Manifeste pour une presse libre en Chine
Avec ses méthodes dignes de l'Allemagne nazie, le ministère de la Propagande fait un tort considérable à l'ensemble de la société chinoise, dénonce le jeune professeur de l'université de Pékin Jiao Guobiao dans un texte au vitriol diffusé initialement sur Internet. Il appelle le gouvernement à réformer radicalement, voire à supprimer tout bonnement cette instance rétrograde.
Quel est le goulet d'étranglement qui entrave aujourd'hui le développement de la société chinoise ? C'est le ministère de la Propagande (et tout son appareil). Quelle est la pierre d'achoppement du développement de la société chinoise ? Le ministère de la Propagande. Qui offre maintenant en Chine le meilleur soutien et la protection la plus efficace aux éléments malfaisants et corrompus ? Le ministère de la Propagande. Tout le monde sait bien qu'en Chine il n'y a pas trop de liberté de la presse, mais pas assez. Et qui cherche à la restreindre encore plus ? Le ministère de la Propagande. La liberté de la presse est un indicateur du degré de civilisation d'une société. Or le ministère de la Propagande traite la liberté de la presse comme son ennemi, et interdit même d'employer cette expression, ce qui revient à fouler aux pieds ce principe fondamental de la civilisation. Le ministère de la Propagande est devenu le bastion de la bêtise et des forces les plus rétrogrades en Chine. Elles abusent de leur pouvoir et de leurs rentes de situation, ce qui porte atteinte à l'image du Parti et du gouvernement et entrave les progrès sociaux dans le pays. Si on le laisse nuire impunément, il va non seulement sombrer dans un enfer sans retour, mais aussi obérer gravement les perspectives de réforme du pays, retarder les progrès de la culture politique chinoise, et discréditer complètement des millions d'intellectuels chinois. C'est pourquoi il faut s'insurger contre le ministère de la Propagande et l'attaquer.
Les quatorze maladies du ministère de la Propagande
Sa première maladie est son mode de fonctionnement ésotérique. Un jour, il est interdit de parler de Jiang Yanyong [le médecin militaire qui avait révélé la gravité de l'épidémie de pneumopathie (SRAS) avant que le gouvernement chinois ne l'admette, en 2003]. Le lendemain, il ne faut pas se poser de questions sur le SRAS, le surlendemain, il ne faut plus évoquer le rôle social des médias. Sur quoi se fondent ces interdictions ? En fait, elles sont totalement arbitraires et contraires aux valeurs humaines les plus fondamentales. Sa deuxième maladie est celle de l'Eglise catholique. Le ministère de la Propagande est aussi puissant et sûr de son bon droit que l'Eglise catholique au Moyen Age. Il est partout et tout le monde doit se plier à ses ordres. Le ministère de la Propagande contrôle les médias, mais qui contrôle le ministère de la Propagande ? Il a sanctionné beaucoup de journalistes et de rédacteurs en chef, mais personne n'ose élever la voix. Le ministère de la Propagande aurait-il toujours raison ? Il y a toujours moyen de discuter des agissements plus ou moins légaux des autres ministères. Le ministère de la Propagande, lui, se place au-dessus des lois. C'est un royaume de l'ombre que le soleil du droit ne peut pas atteindre. Sa troisième maladie est celle du ministère de l'Education japonais. Ce dernier a modifié plusieurs fois les livres scolaires et déformé l'histoire de l'invasion de la Chine par le Japon [en 1935] en remplaçant le verbe "envahir" par le verbe "entrer". Le ministère de la Propagande n'est pas en reste, puisqu'il interdit de parler de toutes les erreurs historiques. Le mouvement antidroitier [1957], la Révolution culturelle [1966-1976], la mort par famine de dizaines de millions de paysans [1960-1962], le 4 juin 1989 [répression dans le sang du mouvement prodémocratique de la place Tian'anmen à Pékin], etc., sont autant de sujets tabous. Cela est insupportable pour les journalistes et les universitaires, et profondément décevant pour le peuple en général. Sa quatrième maladie est d'assassiner la Constitution. La liberté d'expression et de publication est un droit garanti par la Constitution de la République populaire de Chine. Le ministère de la Propagande est une institution de la République populaire de Chine : il devrait logiquement être le garant de cette liberté fondamentale. Mais, en réalité, c'est lui le plus grand adversaire de ce droit constitutionnel des citoyens. Il lui fait subir toutes sortes d'entorses et ne cesse de le piétiner. Pour protéger la Constitution, il n'y a pas d'autre moyen que d'attaquer le ministère de la Propagande. Sa cinquième maladie est de trahir les idéaux élevés du Parti communiste chinois (PCC). La