On est au IIe siècle av. J.-C. En Chine, c'est la période funeste des Royaumes combattants. Le pays ou plutôt les pays ne sont que champs de batailles ravagés par la misère et le chaos. Sept rois se font la guerre lorsque celui de Qin prend l'avantage. Désespéré, un Etat rival envoie un guerrier qui, au prix de mille ruses, se retrouve seul face au roi qu'il doit tuer pour sauver sa patrie de la destruction. Plus rien ne s'oppose à ce meurtre commandé. Sauf le discours du roi de Qin et son argumentation stupéfiante: «Si je vis, je vais te tuer et écraser ton royaume. Mais en faisant cela, je pourrais également unir la Chine, mettre fin à la guerre et ramener la prospérité.» Ebranlé, puis convaincu, le «tueur-héros» sacrifie sa vie (et celle de son peuple) pour permettre l'émergence du futur empereur. Au nom de la stabilité.
Défi inégalé
Cette fable, c'est la trame du film Héros de Zhang Yimou, que les cadres dirigeants du Parti communiste chinois ont applaudi à tout rompre à sa sortie en 2002. Et l'on devine pourquoi. L'idéologie du pouvoir, la stabilité et la prospérité avant tout, le sacrifice des individus pour le bien-être de la masse, voilà les composantes de ce qu'il faut bien appeler le «modèle chinois», un modèle qui pose à l'Occident un défi inégalé depuis longtemps, «depuis le siège de Vienne en 1683 par les armées ottomanes», estime le consul général de Suisse à Shanghai, Hans Jakob Roth.
Imaginez un instant que Guillaume Tell, une fois caché dans son chemin creux, renonce à tuer le bailli Gessler, tranche la tête de son fils et retourne son arbalète contre lui. Tout cela pour permettre à un empire bien géré comme celui des Habsbourg d'étendre son influence bénéfique sur toute l'Europe. Voilà toute la différence des deux modèles.
Avec ses 3500 ans d'histoire, ses dynasties impériales et sa population gigantesque, la Chine a toujours impressionné, au point que c'est sans doute la seule civilisation que l'Europe ait longtemps considérée à son égal, grâce aux récits émerveillés de Marco Polo ou aux réflexions de Voltaire sur «la nation la plus sage de l'univers». Les guerres de l'opium, la semi-colonisation de la Chine et le chaos qu'elle a connu durant l'essentiel du XXe siècle ont pourtant contribué à rassurer l'Occident.
Le dragon était «endormi», sa technologie dépassée et sa population désespérément pauvre. Mieux encore, le géant semblait avoir renoncé à son propre système politique, remplacé par une idéologie, marxiste, d'inspiration occidentale. Alors il suffisait à l'Occident de contempler la Chine de Mao, chaotique, arriérée et rongée par la famine, pour se convaincre de la supériorité de son propre système.
Peurs très anciennes
Mais la Chine d'aujourd'hui pose un tout autre défi. Depuis les réformes de Deng Xiaoping en 1979, le pays est parvenu à sortir la bagatelle de 300 millions de personnes de la pauvreté absolue et à multiplier son PIB par huit (environ 1300 dollars par habitant en 2004). Mieux encore, le pays ne connaît plus la famine, il a été modernisé, réformé et couvert d'une industrie exportatrice qui fait trembler le reste du monde. La Chine produit deux tiers des lecteurs DVD et des jouets de la planète, couvre l'Europe de ses textiles. Tout en préservant une stabilité étonnante pour un pays dont l'histoire récente n'est que tumulte.
Du coup, la Chine réveille des peurs très anciennes. Le pays émerge comme un bloc civilisationnel alternatif, qui reprend certaines recettes de l'Ouest, mais affirme farouchement qu'il suivra sa propre voie. Stupéfait, l'Occident constate que la Chine ignore les conseils du Fonds monétaire international (FMI) et les principes dont il clame l'universalité (démocratie, droits humains) et malgré tout… connaît un succès économique et politique fulgurant.
Le gouvernement communiste a beau jeu de s'attribuer tout le mérite de ce bilan impressionnant. Et cela d'autant plus facilement que beaucoup de Chinois, surtout dans les classes supérieures, sont très satisfaits de l'évolution du pays. Pour le Laobaixing (Monsieur Tout-le-monde), le constat est clair: il vaut mieux vivre avec air conditionné et téléphone portable que dans la Chine d'il y a 25 ans où un simple vélo était un luxe. «Le gouvernement est devenu très professionnel et très éclairé», estime Sun Yu, directeur d'une agence de relations publiques à Chengdu. Comme beaucoup de ses concitoyens qui jouissent d'une grande liberté dans leur vie quotidienne, il ne voit pas pourquoi il devrait s'opposer au PC qui «assure la stabilité du pays».
Le «Beijing Consensus»
Paradoxalement, ce sont souvent les hommes d'affaires occidentaux qui sont les plus impressionnés par l'efficience des autorités actuelles. Comme le reconnaît Robert Alspaugh, le directeur de KPMG International, dans une récente interview: «Le gouvernement chinois a vraiment fait un excellent travail en maîtrisant la croissance (du pays). Quand vous considérez l'échelle, ce qu'ils ont réussi à réaliser est époustouflant.» Certes, la Chine continue à faire face à des problèmes qui donneront lieu à des tensions sérieuses (pollution, corruption, zones oubliées de la croissance, crise bancaire, etc.), mais elle donne aussi l'impression de s'être dotée d'une administration très bien formée et compétente. Lors de la crise du virus SRAS, le pays a par exemple été capable de circonscrire efficacement l'épidémie, à l'étonnement de la communauté internationale.
