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Les filles qui manquent à la Chine

CHINOISES

Copyright © Chine Informations - Daweide, le 08-12-2006 00:00
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Le problème des filles qui manquent à la Chine est bien connu : c'est le résultat de dizaines de millions d’avortements sélectifs effectués à la suite d’une échographie qui a révélé que l’enfant était de sexe féminin. Ou de filles qu’on a tout simplement laissées mourir parce que les familles qui voulaient des fils prenaient des mesures extrêmes pour respecter la règle de l’enfant unique. D’ici 2020, il y aura un excédent de près de 40 millions de Chinois en âge de se marier par rapport nombre de femmes du même âge. Mais je viens de comprendre d’où viendra la solution...

D’autres pays d’Asie ont aussi un déficit de filles, surtout là où on s'attend à ce que les parents de l’épouse versent une dot pour la mariée. Mais nulle part ailleurs n'a-t-on décrété qu’un couple ne pouvait avoir qu’un seul enfant, comme l’a fait la Chine en 1980. C’est pourquoi le manque de filles y est bien plus aigu qu'ailleurs.

Il a fallu du temps pour que la nouvelle loi soit mise en vigueur dans tout le pays, et jusqu’au milieu des années 1980, la répartition des nouveau-nés chinois en fonction du sexe est restée stable à environ 108 garçons pour 100 filles. Pareilles statistiques suggèrent que l’infanticide — dirigé contre les filles — existait déjà dans une certaine mesure, car la moyenne mondiale à la naissance est d’environ 105 ou 106 garçons pour 100 filles. Les enfants de sexe masculin meurent plus souvent, quel que soit leur âge. Cela faisait en sorte qu'un plus grand nombre de bébés garçons s'équilibrait avec le nombre de filles, une fois rendu dans la trentaine ou la quantaine, cela sans oublier que les personnes très âgées demeurent essentiellement des femmes.

Vers la fin des années 1980, en Chine, la rupture de l’équilibre entre les sexes a commencé à se faire très nette en faveur des bébés de sexe masculin. Et en l’an 2000, quand 117 garçons naissaient, il n’y avait plus que 100 filles. Dans certaines régions, principalement rurales, les statistiques officielles les plus récentes indiquent même que ce rapport peut atteindre 132 contre 100. La politique de l’enfant unique a réussi à contenir une croissance galopante de la population , — des responsables estiment qu’elle a empêché la naissance d’environ 300 millions d’enfants, lesquels auraient gonflé de presque un quart la population chinoise actuellement évaluée à 1,3 milliard d’habitants —, mais son prix est très élevé.

Ce prix a d’abord été presque entièrement payé par les filles, mais les garçons finiront aussi par faire les frais de cette politique. Les enfants nés à la fin des années 1980, les premiers à être sérieusement touchés par le déséquilibre grandissant entre les sexes, sont à présent en fin d’adolescence, sinon ils ont à peine vingt ans. Presque toutes les filles qui veulent un mari en trouveront un. Mais des millions de garçons seront privés d'une femme. Les filles qui auraient pu les épouser ne sont jamais nées!

Il y a deux ans, un démographe chinois connu s’est attaqué publiquement à ce problème pour la première fois. Li Weixiong, conseiller auprès du Comité consultatif politique chargé des questions démographiques, a tiré la sonnette d’alarme : «Un déséquilibre d’une telle ampleur entre les sexes représente un risque majeur pour la croissance saine, harmonieuse et durable de la population nationale. Il pourrait provoquer une recrudescence de crimes et de problèmes sociaux comme l’enlèvement des femmes et la prostitution.» Mais cela pourrait être encore pire.

Même si on renonçait demain à la politique de l’enfant unique — ce qui n’arrivera pas —, on verra, au cours des 20 prochaines annnées environ 40 millions d’hommes en trop par rapport au nombre de femmes de leur âge. Et les «problèmes sociaux» en question ne s’arrêteront pas nécessairement à des enlèvements ponctuels ni à un regain de la prostitution.

Aucun gouvernement raisonnable ne voudrait diriger un pays où vagabondent 40 millions d’hommes sans attache, âgés de 20 à 40 ans, qui n’ont personne à rejoindre le soir à la maison. C’est le meilleur moyen de créer un terrain propice aux émeutes ou, même, à une révolution. Alors si la Chine n’a pas produit assez de filles, il lui faudra bien en faire venir d’ailleurs.

La Chine n’est pas un pays qui accueille les immigrants à bras ouverts à cause de facteurs démographiques évidents, mais aussi pour des raisons culturelles profondément enracinées. Les Han, qui forment la majorité de la population chinoise, s’enorgueillissent de leur longue histoire ainsi que de leur homogénéité culturelle et même ethnique, ce qui frise à la limite une forme polie de racisme. Les belles-filles étrangères ont fréquemment des difficultés à s’intégrer dans des familles chinoises qui ne sont guère enchantées du choix de leur fils. Mais globalement, la Chine n’a plus le choix sur ce point.

Des dizaines de millions de Chinois sont condamnés à la solitude et au célibat ou, dans le meilleur des cas, à des visites discrètes chez les prostituées. Mais en Chine, l’économie est de plus en plus prospère, tandis que dans les pays asiatiques plus pauvres, des millions de jeunes femmes seraient heureuses de soulager leur solitude et de partager leur aisance matérielle. La solution saute aux yeux et aucun gouvernement au monde ne pourrait s’y opposer. D’ailleurs, aucun gouvernement raisonnable ne voudrait s’y opposer

Les conséquences de ce flot massif et imminent d’épouses étrangères sont énormes. Jusqu’ici, la Chine n’a jamais connu une immigration de cette ampleur et elle résistera fatalement aux profonds changement culturels qui l’accompagneront. Des dizaines de millions d’enfants, de la prochaine génération qui naîtront en Chine, seront de mère étrangère et ils auront des parents dans d’autres pays qui s’attendront à recevoir leur visite ou à venir les voir de temps en temps.

Il y aura des tragédies individuelles, mais aussi beaucoup de bonheur en perspective et, au bout du compte, la Chine aura changé. Changé en mieux, dans la plupart des cas. Mais il est tout de même malheureux que toutes ces filles qu’on a empêchées de naître, tuées à la naissance ou qu'on a laissé mourir, ne puissent être là !

Gwynne Dyer
L'auteur est journaliste canadien indépendant, basé à Londres. Ses articles sont publiés dans 45 pays. Son dernier livre, Futur imparfait, est publié au Canada aux Editions Lanctot.

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