Quand Li Song a eu 18 ans, on l'a forcé à quitter Pékin pour être rééduqué par des paysans. Il est resté trois longues années dans la campagne chinoise.
Quand la fille de Li Song, Li Yiran, a fêté ses 16 ans, elle a aussi quitté le foyer familial. Mais pas pour exorciser ses démons petits-bourgeois en cultivant le riz et le blé. Elle est partie un an au Venezuela, en échange culturel.
Moins de 30 ans séparent le père et la fille, qui ont aujourd'hui 49 et 21 ans. Mais ils ont pratiquement grandi sur deux planètes différentes.
M. Li est un produit de la Révolution culturelle (1966-1976), cette période turbulente durant laquelle 17 millions de jeunes Chinois urbains - les «zhiqings», comme on les appelait - ont été exilés dans les campagnes du pays. Il n'a jamais pu compléter d'études supérieures. «C'était la politique décidée par le président Mao», soupire-t-il.
Sa fille unique, née alors que la politique d'ouverture économique de la Chine de Deng Xiaoping en était à ses balbutiements, étudie aujourd'hui les affaires internationales à l'université. Elle a voyagé à l'étranger et parle couramment l'anglais et l'espagnol. Dans le salon de la famille, dans le sud de Pékin, des photos montrent Yiran avec ses amis vénézuéliens.
Un petit drapeau helvétique est aussi accroché au mur, souvenir d'une étudiante suisse qui a passé l'année dernière chez M. Li et sa femme, Zhang Yang. «C'est très important que notre fille voyage à l'étranger, dit Mme Zhang, 46 ans. Il faut savoir ce que font les étrangers, savoir qui ils sont.»
Elle regrette que son époque ne lui ait pas offert de telles possibilités. «En fait, quand j'avais 18 ans, j'ai passé avec succès un examen pour devenir agente de bord. Mais ma mère me disait qu'il ne fallait pas que je fasse ce genre de métier, car je risquais de rencontrer des étrangers qui essaieraient de m'embrasser! raconte-t-elle en secouant la tête. J'ai eu peur et j'ai abandonné.»
Une attitude aussi timorée aurait de quoi surprendre aujourd'hui. Avec une croissance annuelle dans les deux chiffres, la Chine est en train de prendre dans le concert des nations la place que son énorme population (1,3 milliard d'habitants, au dernier décompte) aurait dû lui valoir depuis longtemps. La Chine s'affirme, et sa jeunesse aussi.
Environ 25 000 jeunes Chinois partent chaque année étudier ailleurs dans le monde. Ils sont 400 000 à avoir tenté l'aventure depuis une vingtaine d'années. De plus en plus d'entre eux rentrent au pays après leurs études. «Les jeunes reviennent aujourd'hui parce qu'ils savent à quel point le niveau de vie s'est amélioré, dit la mère de Yiran. Ils savent qu'ils peuvent avoir à la fois la tradition et le confort.»
L'habitation des Li est l'illustration parfaite de ce confort, inimaginable à l'époque où M. Li est parti travailler dans les rizières, il y a 30 ans. Au sommet d'un édifice de six étages, l'appartement de six pièces est réparti sur deux niveaux et possède une confortable terrasse au niveau supérieur.
«Dans les années 60 et 70, la vie était plus dure, se souvient M. Li. Dans le système de l'économie planifiée, on avait peu de choix. Seulement quelques kilos de riz, quelques mètres de textile pour faire des vêtements. On avait rarement de la viande. C'était un événement pour une famille de posséder une montre ou une bicyclette.»
Aujourd'hui, les Li ont la montre et la bicyclette. Et le téléviseur de 30 pouces, le lecteur de DVD, l'ordinateur, les meubles Ikea et la cuisine tout équipée. Pour un peu, on se croirait dans la banlieue de Montréal. Seuls les délicieux petits crabes et les nouilles pékinoises nappées d'une sauce maison préparée par M. Li nous rappellent qu'on est bel et bien à Pékin.
Pour M. Li, une telle réussite matérielle était difficile à envisager quand il était jeune. «Je n'avais pas de grands rêves parce que l'éducation, à cette époque, était très traditionnelle. Les rêves individuels, ce n'était pas bon. Il fallait toujours penser à l'intérêt du pays», dit-il.
Nostalgie
Les temps ont bien changé, donc. Mais il y a des choses qui n'ont pas nécessairement changé pour le mieux. L'appartement familial est confortable, certes. Payé 56 000 $ (comptant, comme le font la plupart des Chinois, peu enclins à recourir au crédit) il y a quelques années, il en vaut aujourd'hui 85 000 $. Mais il arrive à Mme Zhang d'être nostalgique des demeures traditionnelles. «Avant, on partageait un jardin avec des voisins et les enfants jouaient ensemble, dit-elle. Maintenant, on s'enferme dans les appartements et les enfants ne sortent plus. On a perdu le plaisir de jouer ensemble avec les enfants.»
C'est peut-être pour ça que sa fille a tant apprécié son séjour au Venezuela. «J'ai aimé les gens là-bas, dit celle-ci. Ils étaient très différents des Chinois. Pour eux, le plaisir, la danse étaient plus importants que l'argent. Alors qu'en Chine, c'est ennuyant. Les gens ne pensent qu'à une seule chose: travailler pour gagner du fric.»
Sans doute sans grande surprise, M. Li et sa femme, tous deux fonctionnaires, n'ont que du bien à dire du Parti communiste et de son influence «stabilisatrice» sur la Chine. Qu'Amnistie internationale critique vertement l'État chinois, comme l'ONG l'a fait la semaine dernière, ne les touche pas. De toute façon, le site Internet d'Amnistie (comme ceux de la BBC, de Human Rights Watch, de Wikipedia, etc.) demeure inaccessible en Chine.
Parmi les choses qu'Amnistie reproche à Pékin - outre la fermeture forcée de journaux, la répression des avocats des victimes de violation des droits humains et le recours presque routinier à la peine de mort - il y en a une qui devrait pourtant avoir une résonance pour M. Li: des centaines de milliers de Chinois seraient présentement détenus sans procès. Afin d'être rééduqués par le travail.
Jean-François Bégin
» Réagissez, Ajoutez votre commentaire !
Articles Relatifs