résistance à la dictature du Kouomintang [nationaliste], dans les années 40, a été la période la plus glorieuse du PCC. La tentative de republier des éditoriaux parus dans les quotidiens communistes de l'époque s'est heurtée au refus du ministère de la Propagande. Ces éditoriaux parlent de démocratie et de liberté de la presse, et montrent la formidable marche de l'époque vers une culture de progrès, mais ils ont été interdits. Cela suffit à prouver que le ministère de la Propagande est devenu l'ennemi des idéaux initiaux du PCC. Sa sixième maladie est d'être l'héritier de la pensée de la guerre froide. Tout ce que combat l'ennemi, nous devons le soutenir ; tout ce que l'ennemi soutient, nous devons le combattre. C'est encore à l'heure actuelle la position du ministère de la Propagande au sujet de la diffusion des informations. Sa septième maladie est de faire obstruction à l'esprit du Comité central. Les professionnels des médias, et notamment les dirigeants qui se rendent au ministère de la Propagande pour y prendre leurs ordres et y subir des remontrances, le disent bien : "On a le sentiment que le plus grand adversaire de l'esprit du Comité central, ce n'est pas Taïwan, ce n'est pas Hong Kong, ce ne sont pas les fonctionnaires corrompus, ce ne sont pas les militants du mouvement démocratique résidant à l'étranger, ce n'est pas l'impérialisme américain, le mouvement du Falungong ou les familles des victimes de Tian'anmen, mais bien le ministère de la Propagande." Sa huitième maladie est son insensibilité et sa bêtise. Le ministère de la Propagande a réprimandé les médias qui rapportaient les recours déposés par des gens du peuple contre les agissements ou les jugements d'instances locales. En quoi le fait de parler de ces plaignants menace-t-il la stabilité sociale du pays ? Comment peut-on rester insensible aux histoires tragiques de gens qui font remonter leurs plaintes en haut lieu, et aller jusqu'à reprocher aux médias leur exagération ? C'est trop cruel, trop bête. Sur 1,3 milliard de Chinois, cela représente très peu de gens. Du reste, les plaignants sont pour la plupart des gens raisonnables. Les gens vraiment violents ne font pas ce genre de démarche. Que le phénomène des plaintes portées en haut lieu dure depuis si longtemps, voilà le vrai problème. Et les réprimandes du ministère de la Propagande ne font qu'empêcher la résolution du problème. Sa neuvième maladie est de protéger les personnes malintentionnées et corrompues. Les médias ont reçu récemment [en décembre 2003] du ministère de la Propagande une liste de vingt-cinq interdictions.
Pas question, notamment, de faire état des mesures disciplinaires prises à l'encontre du directeur de la Propagande de la province du Yunnan. Et pour quelle raison ? Parce que cela nuirait à la réputation du ministère. Cette interdiction a affligé les journalistes et réjoui les éléments corrompus, et ce n'est pas cela le rôle d'un ministère de la Propagande. Cela témoigne d'un non-respect absolu des lois. Je demande aux honnêtes gens : peut-on tolérer cela ? Sa dixième maladie est son ingratitude. Le ministère de la Propagande délaisse les médias. Quand on s'occupe de quelqu'un, on a aussi le devoir de le protéger. Mais les journalistes prennent sans cesse des coups, et je n'ai jamais vu le ministère de la Propagande prendre leur défense. Il y a mille manières de contrôler les journalistes, mais quand l'un d'entre eux a besoin qu'on lui fasse justice, qu'on le soutienne et qu'on rétablisse la vérité, le ministère de la Propagande rentre la tête comme une tortue et ne bouge plus. Sa onzième maladie est d'être en apparence noble d'esprit, mais en fait esclave de l'argent. Il muselle les médias et les bloque quand bon lui semble, sous le prétexte ronflant que "la stabilité passe avant tout". Mais en fait, la plupart du temps, il se sert du pouvoir de contrôle que le gouvernement et le parti lui ont conféré pour protéger les corrompus et leurs intérêts personnels. En apparence il s'agit d'interdire la diffusion d'une information, en réalité il ne s'agit que de protéger un ou plusieurs malfaiteurs, de monnayer l'image du Parti et du gouvernement en échange de profits illicites. Sa douzième maladie est la jalousie que lui inspirent les gens vertueux. Dès que quelqu'un ose se faire remarquer, il se fait censurer. Dès que quelqu'un fait preuve de droiture, il se fait "enterrer vivant". Dès qu'un livre a du succès, le ministère de la Propagande s'empresse de l'interdire. Il y a toujours de bonnes raisons, qui cachent de sombres motivations. Interdire un livre créatif qui connaît un grand succès, c'est étouffer la créativité du peuple chinois ; écraser un journaliste, un universitaire ou