêmes langues. Les annexes nous offrent le guide d'entretien (annexe 1) : la grille d'analyse (annexe 2) ; la fiche des informateurs (annexe 3) ; des extraits d'entretien (annexe 4, pages 417 à 433).
Mademoiselle HU Yu part d'une hypothèse d'ordre général qui lui vient, sans doute, de sa propre expérience et des premiers contacts en France auprès d'étudiants chinois : La non maîtrise du français a un impact sur les activités des étudiants et les incite à orienter leurs efforts vers la certification, l'éducation en surface, aux dépens du pôle d'apprentissage et de l'éducation en profondeur. Elle en déduit trois sous-hypothèses : L'obstacle que crée la non maîtrise du français est double. Il est d'abord cognitif, réduisant l'efficacité des activités d'apprentissage proprement dites. Il est aussi communicationnel, parce que les interactions avec l'environnement pédagogique sont réduites sur les plans quantitatif et qualitatif. L'apprentissage du métier d'étudiant est ainsi entravé.
Il existe un seuil objectif minimum de certification dans le projet des étudiants chinois non spécialistes de français (NSF).
Malgré les efforts en direction de cette certification, elle n'est pas toujours obtenue à cause des lacunes non seulement linguistiques mais langagières, à moins que les enseignants, les professeurs « gentils », dans leur indulgence compréhensive, abaissent leur notation des travaux réalisés.
Pour vérifier cet ensemble d'hypothèses, Mademoiselle HU Yu met au point une méthodologie centrée sur l'entretien compréhensif et le récit de vie. Ainsi 21 entretiens seront réalisés, en fin de compte, dont les caractéristiques des interviewés sont décrites dans l'annexe 3.
Le plan de la thèse se résume en trois moments significatifs. D'abord, autour du métier d'étudiant chinois en France, ensuite la « chute » dans la carrière de chaque étudiant, enfin les stratégies empruntées par chacun pour sa survie dans les études et sa bifurcation de carrières après le sort commun de la chute.
L'introduction et surtout, la première partie de la thèse nous présentent le corpus théorique sur lequel s'appuie le travail de recherche de Mademoiselle HU Yu. Il est intéressant de noter que ce corpus est pluridisciplinaire. Il montre une connaissance réellement conquise dans les champs de la spécialité de la chercheuse, évidemment, mais également dans celui des sciences de l'éducation. On est frappé par l'intelligence de l'éclairage interprétatif des données recueillies en fonction de ce champ pluridisciplinaire.
Plusieurs questions nous viennent à l'esprit à propos de cette thèse.
En introduction et pour faire droit aux questions de méthode toujours requises lors d'une soutenance, je demanderai à Melle HU Yu, de ce qu'elle pense du fait qu'elle a interviewé moins de trente personnes d'une part et, d'autre part, que son guide d'entretien compréhensif a changé entre les premiers entretiens et les suivants ? L'analyse des entretiens a été menée d'une façon quasi phénoménologique. Apparemment, Melle HU Yu n'a pas utilisé les méthodes sophistiquées d'analyse de contenu, ni les logiciels appropriés. Est-ce voulu en pourquoi ?
Pour continuer, je veux proposer deux types de questions, pour moi plus fondamentales.
1.- Pour un étudiant chinois, entrer dans le langage, c'est entrer dans l'institution imaginaire de la société française
Cornelius Castoriadis a axé toute son oeuvre de sociologue et de philosophe sur la question de l'institution imaginaire de la société, c'est à dire de la façon dont les formations sociétales, dans leur développement historique, n'arrêtent pas de créer des significations sociales qui ne peuvent être réduites à une quelconque rationalité ou à un groupe déterminé dans lesdites sociétés. Ces significations imaginaires sociales se donnent à voir par le biais d'institutions qui comportent nécessairement cet élément imaginaire à côté de l'élément fonctionnel directement lié aux nécessités du réel rencontré. La langue est l'une des premières institutions que rencontre le petit enfant pour pouvoir devenir un être humain.
