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Les secrets de la réussite de la Chine

Raconter la Chine moderne en une journée, donner à voir l'immensité incommensurable d'un pays qui fascine et suscite mille et une interrogations, tirer les leçons de son expérience et la comparer avec la nôtre ! Telle a été la démarche entreprise par l'Association des lauréats de l'ISCAE (Alisca) qui a organisé mercredi à Casablanca une journée entière consacrée au thème «Secrets de la réussite de la Chine, enseignements et opportunités pour les entreprises marocaines». Pas moins d'une vingtaine d'intervenants venus de tous les coins du monde et de tous les horizons, reliés par un seul fil conducteur, celui justement du secret espoir de percer le mystère de la réussite chinoise.

Deux grandes tables rondes ont ponctué le rythme de cette journée au cours de laquelle se sont succédés universitaires, chercheurs, diplomates, chefs d'entreprises, représentants de multinationales, directeurs d'office et un public tenu en haleine, avide de connaître un pays et un peuple dont l'image nous est renvoyée régulièrement par les télévisions du monde et la presse.

Après l'ouverture par M. Othmani, président de l'Alisca, l'intervention pétulante de M. Cheng Tao, ambassadeur de Chine à Rabat, a tout de suite donné le ton. On connaît l'ardeur de ce diplomate hors pair qui, aussitôt arrivé au Maroc, s'est employé à faire connaître encore son pays aux Marocains, à plaider l'amitié et la coopération et à combattre les préjugés d'ordre sémantique.

Et il lui sied d'ouvrir une session qui traite d'un bout à l'autre de l'évolution de son pays. Jouant sur une métaphore qu'il a pris soin de rectifier, il a rappelé «qu'il y a deux siècles, Napoléon avait dit : "La Chine est un lion endormi, le jour où elle se réveillera, la terre tremblera…"». En effet, la Chine s'est bel et bien réveillée mais la terre n'a pas tremblé pour autant, a-t-il précisé.

L'ambassadeur de Chine, tout en soulignant les progrès gigantesques accomplis par son pays, mesurés à l'aune d'un Etat-continent peuplé par 1 milliard et 300 millions d'habitants, dont l'économie réalise un taux de croissance de près de 10 % - de quoi faire pâmer d'envie les autres -, n'a pas en revanche dissimulé les énormes obstacles qui freinent encore le plein développement. «Il nous faut consacrer, dit-il, des efforts inlassables dans la longue durée pour éradiquer la pauvreté, assurer le plein emploi de la population et réaliser la modernisation».
M. Cheng Tao, tout à sa perspicacité et à son sens de l'objectivité, se refuse à souscrire à l'irénisme qui caractérise les esprits de par le monde sur un mirage de la Chine, lisse et sans défaut.

Son discours aura été une plaidoirie véhémente sur le développement pacifique de la Chine, sa large contribution à la stabilité mondiale, son insertion dans le concert des nations, notamment avec l'accès à l'OMC en 2001, sa volonté affichée de favoriser le développement. Et de fait, la Chine participe pour 13 % dans le développement du commerce mondial, elle importe l'équivalent de 1.900 milliards de dollars US et les investisseurs étrangers ont pu rapatrier l'équivalent de 250 milliards de dollars grâce aux profits réalisés en Chine.

Et d'en venir à la coopération avec le Royaume du Maroc avec lequel, selon le diplomate, la Chine a «une ferme volonté de renforcer le partenariat stable et durable».

Les chefs d'entreprise marocains ne pourront qu'être attentifs et vigilants aussi à l'énumération que M. Tao a faite. Ils se sont entendus dire, non sans délectation, que «le Maroc est devenu l'un des plus importants partenaires commerciaux de la Chine dans la région africaine (…), les échanges commerciaux entre les deus pays se sont élevés à 1,48 milliard de dollars US, soit une croissance de plus de 38,2 %...». A ceux qui s'inquiètent au Maroc d'une arrivée massive des marchandises chinoises propres à leur faire une concurrence déloyale, il répondra que «les produits chinois au Maroc ne représentent que 4 % des importations marocaines (…) et si les exportations chinoises à destination du Maroc ont augmenté de 24 % en 2003, les exportations marocaines vers la Chine se sont accrues de 117 % pour la même période».

Argument pour argument, M. Cheng Tao a décidément la dent dure. Et de rappeler le gros contrat portant sur la période 2007-2011 pour la livraison par le Maroc de 80.000 tonnes d'engrais de phosphates marocains très prisés par les agriculteurs chinois et le projet de joint-venture de fabrication de l'acide phosphorique.

Côté pédagogique, pour ainsi dire, l'ambassadeur a rappelé qu'il fallait apprendre «auprès des entreprises étrangères, procéder à la nécessaire mise à niveau industrielle, qu'il ne faut pas refuser les bonnes choses, ne pas les admirer de loin non plus mais les introduire, les assimiler, faire comme les autres, rattraper et même dépasser les autres». Culture de mimétisme, contrefaçon ? Rien de tout cela.

Poussant la gouaille, il a souligné que les Chinois réussissent le pari que «le même pantalon fabriqué par Pierre Cardin ( !) au prix de 200 dollars, les Chinois le fabriquent à 20 dollars seulement…», assurant qu'il n'y a aucune différence entre les deux, excepté la griffe ! Une interpellation a été lancée par l'ambassadeur aux professionnels du tourisme, qui sera d'ailleurs relayée dans l'après-midi par celle de Abderrahim Daoudi, inspecteur général au ministère du Tourisme.