un quotidien épris de justice, c'est détruire le sentiment de justice de la société chinoise. Si la société chinoise actuelle voit la créativité s'assécher, la vertu se perdre, la justice disparaître, les forces du mal prospérer, c'est à 99 % la faute du ministère de la Propagande. C'est lui qui a détruit l'éthique politique et sociale de la Chine. Sa treizième maladie est d'être la cause indirecte des difficultés que connaissent les groupes sociaux les plus vulnérables. Cela fait très longtemps que les travailleurs migrants se heurtent au problème des salaires impayés. Pourquoi a-t-il fallu attendre l'arrivée de Wen Jiabao au poste de Premier ministre pour commencer à résoudre ce problème ? Parce que le ministère de la Propagande a toujours interdit aux médias d'en parler. Pourquoi le problème des plaintes adressées aux autorités supérieures dure-t-il depuis tant d'années ? Parce que le ministère de la Propagande a couvert de nombreux criminels. Le contrôle des naissances a donné lieu à des situations tragiques qui ne cessent de se répéter, parce que les médias ne peuvent pas en parler. Les personnes malintentionnées n'ont pas peur de l'administration, mais elles redoutent la morale politique et sociale. Les médias auraient vraiment pu résoudre mille problèmes du peuple chinois et prévenir mille catastrophes, mais, en raison de la façon de penser imbécile et arriérée du ministère de la Propagande, 999 de leurs reportages ont été interdits. Sa quatorzième maladie est d'anéantir le sens de la vérité, de la justice et de la civilisation. Chaque fois qu'ils reviennent d'avoir été réprimandés au ministère de la Propagande, les dirigeants des médias disent qu'ils ont eu l'impression de faire un voyage en arrière dans le temps. En apparence, ils en sortent intacts, mais ils sont blessés dans leur for intérieur ; leur sens de la vérité, de la justice et de la civilisation a été fortement ébranlé. Porter atteinte au sentiment de justice est sans doute la pire blessure que l'on puisse infliger.
Deux façons de sauver le ministère de la Propagande
La meilleure solution consiste à éliminer les services de Propagande à tous les niveaux de l'administration. Y a-t-il un ministère de la Propagande aux Etats-Unis, en Royaume-Uni ou en Europe ? Non ! L'Allemagne nazie, elle, en avait un, dirigé par un personnage célèbre, le docteur Goebbels, inventeur de la formule : "Un mensonge mille fois répété devient la vérité." Les services de propagande du Kouomintang, du temps où Chiang Kai-shek gouvernait la Chine continentale, avaient pour principale mission de propager l'idée que le Parti communiste mettait tout en commun, y compris les femmes, et que les troupes de Zhu De et de Mao Tsé-toung étaient une armée de "bandits communistes". L'idée de ministère de la Propagande est contraire au matérialisme historique de Marx. Son travail consiste essentiellement à inventer de toutes pièces de bonnes choses et à faire disparaître les mauvaises, à amplifier les bonnes choses et à minimiser les mauvaises, à tordre les faits. Il ne peut pas être objectif et ne recherche en aucun cas la vérité. La propagande est en soi une calamité, un désastre, une façon de couper du peuple le parti au pouvoir et le gouvernement. Si le gouvernement chinois n'a pas, sur la scène internationale, une image aussi bonne qu'il le souhaiterait, la faute en incombe principalement au ministère de la Propagande dont la philosophie et les méthodes sont anachroniques. L'autre solution consiste à établir un "code de bonne conduite de la propagande", s'appuyant entièrement sur la Constitution et bannissant les pratiques ésotériques. Le ministère pourrait continuer à travailler comme aujourd'hui, mais sous le contrôle d'une instance chargée de s'assurer qu'il ne fonctionne plus comme l'Eglise catholique. On peut imaginer quatre remèdes. Premier remède : créer une commission d'experts chargés de juger les agissements passés de l'appareil du ministère de la Propagande et de déterminer quels ministres ont bien agi et mal agi, en vue de récompenser les premiers et de clouer les autres au pilori. Deuxième remède : mettre en place un système de main-courante au ministère de la Propagande. Noter au jour le jour interdictions, avertissements, chaque cas devant être porté sur le registre, afin de rendre possibles les vérifications et la recherche ultérieure des responsabilités. Il faut formellement interdire la pratique courante de ceux qui cherchent à éluder leurs responsabilités et donnent par téléphone des ordres dont il ne reste aucune trace. Souvent, alors que les médias s'apprêtent à révéler un scandale, un coup de téléphone du ministère de la Propagande vient les arrêter dans leur élan.