Existe-t-il véritablement un modèle chinois de développement? Certains intellectuels en Chine ou en Occident en sont convaincus, tout au moins au niveau économique. Dans un essai récent, l'Américain Joshua Cooper Ramo oppose ce que l'on appelle le «Washington Consensus» (série de mesures recommandées au début des années 90 par le FMI pour sortir l'Amérique latine de la pauvreté, réduction des déficit publics, ouverture des marchés financiers, etc.) au «Beijing Consensus» la recette chinoise du développement.
D'accord, la spécificité du «Beijing Consensus» est encore contestée par les économistes, mais cela n'empêche pas l'ancien président de la Banque mondiale, James Wolfensohn, de déclarer que l'expérience chinoise devrait inspirer d'autres pays. On ne compte plus les chefs d'Etat, du président brésilien Lula au dirigeant thaïlandais Thaksin, qui, lassés par les échecs des cures imposées par le FMI, ont fait le voyage de Pékin pour voir comment réussir sans écouter les conseils de Washington. Plus largement, le «modèle chinois» devient un produit d'exportation au même titre que les écrans plats ou les soutiens-gorge. On ne compte plus les dictateurs africains ou centre-asiatiques en bout de course, comme au Zimbabwe, en Ouganda ou en Ouzbékistan, qui se tournent vers la Chine parce qu'ils jugent inacceptables les exigences de démocratisation que pose l'Occident. En Iran, le «modèle chinois» figurait sur les programmes de certains candidats à la présidentielle de juin dernier. Les mollahs veulent ouvrir l'économie tout en gardant la politique sous contrôle et sont hantés par l'implosion du système soviétique suite à la perestroïka.
Véritable démocratie
Pour l'Occident, le défi que représente la Chine serait encore supportable s'il se limitait à un modèle de développement. Mais les héritiers de Mao prétendent également suivre leur propre voie politique. Loin de se démocratiser, la Chine s'inspire toujours davantage d'un modèle d'Etat confucéen, bienveillant à l'égard de sa population, efficace et compétent, mais résolument autoritaire. En un mot: Singapour. Sourire en coin, les dirigeants chinois argumentent que leur pays s'est nettement mieux développé que la Russie postsoviétique qui a pourtant consciencieusement appliqué les recettes occidentales de démocratisation et de libéralisation brutale des marchés. La démocratie à l'occidentale serait «un cul de sac» pour la Chine, répète à qui veut l'entendre le président Hu Jintao.
«La Chine a connu une seule période de véritable démocratie, pendant la Révolution culturelle, relève ironiquement un journaliste de Pékin. Et nous avons vu le résultat: chaos, famine.» Ancrée au cœur de la mémoire chinoise, la peur du chaos explique aussi la méfiance actuelle pour de grands mouvements de type Tien Anmen. Que cela plaise ou non à l'Occident «les masses chinoises sont peu préoccupées par des réformes démocratiques, maintenant qu'elles commencent tout juste à jouir d'une vie confortable», écrit Xiaoqin Guo, une universitaire américaine spécialisée dans la transition démocratique.
L'idée que les Chinois ont une tolérance historique aux violations des droits de l'homme et aux régimes autoritaires est pourtant contestée, non seulement à l'étranger mais aussi en Chine, avec plus de discrétion. Ian Buruma, spécialiste de la Chine et professeur au Bard College aux Etats-Unis, juge absurde l'idée que la Chine serait culturellement inadaptée au système politique occidental. «Taïwan est le meilleur contre-exemple. Un pays à l'identité chinoise forte qui a adopté avec succès un régime démocratique.»
Le meilleur antidote
Pour d'autres, le «modèle» que défendent les dirigeants chinois ne dépend que de la croissance économique. Selon le sinologue Jean-Pierre Cabestan, l'absence de débats dans le régime actuel éloigne dangereusement le pouvoir des préoccupations des laissés-pour-compte, notamment en matière d'environnement et de santé. «La fusion croissante des intérêts de l'administration avec ceux de l'économie corrompt le système. Je ne suis pas sûr que ce régime soit viable à plus longue échéance.» Pas moins de 74 000 protestations sérieuses ont eu lieu en Chine l'année dernière et surtout dans les campagnes.
Le meilleur antidote aux idéaux confucianistes des dirigeants chinois pourrait cependant résider dans la montée de l'individualisme du peuple qui sape les valeurs traditionnelles du respect des aînés et de la hiérarchie et provoque, en même temps, un vaste débat sur l'identité chinoise. Alors qu'une génération de jeunes Chinois découvre la liberté sexuelle, la Star'Ac et la liberté des blogs sur internet, leur tolérance pour le paternalisme du pouvoir pourrait diminuer, peut-être disparaître. Bref, le «modèle chinois» n'a pas encore prouvé sa résistance à la modernité.
L'hebdo