Exilée en France depuis Tiananmen, l'écrivain Shan Sa est retournée dans son pays à la rencontre des Chinoises. Récit de voyage...Dans la nouvelle société chinoise d'affaires, les hommes et les femmes se sont distribué les rôles presque naturellement. Si les PDG des entreprises affichent une rigidité rassurante, leurs adjointes, souriantes et persévérantes, intriguent, charment, passent les commandes, décrochent les contrats. Collaboratrices de haut niveau, ces femmes gagnent de 500 à 1.000 dollars par mois, parfois davantage, et dépensent la moitié de leur budget en cosmétiques de grandes marques importés de Paris avec 200% de taxes. Elles finissent d'écorner leur salaire chez les esthéticiennes ou les chirurgiens plastiques. Cet été, les Chinoises, blondes ou rousses, avaient les yeux débridés, des poitrines à faire pâlir Pamela Anderson. Jadis minuscules et frêles, grâce à une nourriture abondante elles se sont transformées en top models aux longues jambes effilées. C'est cela aussi, le miracle chinois.
Apparemment, nous sommes loin de cette nuit des temps où la femme n'était qu'un instrument de labeur, de plaisir et de procréation. Mais Confucius en personne avait averti: «Méfiez-vous des femmes.» Sa parole reste, malgré tout, ancrée dans l'esprit des Chinois. C'est lentement que les femmes accèdent aux responsabilités politiques, où pourtant elles excellent, comme Wu Yi, ex-ministre de l'Economie et des Finances, actuel vice-Premier ministre, spécialiste du marché de l'import-export, la ministre de l'Education, Chen Zhili, la ministre des Sciences et de la Technologie, Zhu Lilan, les vice-présidentes de l'Assemblée nationale Peng Peiyun et He Louli, cette dernière eurasienne, de mère française. Si les nouveaux dirigeants ne sont pas misogynes, ils demeurent puritains. La longue marche des Chinoises vers la liberté n'est pas un parcours serein; c'est un cheminement ponctué d'incidents parfois pittoresques, comme le fiasco du Congrès mondial des femmes. En 1997, la Chine, écartée de l'organisation des Jeux olympiques, obtint de devenir le lieu de rendez-vous de 5 000 déléguées venues de tous les pays de la planète. Malheureusement, on apprit avec consternation que des militantes exhibitionnistes se proposaient de défiler nues dans les rues de Pékin pour faire mieux entendre leurs revendications. Le gouvernement, gêné de patronner ce strip-tease insolite, fit marche arrière.
Dans le quartier de Wang Fu Jing, «le Puits de la maison princière», où fourmillaient naguère les échoppes et les maisons traditionnelles, j'ai rencontré Limei, membre à part entière d'une génération sacrifiée. Qui aurait pu imaginer que les gardes rouges, filles de Mao, brandissant fiévreusement le Petit Livre rouge, allaient être les vaincues de l'Histoire, les Marie-Louise déçues de la Révolution culturelle?
Agée de 50 ans, Limei est une de ces perdantes. Comme toutes les étudiantes, elle partit dans l'enthousiasme propager la juste cause dans les villages et participer aux durs travaux des champs. Jour après jour, elle enterra ses illusions. La nature se révéla plus forte et l'obscurantisme millénaire plus têtu qu'elle. A son retour à Pékin, sans diplôme, puisqu'elle avait abandonné ses études, elle n'a pu trouver un emploi gratifiant. Devenue ouvrière après des mois de vaines recherches, elle fut victime de la récession en 1998. Chômeuse, elle touche 270 yuans par mois pour survivre. Habituée aux malheurs et les yeux secs, elle ne se plaint pas. Chassée de son quartier, que la mairie de Pékin avait décidé de raser pour construire des gratte-ciel uniformes, elle loge aujourd'hui dans un HLM, regarde la télévision, se laisse nourrir par son mari, ancien garde rouge, épousé il y a trente ans.
Changement de décor: Xian, la ville de «la Paix de l'Ouest», la capitale qui avait accueilli douze dynasties avant d'être définitivement évincée par Pékin. Devant la gare, la place est noire de monde. Les paysans en exode y ont installé leur couche. La tête sur leur balluchon, ils s'apprêtent à dormir une nouvelle fois à la belle étoile.
Une jeune fille s'active autour d'un minuscule réchaud à gaz. Elle vend une soupe de nouilles à 5 yuans le bol. «Je viens du Sud, confie-t-elle en rendant la monnaie. Je suis allée jusqu'en terminale, mais j'ai échoué au concours national pour les universités. Mes parents ont voulu me marier à un homme qu'ils avaient choisi. J'ai pleuré pendant un mois, puis, les larmes taries, j'ai décidé de m'enfuir. Moi aussi, je suis passée par les gares, où je dormais sur les pavés, chassée sans cesse par la police. C'était il y a deux ans. Aujourd'hui, je loue une chambre que je partage avec cinq autres filles. En vendant mes soupes, j'ai réussi à gagner un peu d'argent que je mets de côté. Je travaille de 6 heures à midi dans un hôtel; bientôt, je serai employée à plein temps. C'est une situation plus stable que vendeuse de soupe, même si elle rapporte moins. Tenez, vous m'êtes sympathique, aussi je vais vous confier mon secret. Je suis un cours de management par correspondance. Un jour, vous verrez, je dirigerai cet hôtel!» Elle vient de résumer en quelques mots le combat des filles de la Chine, jamais découragées, jamais soumises, jamais vaincues.
Leur mérite est d'autant plus grand que le cheminement de la Chine vers la modernité ne va pas sans soubresauts, sans retours en arrière. Les riches commerçants, les nouveaux millionnaires rêvent de revenir au bon vieux temps du seigneur et des concubines.
Aujourd'hui, on appelle les maîtresses tarifées les «petits miels». Elles sont la vanité des possédants. Pour les enfermer dans un placard doré, on leur offre le «paquet»: une maison, un budget confortable; on passe avec elles un contrat à durée déterminée de trois à cinq ans. Les épouses légitimes, craignant l'abandon, supportent ces rivales et ces mœurs féodales ressuscitées. Les «petits miels» attendent patiemment la fin de leur contrat. Certaines sont des femmes vénales qui courent les boutiques; d'autres, des étudiantes qui peuvent, grâce à cette prostitution huppée, acquérir leur diplôme. Certaines vivent dans l'espoir de remplacer un jour l'épouse, et d'autres tombent enceintes. Les bébés nés hors de la norme de la planification familiale sont dépourvus de carte d'identité. La bâtardise risque de devenir un fléau de la Chine moderne.
Malgré cette menace rétrograde, les Chinoises, plus acharnées que les hommes, sauront faire face à la puissance dévorante d'une société d'égoïsme et de consommation. Demain, devenues leurs propres maîtresses, elles feront mentir ce poème du VIe siècle avant Jésus- Christ:
« Un garçon est né, couvrons-le d'or et de jade.
Une fille est née, qu'elle s'amuse avec des morceaux de brique. »
C'est avec ces briques qu'elles bâtissent la Chine.
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