Les ''mingong'', face cachée de la croissance chinoise
MINGONG
La Banque mondiale s'alarme des inégalités abyssales produites par le miracle économique chinois.
LE SOIR venu, quand les nouveaux yuppies de Shanghaï regagnent leur appartement flambant neuf, les « mingong », eux, ces ouvriers migrants, se contentent d'un dortoir, sur leur chantier, où s'alignent des rangées de lits de fer superposés. Cet habitat de fortune, ils le quitteront pour rejoindre un autre chantier, où ils seront accueillis dans les mêmes conditions : un lit de fer, un placard, une gamelle. D'ailleurs, il n'est pas rare de les voir, dans les quartiers les plus chics de la ville, traînant leurs gros sacs, portant vestes élimées et chaussures en tissu - les « buxie » chinoises - dans l'indifférence totale des cols blancs pressés. Ce sont quelque 120 millions (d'après les estimations de l'ONG Human Rights in China) de paysans-ouvriers qui triment ainsi pour bâtir le miracle chinois dans des conditions inhumaines.
Et l'inégalité criante entre ces cohortes de « va-nu-pieds » et les nouveaux riches ne fait que s'accentuer. Dans une étude publiée hier, la Banque mondiale relève qu'entre 2001 et 2003 le revenu réel des 10 % de Chinois les plus pauvres a chuté de 2,4 %. Sur la même période, les 10 % les plus riches, ceux qui ont fait de l'empire du Milieu le troisième plus grand consommateur de produits de luxe au monde, ont vu le leur grimper de 16 %.
Le précédent constat établi par l'ONU n'était déjà pas brillant puisqu'il spécifiait que les 20 % de Chinois les plus riches accaparaient 55 % des revenus du pays, quand les 20 % les plus pauvres devaient se partager 4,7 % de la richesse nationale...
La Banque mondiale, dont l'analyse n'est pas finalisée, n'est pas encore à même d'expliquer les causes de ce déclin. Il n'empêche. Ses premières conclusions ont le mérite de poser clairement la question : comment un pays qui affiche 10 % de croissance annuelle depuis si longtemps peut encore avoir une large partie de sa population survivre avec, plus ou moins, un dollar par jour ? D'autant que ce modèle de développement a régulièrement été cité en exemple par les économistes, à l'adresse des autres pays pauvres.
Revendications sociales
La semaine dernière, dans le magazine économique chinois Caijing, Wu Jinglian, un économiste, estime que ces disparités de revenus seraient même, en réalité, plus importantes que cela. Selon lui, le coefficient de Gini (un instrument permettant de mesurer l'inégalité dans une société), qui atteignait déjà le seuil considéré comme alarmant de 0,40 dans les années 1990, s'élève maintenant à 0,45. « Mais en tenant compte des revenus illégaux, tels que ceux tirés de l'évasion fiscale et surtout de la corruption, ce coefficient atteindrait plutôt 0,50 », écrit-il. C'est-à-dire un seuil d'alerte plus que rouge.
Le phénomène n'est pas nouveau, certes. Mais il devient tellement préoccupant que Pékin ne pouvait plus feindre de l'ignorer. D'autant que la longue marche des « gueux » chinois a commencé : jamais le régime n'aura connu autant de manifestations qu'au cours de ces derniers mois. 84 000 pour la seule année 2005. Sous le vocable de « société harmonieuse », Hu Jintao l'a promis : la croissance va être redirigée vers un développement « plus juste ». Plusieurs voix s'élèvent désormais pour réclamer, plutôt que des discours, un salaire minimal garanti, y compris pour les paysans. Ainsi qu'un système de Sécurité sociale généralisé, dans un pays où plus de 60 % de la population vit encore sans la moindre protection.
SIXTINE LÉON-DUFOUR avec JULIE DESNÉ
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