En pleine Révolution culturelle, l'épouse d'un officier profite de l'absence de son mari pour séduire un jeune soldat. Leur passion atteint son paroxysme quand ils détruisent des objets à l'effigie du Grand Timonier.
En mars dernier, à la veille de la session parlementaire, un court roman intitulé Wei renmin fuwu [Au service du peuple] a été interdit par les autorités chinoises. Ce texte, qui brise de nombreux tabous politiques et sexuels, avait été publié quelques semaines plus tôt par la revue Huacheng [“La ville des fleurs”], un bimestriel littéraire de la province du Guangdong. Le département de la propagande du Comité central du Parti communiste chinois (DPCC) a émis une directive interdisant la diffusion, la reproduction et la publication d'extraits de l'œuvre, ainsi que tout commentaire et reportage à son sujet. Par ailleurs, il a ordonné que la revue soit retirée de la vente. Le DPCC estime que le roman dénigre Mao Tsé-toung et son noble but de “se mettre au service du peuple”, qu'il nuit à l'image de l'armée, qu'il porte atteinte à l'idée de révolution, que ses scènes de sexualité débridée sont de nature à semer le trouble dans les esprits et, enfin, qu'il fait l'apologie de concepts occidentaux erronés. Ce livre de l'écrivain Yan Lianke est le premier ouvrage à être interdit en Chine populaire en 2005 [et la première œuvre de fiction depuis plusieurs années].
Yan Lianke est un auteur majeur de la littérature chinoise contemporaine et les maisons d'édition s'arrachent ses œuvres. Dans le cas de Wei renmin fuwu, toutefois, elles s'étaient montrées beaucoup plus hésitantes, craignant d'enfreindre les “règlements célestes”. Le roman avait donc été soumis tour à tour à plusieurs éditeurs.
Wei renmin fuwu se déroule au sein de l'armée, avec la révolution culturelle [1966-1976] comme toile de fond. L'expression “au service du peuple”, qui donne son titre au roman, provient d'un célèbre discours de l'ex-leader suprême du Parti communiste chinois Mao Tsé-toung. Pendant la Révolution culturelle, presque tous les Chinois connaissaient ce discours par cœur [et la devise figure encore au fronton de nombreux bâtiments publics].
Ces années troublées étaient par la force des choses une époque de sensualité réprimée. Le roman raconte l'histoire d'un commandant de division qui épouse en secondes noces Liu Lian, une jeune infirmière de l'hôpital militaire. Le couple n'a pas encore d'enfant. Liu Lian a arrêté de travailler, mais sa vie avec le commandant ne la comble pas. Wu Dawang, un soldat d'origine paysanne, est affecté par sa hiérarchie au service du commandant pour préparer ses repas et faire son ménage. Soucieux de respecter les principes militaires “se mettre au service du commandant, c'est se mettre au service du peuple” et “ne pas dire ce qu'il ne faut pas dire et ne pas faire ce qu'il ne faut pas faire”, l'homme se montre très prudent et discret dans tous ses faits et gestes dans la maisonnée.
Un jour, le commandant part en formation à Pékin pour deux mois. Son épouse, ne pouvant supporter cette période d'abstinence sexuelle, fait à plusieurs reprises des avances à Wu Dawang. Celui-ci, qui est marié, mais dont la famille est restée à la campagne, finit par obtempérer à l'injonction “Déshabille-toi pour le service du peuple !” Un grand amour naît finalement des relations sexuelles épanouies des deux partenaires. Liu Lian tombe enceinte. Elle s'arrange pour faire obtenir une promotion à Wu Dawang et le faire affecter définitivement en ville. Cela coïncide avec une réorganisation des troupes. Tous les officiers au courant des circonstances de la naissance de l'enfant de la femme du commandant sont dispersés.
C'est cette imbrication entre soif de pouvoir et désir sexuel qui rend le sujet du roman si sensible. Pendant la Révolution culturelle, quiconque tenait des propos outrageants envers Mao était jugé contre-révolutionnaire. Les deux amants du roman passent leurs journées dans le plus simple appareil, sans mettre le nez dehors, mangeant quand ils ont faim, dormant quand la fatigue les terrasse et faisant l'amour dès le réveil. Un jour, Wu Dawang heurte sans le faire exprès une statue de Mao en plâtre, laquelle se brise. Pendant ces années-là, ce genre de maladresse était qualifié d'acte contre-révolutionnaire, mais cela ne fait que décupler l'ardeur sexuelle des amants. Dès lors, ils se mettent en quête de tous les objets sacrés liés à Mao qu'il y a dans la maison : portraits, recueils de ses œuvres, citations encadrées, baguettes gravées de ses mots célèbres, etc. C'est à celui des deux amants qui se montrera le plus contre-révolutionnaire en détruisant le maximum de choses. Ce faisant, ils s'aventurent dans une zone d'interdits politiques, mais c'est une manière d'affirmer la sincérité de leur amour et cela ne fait qu'accroître leur désir.
Jiang Xun - Courrier International
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