Imaginez un train qui tourne autour de Pékin, ne s'arrête jamais et auquel le passager accède par un "travelator", un tapis roulant à vitesse rapide. Ce mode de transport à lévitation magnétique ultrarapide, circulaire et hybride ferait le tour de la capitale, sur 65 km, entre le troisième et quatrième périphérique actuels. Il serait surélevé, dans une structure où seraient aménagées des zones commerciales et de détente. Baptisé D-rail, ce projet futuriste a été imaginé pour fluidifier les déplacements urbains par l'architecte hollandais Neville Mars et son équipe pluridisciplinaire de jeunes chercheurs.
Tous travaillent au sein de Dynamic City Foundation, une plate-forme de réflexion sur l'urbanisation de la Chine à l'horizon 2020. Car Pékin, ville-crêpe qui s'étend à n'en plus finir, souffre prématurément d'un trop-plein. De routes, d'aiguillages, de bretelles. "Quand vous additionnez tout le tarmac des périphériques de Pékin, vous obtenez près de la moitié de la surface de la ville, c'est obscène. A partir d'un certain point, les infrastructures nécessitent tellement d'espace qu'elles ne peuvent plus jouer leur rôle de connexion", explique M. Mars.
Autre réalisation virtuelle de la Dynamic City Foundation, la Beijing Boom Tower, une réflexion sur la densité, ou comment créer un ensemble urbain le plus compact possible. Le résultat est un "quartier vertical" de 200 mètres de haut, dont les constructions - certaines sont l'équivalent de villas de luxe, d'autres, de logements bon marché - s'élancent vers le ciel d'un socle commun géant et multifonctionnel de sept niveaux. D-Rail et Beijing Boom Tower ont été imaginés comme des réponses hors normes au processus d'urbanisation chinois, dont la vitesse et l'échelle sont sans commune mesure avec ce que les autres pays ont pu connaître : en 2020, au moins 60 % de la population chinoise devrait vivre en ville, contre 45 % aujourd'hui. En d'autres termes, le pays va devoir loger entre 350 et 450 millions d'urbains supplémentaires en moins de quinze ans !
En 2003, un ministre chinois avait préconisé la création de 400 villes d'un million d'habitants d'ici à 2020. Dans la réalité, tout va tellement vite que plus personne n'ose avancer une cartographie prévisionnelle de l'urbanisation. "On est obligé d'être pragmatique, car toutes les prévisions des plans quinquennaux précédents ont été dépassées, explique Kuang Xiaoming, professeur à l'institut d'urbanisme de Tongji, à Shanghaï, et concepteur d'une trentaine de villes nouvelles. Déjà, on ne raisonne plus par objectifs chiffrés pour le nombre de villes ou le taux d'urbanisation. Car c'est un piège : des régions font tout pour parvenir au taux souhaité, mais ce n'est pas viable. En outre, il n'y a plus de politique applicable à tout le pays, car il y a trop de différences. Pour les parties plus riches du pays, les zones côtières, on raisonne maintenant en groupes de villes, en "conurbation"", poursuit l'urbaniste.
De grands ensembles sont impulsés par des politiques volontaristes. Des villes écologiques vitrines, comme Dongtang, prévue pour 2010, surgissent pour répandre la bonne parole environnementale. De nouvelles mégacités sont créées par pure décision administrative, comme Chongqing, arrachée en 1997 à la province du Sichuan pour en faire une des quatre municipalités autonomes du pays. Autre projet d'envergure : l'agglomération des villes de Pékin, Tianjin et de la province de Hebei, sur le modèle d'un grand axe et de trois ceintures de villes. Mais le projet, lancé et relancé depuis plusieurs années, a du mal à rééquilibrer l'hypertrophie de Pékin. "On n'a plus peur des très grandes villes, mais il va falloir beaucoup mieux les organiser", reconnaît Li Shantong, du centre de recherche en urbanisme du Conseil d'Etat.
Car les résultats actuels sont pour le moins inégaux. "A Pékin, l'urbanisation est impitoyable, on se trouve avec un mur de tours qui délimite parfaitement la ville. Et puis plus rien, décrit Neville Mars. Un peu plus loin, une zone suburbaine redémarre, avec un mélange de villages semi-urbanisés, qui créent des zones en lobes, aux contours flous et anarchiques." Pour l'architecte, ce chaos architectural est directement lié "à la transformation de la Chine d'un système de planification centrale à cette approche hybride qu'est l'économie socialiste de marché. A Pékin, seules trois des treize villes-satellites prévues ont vu le jour. La situation est paradoxale. D'un côté, la Chine continue à générer à la pelle des plans très détaillés (zones high-tech, quartiers d'affaires), de l'autre, une kyrielle d'initiatives privées ou locales engendre une expansion de la ville dans des directions totalement imprévues."
Pour éviter de se faire dépasser, le gouvernement chinois tente encore de freiner le processus d'exode rural en investissant dans les provinces de l'intérieur du pays. Une orientation annoncée comme prioritaire depuis 2006. "La construction de ce que le gouvernement appelle les nouvelles campagnes socialistes a clairement pour but de retenir les paysans", constate Kuang Xiaoming. Autre mode de régulation, le hukou (permis de résidence) rural, que possèdent les paysans, est difficilement transformable en hukou des villes.
Cependant, en empêchant les travailleurs migrants de s'installer en ville, ce système les force à habiter en dehors, ou à être nomades, contribuant à fragmenter et fragiliser le tissu périurbain. Ces populations "flottantes" approchent déjà les 4 millions à Pékin et à Shanghaï, qui contrôlent au plus près leur numerus clausus de résidents. "Il ne faut pas croire que l'urbanisation en Chine, ce seront des centaines de millions de paysans qui gagnent les villes", prévient Neville Mars. "En réalité, les villes sont déjà en train de se construire d'elles-mêmes : les villages s'étendent, par milliers, souvent à moins de 1,5 km de distance les uns des autres. Quand, dans quelques années, les revenus des foyers atteindront 6 000 dollars par an, le seuil pour l'achat d'une automobile, vous aurez un vaste réseaux de villages qui se transformera en économie urbaine."
Cette effervescence non étatique, ces initiatives qui viennent de la base dans les replis des conurbations, à la lisière des banlieues ou dans les campagnes sont pour l'instant ignorées ou minimisées par le gouvernement. Celui-ci pense qu'il pourra toujours planifier, modifier, démolir, contrôler à volonté. A voir les protestations de plus en plus violentes que suscitent les expulsions de petits propriétaires ou la fusion arbitraire de communes, les grands ordonnateurs chinois ne sont pas au bout de leurs surprises, d'ici à 2020.
Brice Pedroletti
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