On supposera donc que dans des sociétés dont les cultures sont, comme en France et en Chine, à ce point radicalement différentes, l'étudiant non francophone se trouve, d'emblée, dans une posture d'étranger qui l'empêche de comprendre, véritablement, les subtilités de l'implicite langagier en France.
Entrer dans la langue française, c'est entrer dans l'imaginaire de l'histoire de France. Le véritable métissage culturel commence à ce point. Évidemment, la réciproque existe pour un Français désireux de connaître la culture chinoise et, surtout, faire des études en Chine. Il semble bien, dans cette interprétation, que l'épreuve est de l'ordre de l'impossible.
Réussir ses études pour un étudiant chinois ne consiste pas simplement à s'affilier (au sens de faire partie d'un groupe institutionnalisé et d'en connaître les us et coutumes les plus importants). Sur ce plan l'affiliation institutionnelle n'est qu'une facette de la compréhension d'un imaginaire plus vaste que l'étudiant doit appréhender autant par son intellect que par son intuition. Melle HU Yu a bien mis en lumière les difficultés liées aux questions linguistiques. Elle connaît la réalité d'une autre sorte de difficultés résultant des questions langagières, c'est à dire plus culturelles au sens entendu ici. La question que je lui pose est donc : ne trouve-t-on pas un certain manque dans la thèse à ce propos essentiel d'un double imaginaire sociétal (Chine et France) qui se confronte, singulièrement, dans l'épreuve d'affiliation de l'étudiant chinois ? Par exemple, le rapport à l'autorité professorale en Chine dépend très largement de cette institution imaginaire de la société chinoise. On ne remet pas en question cette autorité, selon la tradition. L'obéissance fait partie d'un jeu social de structuration des places dont dépend le risque de "perdre la face". Cette "perte de face" n'est d'ailleurs pas sans faire référence à la "piété filiale" si prégnante en Asie. Cette structuration reflète une harmonie supposée qui inscrit une cosmogonie dans la vie sociale, culturelle et politique et non l'inverse comme en Occident. Interrompre un professeur, dont on ne comprend pas l'énonciation, n'est pas simplement un effet d'une insuffisance linguistique en français. C'est un acte d'autorisation ("devenir son propre auteur" comme l'affirme le professeur Jacques Ardoino) qui manifeste ouvertement une remise en cause de la façon dont cet étudiant chinois a été institué dans son "être chinois" au cours de sa socialisation en Chine.
On comprendra encore mieux si on tente de réfléchir à la manière de faire lors des crises dans le pays de l'Empire du Milieu. Les conflits, interpersonnels et sociaux, sont traités d'une tout autre façon qu'en Occident, en particulier qu'en France, habitué historiquement à l'esprit révolutionnaire. C'est l'art du détour dont parle François Jullien.
2.- La deuxième question touche plus exactement la stratégie de survie des étudiants chinois et, ipso facto, à la fois d'un côté, le jeu socio-politique de l'université française et des pouvoirs étatiques et, de l'autre, les rapports au savoir proposés par l'institution universitaire. Il y a une certaine ambivalence de la part de l'institution politique française, inscrite dans la politique d'éducation universitaire.
D'une part, on ouvre l'enseignement supérieur, d'une manière élitiste, à l'entrée aux grandes écoles, là où se créent les fonctions dirigeantes. Quelques rares étrangers vont pouvoir y accéder, avec des facilités institutionnelles non négligeables. De l'autre, on s'empresse d'ouvrir au plus grand nombre, les portes de l'université, non sans arrières pensées mercantiles, lorsqu'il s'agit d'une clientèle d'étudiants chinois qui, dans leur pays, n'ont pas réussi à commencer leurs études supérieures dans une université suffisamment prestigieuse et qui veulent "se faire dorer" comme dit Melle HU Yu, par un diplôme étranger. Mais, en même temps, rien n'est fait pour accueillir ces étudiants (sur le plan du logement, de la langue française, de la culture). L'institution universitaire les traite comme n'importe quel étudiant de France et de Navarre, dans un imaginaire de la supposée égalité des chances. Le peu qui est fait s'inscrit dans une politique de commercialisation des nouveaux "biens de salut", comme dirait Pierre Bourdieu, que sont les diplômes universitaires.