Voilà le genre de situation qu'il importerait de pouvoir étudier sérieusement, car, hormis la justification facile de "la stabilité avant tout", il ne faut pas écarter la possibilité de trafic d'influence. Troisième remède : établir un système de traçabilité des décisions du ministère de la Propagande. Même dans les affaires de malfaçon industrielle, il y a un moyen de déterminer les responsabilités. Or un dysfonctionnement dans le travail du ministère de la Propagande a des conséquences autrement plus graves. C'est pour cela qu'il ne faut rien laisser passer. Les interdictions de toutes sortes promulguées ces dernières années par le ministère de la Propagande peuvent prêter à rire, mais aussi être jugées scandaleuses. Alors, comment se fait-il qu'on ne puisse pas identifier les responsables ? Quatrième remède : accroître la transparence du ministère de la Propagande, et publier ses diverses interdictions dans la presse ou sur Internet. Le ministère de la Propagande devrait avoir l'obligation légale de s'assurer que le peuple puisse juger par lui-même quelles interdictions sont légitimes. Quand les patrons de presse reçoivent du ministère de la Propagande un ordre qu'ils jugent irrationnel, injuste, voire réactionnaire, ils doivent pouvoir en faire état. La presse a beau être un secteur important en Chine, sa contribution au progrès social et au bien-être du peuple apparaît bien minime. Cela est dû aux efforts du ministère de la Propagande, qui s'évertue, sous prétexte de contrôler l'information, à aller dans le sens contraire de l'Histoire.
Liquider l'héritage de l'extrême gauche
Pourquoi le ministère de la Propagande est-il si terrible ? C'est un héritage historique de l'extrême gauche. Depuis l'époque de la Révolution culturelle [1966-1976] jusqu'à maintenant, le ministère de la Propagande a toujours été exempté de responsabilité morale et politique. Sans responsabilité, nul besoin de se poser des questions, d'avoir des regrets et de répondre de ses actes. Mais le paysage politique a changé, la vie des citoyens aussi, alors que le ministère de la Propagande en tant qu'institution n'a pas bougé. Son rôle n'a pas évolué, sa philosophie et ses méthodes de travail sont restées inchangées ; de même, son ultragauchisme et son extrémisme demeurent. Il est indispensable de pointer ses erreurs passées. Le ministère de la Propagande considère les 9,6 millions de kilomètre carré de la Chine comme son domaine privé et se permet de retirer le droit d'expression à tous ceux dont il n'approuve pas les propos. La Chine appartient à tous les Chinois. Tous les descendants de l'Empereur jaune ont le droit d'y vivre librement, de s'y exprimer librement, d'y parler librement.
Jiao Guobiao - Yazhou Zhoukan / Courrier International
L'auteur
Né en 1963, dans la province du Henan (centre de la Chine), Jiao Guobiao enseigne le journalisme à l'université de Pékin. Ecrivain et chroniqueur influent, cet ancien journaliste est l'auteur de nombreux ouvrages sur les médias. Ses articles sont régulièrement publiés par les sites Internet chinois, qui ont également été les premiers à diffuser son pamphlet contre le ministère de la Propagande. Pour l'instant, les autorités ne semblent pas avoir pris de mesures contre lui. Il a seulement été convoqué par la direction de son université pour "s'expliquer", selon le newsmagazine hongkongais Yazhou Zhoukan. Mais Jiao Guobiao se dit prêt à retourner dans sa campagne natale si nécessaire.
Motivations
Jiao Guobiao énumère dans son pamphlet les raisons qui l'ont poussé à prendre la plume. Il y a tout d'abord les 25 interdictions décrétées fin 2003 par le ministre adjoint de la Propagande et qui empêchent la presse de traiter de sujets tels que les plaignants demandant justice ou les travailleurs migrants non payés. Jiao Guobiao dit aussi avoir été encouragé par des prédécesseurs comme le poète anglais John Milton, auteur en 1644 d'un célèbre plaidoyer pour la liberté de la presse (Areopagitica), et Karl Marx, qui s'insurgea en 1842 contre "la réglementation de la censure prussienne". "Je veux être le Milton de la Chine, je veux que ma Déclaration contre le ministère de la Propagande devienne un document historique, comme ceux de Milton et de Marx", écrit l'auteur.