Il y a 32 millions de Chinois qui voyagent et le mémorandum maroco-chinois sur le tourisme devrait inciter les uns et les autres à promouvoir l'arrivée de touristes au Maroc qui constitue pour la Chine un partenaire stratégique.
Les interventions successives, suivies d'un débat passionné, de Mimoun Mehdi, ancien ambassadeur du Maroc en Chine et à présent directeur des études et de la coordination sectorielle au ministère des Affaires étrangères, de Muriel Morin, vice-présidente de l'Observatoire social international et directrice au groupe Suez-France, de Jean Ruffier, président du Centre franco-chinois de sociologie de l'industrie et de technologies à Lyon et à l'université Sun Yatsen de Dongbeiqu, de même que de Leïla Choukroune, professeur à HEC Paris et spécialiste de la Chine, de Karim Tazi ou M. Lahlou de l'AMITH, de Majid El Gahïb, directeur général de l'Office national des pêches ou des représentants de l'OCP et de BMCE Bank, de Mme Esmie Wang au nom de Huawei Technologies, Mohamed Benamar de Lenovo, ont tour à tour souligné l'émergence d'une économie chinoise chaque jour plus significative et de célébrer la nouvelle puissance qui, dans quelques années, dépassera l'Union européenne.

L'intervention de Jean Ruffier, parce qu'elle péchait par une critique systématique du système d'organisation d'entreprise, a suscité des réactions en chaîne, semblait comme démolir le rêve nourri.

Ce chercheur du CNRS, imperturbable, a travaillé sur les usines du monde entier, il s'est installé depuis 1989 à Canton, cette province qui constitue et justifie le miracle chinois. Et son intervention : «Productivité et efficience des usines chinoises, opportunités et défis pour le Maroc», se voulait un exposé objectif, enraciné dans la réalité qu'il a connue. Il a fait ressortir que le PIB par habitant est de 5.000 USD en Chine, 3.600 USD au Maroc, 1.710 USD en Inde et de 24.000 USD en France, la marge étant justifiée toutes proportions gardées, en termes démographique et spatial. C'est ce qu'il a appelé le Delta de la rivière des perles, sorte de triangle du sud qui assure l'expansion de la Chine, le reste du territoire, vaste et peuplé, demeurant encore pauvre.

Dans ce triangle du Delta, on y trouve Guangzhou, Foshan, Shunde, Zhongshan, Zhouai, Macao et sur l'autre rive, Dongguan, la fameuse Shenzhen et Hong Kong.
Sans ce triangle, la balance commerciale de la Chine serait déficitaire, souligne Jean Ruffier qui précise qu'une cité attirante comme Shanghaï, qui joue le rôle de vitrine, coûte très cher.

L'expert ici met en évidence que «c'est le secteur privé qui assure la croissance de l'économie chinoise, parce qu'il est le premier exportateur qui gagne de l'argent», avec cette réserve surprenante que «là où il y a fort développement de la haute technologie, il y a toute chance que c'est l'Etat qui subventionne». La prospérité chinoise, selon Jean Ruffier qui n'a pas mâché ses mots, repose sur une alchimie de «recettes» dont la triche et la combine ne sont pas exclues, dont aussi le recours boulimique aux certificats ISO est une caractéristique.

Par rapport au Maroc, la Chine n'a pas les mêmes contraintes en termes de législation du travail, elle bénéficie d'infrastructures, d'un immense marché interne, d'une politique d'alphabétisation, d'organisations professionnelles et de bas salaires.

Leïla Choukroune, spécialiste de la Chine, professeur à HEC Paris, s'est employée quant à elle à situer l'entrée de la Chine dans le concert des nations de manière réelle, lorsqu'elle a accéda, après des années de bataille, à l'Organisation mondiale du Commerce en 2001, à la session de Doha. Dans une démonstration rigoureuse et implacable, elle a souligné que la Chine a mis en œuvre une «politique d'internationalisation» qui consiste, au-delà de l'ouverture du marché chinois aux autres, en une «volonté des dirigeants chinois d'instrumentaliser le droit international de manière à mettre en place un Etat socialiste par le droit».

Mme Choukroune a rappelé que, parallèlement à l'intégration de la Chine dans l'économie mondiale, un combat incessant est mené pour mettre en œuvre les réformes politiques et institutionnelles qui s'imposent. Elles portent selon elle sur l'acceptation stricto sensu des règles de droit international par le gouvernement chinois, de transparence et de contrôle judiciaire impartial et indépendant. Cela supposerait, précise-t-elle, des réformes de grande ampleur au niveau des institutions et dans tous les autres domaines du droit.

Mme Choukroune, dont le discours tend à sortir délibérément de l'ornière unanimiste et enthousiaste, avait déjà prévenu «qu'en dépit d'indéniables avancées, en Chine, Etat de droit ne signifie pas forcément démocratie ou protection des libertés individuelles». «La Chine a en effet compris comment tirer habilement parti de la tendance libérale à associer ces deux concepts de manière suffisamment floue pour que l'on puisse en faire une lecture originale légitimant ainsi un type particulier d'Etat», affirme-t-elle.

Mme Choukroune n'en est pas moins convaincue qu'en quelques deux décennies, la Chine a profondément réformé son système juridique en phase avec son insertion dans la mondialisation et le droit reprend, en effet, son rôle légitime dans le système de gestion.

Des interventions riches, articulées les unes sur l'expérience de terrain et les autres sur l'observation directe, un débat passionnant dont l'actualité justifie l'ardeur, des experts et un public assidu, ont donné à la journée sur la Chine, organisée par l'Alisca, une dimension interdisciplinaire d'une rare qualité. La Chine est à nos ports, elle est déjà dans nos cœurs.

Hassan Alaoui

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Source : lematin.ma,
Le 12 mai 2006
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