L'étudiant, dès lors, doit s'en sortir, "survivre", comme le dit Melle HU Yu. Il reconnaît le professeur "gentil". Mais qu'est-ce qu'un professeur "gentil" ? Faut-il comprendre cette recherche comme celle d'un professeur faible, et même un peu lâche, qui n'ose pas entrer en conflit avec les étudiants et qui "baisse" ses notes dans cette façon de battre en retraite ? Dans ce cas, que l'on soit Chinois ou Algérien, Français de Paris ou de Bretagne, est du même ordre.
Ne faut-il pas plutôt considérer que le professeur "gentil" est moins celui qui baisse la notation d'une façon systématique, que celui qui comprend, par connaissance véritable, et non par science infuse, la complexité des difficultés culturelles des étudiants chinois (et étrangers en général) sans les éluder par un "ce n'est pas de mon ressort". Le professeur "gentil" dans l'esprit des étudiants chinois devient alors cet homme ou cette femme qui accompagne réellement les étudiants dans leurs incertitudes d'être "à la hauteur" et de "ne pas perdre la face". Il prend pour cela le temps nécessaire. Il s'informe réellement de la culture chinoise et de son imaginaire social. Il ne se cantonne pas dans une méfiance systématique et un parti pris de l'étudiant comme résurgence d'une figure infantile et perverse polymorphe. Le professeur "gentil" est le contraire d'un professeur qu'on pourrait appeler "laisser-aller, laisser-faire". Son exigence professorale relève d'une acception plus large que du simple constat que l'étudiant a bien appris son cours, à la lettre près (comme le font les étudiants chinois qui apprennent par coeur le cours parce qu'ils ne comprennent rien à ce que raconte l'enseignant). Sa conception de l'éducation n'est pas simplement instrumentale et dépendante du savoir ? Elle résulte du fait qu'il considère l'éducation comme une "grande éducation" comme dirait mon défunt collègue québécois Constantin Fotinas dans son "Tao de l'éducation". C'est cette attitude que reconnaissent les étudiants chinois et, sans doute, bien d'autres étudiants étrangers.
Dès lors, interpréter la quête d'un professeur "gentil" comme celle d'une stratégie calculée, en fonction du moindre effort ou d'une survie universitaire problématique, me semble être par trop réducteur. On peut penser que certains étudiants chinois réagissent de cette manière instrumentale. Mais il y a tout lieu de penser qu'ils recherchent plutôt un enseignant responsable, exigeant et compréhensif à l'égard de leur si profonde altérité. Sans doute, aurait-il fallu replacer toute cette manière de faire des étudiants chinois dans la philosophie traditionnelle de leur culture, et, notamment, dans leur conception de l'efficacité (C.Verrier).
Au total, Mademoiselle HU Yu, à l'issue de sa soutenance de thèse et en fonction de ses réponses pertinentes, semble bien démontrer ses hypothèses de base, avec quelques nuances et développements à l'issue de sa recherche. Sa démonstration, extrêmement bien détaillée, nous a convaincu. La « disputatio », nous a permis de poser quelques questions sur les plans méthodologiques et sur les interprétations, mais ces dernières ne réduisent en rien la grande qualité de ce travail exceptionnel d'une jeune chercheuse chinoise.
Nos remarques, en tant que spécialiste des sciences de l'éducation, orienté vers l'Asie et l'interculturel, ont porté, essentiellement sur la problématique du métissage culturel Orient/Occident, en fonction de la spécificité de l'institution imaginaire de la société chinoise et française, mise en oeuvre lors de l'affiliation estudiantine difficile pour les étrangers dans l'enseignement supérieur en France et sur les stratégies qui en découlent, tant du point de vue des étudiants que de celles relevant des pouvoirs politiques, des enseignants du supérieur et de l'institution universitaire en général.
René Barbier (Université Paris 8) Paris, le 14 décembre 2004
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