CONTEXTE: Presse bâillonnée, pétitions sur le Net
L'année écoulée a été particulièrement funeste pour la presse chinoise. En mars dernier, trois responsables du quotidien cantonais Nanfang Dushi Bao ont été arrêtés pour malversations financières. Cheng Yizhong, rédacteur en chef, est emprisonné sans jugement. Yu Huafeng et Li Minying, respectivement ancien directeur général et ancien directeur du quotidien, ont été condamnés à douze et onze ans de prison pour "corruption" et "détournement de fonds publics". Le Nanfang Dushi Bao est un journal jeune, et son activité de reportage a été particulièrement saillante dans deux affaires qui ont fait l'actualité en 2003 : l'épidémie de SRAS et l'affaire Sun Zhigang, du nom d'un jeune homme arrêté pour défaut de papiers d'identité et mort en détention après avoir été battu. Chose peu fréquente, une lettre ouverte demandant l'intervention de Pékin en faveur des trois hommes de presse a circulé et a été signée par de nombreux intellectuels et journalistes sur le continent. Le manque de liberté d'expression avait déjà été souligné dans une pétition en faveur du chroniqueur Du Daobin, auteur de textes publiés sur Internet, emprisonné en octobre 2003 pour "incitation à attenter à la sécurité de l'Etat". Cette pétition, qui circule depuis février en Chine et sur le Web, a été signée par une centaine de personnalités chinoises. Amnesty International vient de publier un rapport dénombrant une cinquantaine de personnes détenues pour des écrits ou des actes en rapport avec Internet.
RÉACTIONS: Pire que l'idéologie, la bureaucratie ignare
A la suite de la publication du texte de Jiao Guobiao sur Internet, à la fin du mois de mars, nombre d'intellectuels libéraux et de spécialistes des médias ont pris à leur tour la parole dans la presse de Hong Kong et sur Internet. Ils abondent presque tous dans le sens de Jiao Guobiao et le félicitent d'avoir eu le courage d'écrire. Mais, tout en apportant de l'eau à son moulin, ils prennent soin de relativiser les choses. Dans une lettre ouverte publiée sur Internet (Xin Shiji, www.ncn.org), l'intellectuel libéral He Jiadong fait mine de s'étonner. "Un lecteur enthousiaste m'a fait parvenir votre texte publié sur Internet. Je n'aurais pas cru que, dans une Chine où l'on appelle de ses voeux quotidiennement l'instauration d'un Etat de droit, le ministère de la Propagande puisse ainsi pratiquer l'abus de pouvoir. Pendant la Révolution culturelle [1966-1976], le grand dirigeant Mao Tsé-toung avait ordonné de s'attaquer au 'roi des enfers' [qu'était le ministère de la Progagande]. Mais, à l'époque, le roi des enfers n'était guère qu'un petit démon. Les responsables d'alors n'avaient pas droit de vie et de mort sur les écrivains et les intellectuels." He Jiadong fait remonter le changement de nature du ministère de la Propagande à l'ère de Jiang Zemin. "Ce ministère sans foi ni loi qui muselle l'opinion publique date de l'époque de Ding Guan'gen [ministre de la Propagande de 1992 à 2002]." "Le ministère de la Propagande n'est plus ce qu'il était. Celui des premiers temps était révolutionnaire, composé d'intellectuels. Celui d'aujourd'hui est bureaucratique, c'est une bande de nervis du Parti. Le ministère de la première époque se préoccupait d'idéologie. En cas de problème, ses membres réfléchissaient au pourquoi du comment, aux attendus et aux conséquences, ils étaient tous lettrés et avaient de bonnes plumes. Aujourd'hui, les bureaucrates n'ont pas ces manières : ils n'ont pas lu plus de quelques livres et ne savent guère écrire." De son côté, Yu Guoming, professeur à l'institut de journalisme de l'Université du peuple, à Pékin, et directeur du Centre de recherche sur l'opinion, évite de commenter directement les propos de Jiao Guobiao ; mais, dans une interview au magazine hongkongais Yazhou Zhoukan, il plaide pour l'instauration d'une garantie du droit de savoir. "Le gouvernement ne peut plus tout contrôler, la société se complexifie, il n'est plus possible de tout résoudre à partir d'un organisme unique et centralisé. Le gouvernement doit limiter ses attributions. En particulier, il n'est plus possible de ne donner que les bonnes informations et de taire les mauvaises. D'après nos études, 80 % des personnes interrogées ne s'informent ni par la presse ni par la télévision, mais par leurs propres moyens : Internet, messages SMS, etc. Il est fréquent, lorsqu'un débat est étouffé [par le ministère de la Propagande], que la stabilité du pays soit invoquée comme prétexte. Mais il faut aujourd'hui aller vers plus de transparence et de légalité."