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Le retour des concubines en Chine

C'est le défilé à l'entrée du Plazza 66. Il est 11h30, un samedi d'été et le centre commercial le plus luxueux de Shanghai commence à peine à s'animer. Des jeunes filles, cachées derrière leurs lunettes fumées, poussent d'une main décidée les lourdes portes qui doivent les mener chez Prada, Vuitton, Dior ou Chanel.

Les lèvres rouges, l'allure assurée, la plupart d'entre elles arrivent en compagnie d'un homme qui pourrait être leur père. Entre eux, peu de paroles, peu de gestes tendres. De loin, on dirait qu'ils s'ennuient. «C'est surtout à ce critère qu'on les reconnaît: ils ne vont pas ensemble», commente une vendeuse qui en voit défiler tous les week-ends. Difficile de les aborder, personne ne veut parler. Seule réponse obtenue: l'homme est un businessman et la femme, son «amie». En Chine, on les appelle «ernai» (secondes femmes). On parle aussi de «concubines».

Cissy -c'est le prénom anglais qu'elle s'est choisi- est une Shanghaïenne de 22 ans. Elle aussi fréquente le Plazza 66. Ses parents n'ont pas beaucoup d'argent. C'est son «petit ami» qui lui offre des vêtements, des sacs, des chaussures. C'est un riche trentenaire marié qui habite Taipei. Il vient souvent travailler à Shanghai, où il possède un appartement à Gubei, le quartier des expatriés, des riches Chinois et des femmes entretenues. Cissy l'y rejoint le week-end, une ou deux fois par mois. Il l'invite à déjeuner, sort avec elle dans les bars chic et, parfois, la présente à des amis, également plus âgés. C'est alors qu'elle peut porter ses nouvelles tenues. Et pratiquer son anglais.

Car, suivant les conseils de son petit ami, elle prend des cours privés de langue, dans un institut spécialisé. Il faut dire qu'elle veut travailler dans le marketing de luxe et l'anglais lui paraît essentiel pour y parvenir. «Je veux gagner beaucoup d'argent», explique calmement la jeune femme. Mince, jolie, discrète dans son large t-shirt rouge, il est difficile de l'imaginer à son aise dans les dîners mondains. Il suffit pourtant de la croiser à nouveau le week-end-maquillée, coiffée, en chemise et pantalon noirs, sur ses hauts talons- pour la découvrir sous un autre jour.

«C'est très à la mode d'avoir un petit ami riche et dans les affaires», dit-elle, de moins en moins timide. «Et ça me convient de ne pas le voir trop souvent, je suis moi aussi très occupée.» De toute façon, Cissy compte bientôt le quitter. «Un an ensemble, c'est long pour moi. Je suis encore jeune, je veux en profiter.» Mais elle n'a pas envie pour autant de retourner danser dans les bars, comme elle le faisait auparavant, pour gagner sa vie.

Un homme et ses femmes

Longtemps, en Chine, le statut d'un homme s'est mesuré au nombre de ses femmes. L'histoire attribue ainsi 3000 concubines à l'empereur Tang Gao Zong et 10 000 à Jin Wu Di. En 1949, les communistes ont condamné la pratique, signe pour eux de décadence bourgeoise. Ce qui n'a pas empêché Mao Zedong d'épouser en troisièmes noces Jiang Qing, qu'il entretenait auparavant.

Aujourd'hui, après deux décennies d'ouverture économique, les Chinois enrichis affirment à nouveau leur rang social en exhibant voitures, maisons, costumes... et maîtresses. Jeunes et belles de préférence.

«Tout homme d'affaires qui se respecte a une concubine», constate un détective privé, qui a ouvert une agence en 2000 à Pékin pour traquer les maris volages.
Dans certaines régions, le phénomène s'est ensuite étendu à toutes les classes sociales, du commerçant au chauffeur de bus. On y recense du coup plusieurs catégories de concubines. Les plus modestes, venues de campagnes défavorisées, ont parfois débuté comme ouvrières, payées au lance-pierre, et rêvent d'une vie moins dure. Les autres, qui ont souvent étudié auparavant, viennent de familles plus aisées et tablent sur une richesse rapide. Résultat: les autorités estiment à 100 000 le nombre de femmes entretenues dans l'une des provinces les plus concernées, celle du Guangdong, aux portes de Hong Kong. Car ce sont les hommes d'affaires hongkongais et taiwanais qui, avant d'être imités dans toute la Chine, ont d'abord réintroduit la pratique. À tel point que certaines villes riches du sud ont été baptisées «villages des concubines». Et le train qui y mène «Concubine express», en raison du nombre de sugar daddies qui effectuent le trajet tous les week-ends pour rejoindre leur fiancée du dimanche.

Entre eux, le contrat est tacite: il l'exhibe, elle dépense. Mais dans les limites du raisonnable. «Nous recevons les filles seules en semaine, qui viennent repérer ce qu'elles achèteront le week-end, explique une vendeuse du centre commercial. Elles savent qu'il y a un prix à ne pas dépasser, alors que la femme officielle peut dépenser tout ce qu'elle veut. Parfois, nous voyons revenir les filles quelques jours plus tard, pour se faire rembourser et empocher du liquide.»

Car, quand le contrat arrive à son terme, mieux vaut avoir anticipé la suite. Certaines, prévoyantes, économisent. Anna a ainsi ouvert un restaurant à Shanghai. Lucy a pu partir étudier à l'étranger, en Grande-Bretagne, après avoir passé quelques années dans la luxueuse villa d'un Hongkongais marié. Elle n'était pas heureuse -les nuits lui étaient particulièrement pénibles, raconte l'une de ses amies-, mais elle avait son idée en tête depuis le début.

Une voie sans issue

Toutefois, toutes n'ont pas pensé à l'avenir, ou n'ont pas pu le faire. C'est le cas de Diana. À 23 ans, la jeune femme, mannequin à ses heures et apprentie maquilleuse, vient de quitter un entrepreneur de 40 ans, très «gentleman» et généreux. Une relation d'un an et demi.

Présentés par des amis communs dans un bar de Shanghai, ils sortent ensemble. Puis, il l'installe dans son appartement de Shanghai. La voiture est laissée à sa disposition. Il lui offre sans cesse des cadeaux. Mais jamais il ne lui donne d'argent de poche. Diana va jusqu'à le présenter à ses parents. Pourtant, elle raconte maintenant qu'elle n'a jamais vraiment été à l'aise avec lui. «Ce n'était pas un homme pour moi. Les réunions de travail lui prenaient tout son temps. Nous sortions sans arrêt avec ses clients. Lui ne voulait jamais voir mes amis.»

Elle a cherché à rencontrer quelqu'un d'autre, sans succès. Alors, elle s'est décidée à le quitter. Le jour de la rupture, elle a tout perdu: la totalité de ses biens était au nom de son «protecteur». La voilà donc revenue chez ses parents. Déçue. Espérait-elle qu'il l'épouse?

«Non. De toute façon, je ne me marierais jamais avec un homme riche. Ils finissent tous par prendre des maîtresses, quand ils ne vous quittent pas purement et simplement», répond Diana.

Aujourd'hui, elle rêve de rencontrer un étranger. Elle cherche parmi les Occidentaux, connus pour être plus romantiques. Mais également réputés plus proches de leur portefeuille.

www.cyberpresse.ca

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Le 07 février 2006
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