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Dernière mise à jour le 06 juillet 2008 à 18:39

La Chine Traditionnelle en perdition - Toute une culture à sauver

Bien des savoir-faire sont engloutis par la modernisation accélérée du pays. Quelques passionnés tentent de préserver ce qui peut encore l'être.

C'est en 1981, après son départ de l'armée, que Tan Baolai est devenu directeur de la maison de la culture de la ville de Shaoyang [dans le Hunan, dans le sud du pays]. Depuis cette date, il n'a cessé d'œuvrer en faveur de la sauvegarde des arts populaires, qu'il s'agisse d'artisanat, de pratiques domestiques (comme la broderie), de festivités traditionnelles ou de spectacles de rue. Pour ce faire, il passe son temps à enquêter sur le terrain, dans les villages du Hunan. Au début des années 1980, il avait recensé une centaine de formes d'art populaire intéressantes, mais, quand il est retourné dans tous les endroits déjà visités, il a pu constater que la plupart des détenteurs de ces savoir-faire (309 sur 366) avaient déjà disparu ; et que seulement vingt-six des formes d'art populaire recensées par ses soins étaient encore pratiquées.

La disparition des arts populaires est extrêmement rapide. “J'ai pensé que cela ne pouvait continuer ainsi, qu'il fallait inciter les gens à transmettre leurs techniques”, explique Tan Baolai. Mais, dans la pratique, le premier problème auquel il se heurte est d'ordre financier. Aussi espère-t-il une prise de conscience de la part des autorités. “Beaucoup de dirigeants ne comprennent pas : il faut donc leur expliquer. Au moment de la fête du Printemps, en 2003, j'ai demandé à onze anciens de venir faire des démonstrations de leurs arts dans la salle des fêtes du comité municipal. Leur prestation a ébahi les hauts responsables, qui ont découvert ainsi que leur région recelait nombre de choses intéressantes, susceptibles de générer des avantages économiques pour peu qu'on les développe. Mais ces personnes étaient toutes des septuagénaires ou des octogénaires sans ressources. Nous avons donc cherché une solution ; finalement, on a mis en place un programme de sauvegarde prioritaire des savoir-faire de huit anciens, auxquels ont été alloués 500 yuans [50 euros] par mois – une somme assez élevée, par rapport au niveau de vie local – pour leur permettre de former des apprentis.”

Tan Baolai a par ailleurs créé au sein de la maison de la culture un institut de recherche, dans le but de mettre en valeur et de sauvegarder les arts populaires. “Ces arts, explique-t-il, ont la particularité de se transmettre oralement, sans laisser de traces écrites. Prenons l'exemple de la broderie au point de croix, pratiquée chez nous par les femmes du peuple des ‘Yao à fleurs'. Dès l'âge de 7 ans, les fillettes s'y mettent, à un âge où elles n'ont pas encore reçu d'éducation et ne savent même pas lire le moindre caractère. Elles brodent à leur idée, sans suivre de modèle. Mais ces idées spontanées, elles les tiennent en fait de leurs mères. Pour conserver ce genre de choses, l'environnement est très important. Autrefois, toutes les femmes connaissaient le point de croix, mais, maintenant, elles partent travailler au loin et plus personne n'est là pour apprendre cet art à leurs enfants. Et puis, la qualité de la broderie a baissé : on est loin des 500 000 points d'autrefois. Alors qu'auparavant il fallait trois à cinq mois pour terminer une broderie, maintenant, en deux ou trois jours, c'est fini ! C'est pourquoi nous organisons des concours de broderie pour récompenser les personnes les plus talentueuses.”

On peut également mettre à l'actif de Tan Baolai la redécouverte des marionnettes à gaine (budaixi). Au Hunan, ce genre de théâtre était très répandu. Dans les années 1950, des représentations furent même données dans des pays d'Europe de l'Est, mais la Révolution culturelle [1966-1976] porta gravement atteinte à cette forme de divertissement. Si l'on pouvait encore en voir dans les années 1980, elles avaient pratiquement disparu dans les années 1990. Or Tan Baolai entendit dire en 2001 qu'un antiquaire venait d'acheter deux attirails de montreurs de marionnettes ; il en conclut qu'il devait encore exister quelques manipulateurs et partit à leur recherche aux quatre coins de la région. Finalement, il en trouva deux. “J'ai demandé à l'un d'eux de me chanter une scène. Il y arrivait encore bien. J'ai proposé qu'il s'entraîne chez lui chaque jour contre un petit salaire. Quand elles ont appris la nouvelle, les différentes chaînes de télévision du Hunan sont venues réaliser des reportages. Nous nous sommes dépêchés d'aller demander aux autorités municipales qu'elles versent 500 yuans par mois à ce marionnettiste, à condition qu'il répète son répertoire dix jours par mois et qu'il accepte de former des apprentis.” C'est ainsi qu'une pratique sur le point de disparaître a pu être sauvée.

Tan Baolai donne un autre exemple. “Les tissus imprimés indigo (lanyin huabu) constituaient autrefois un des piliers de notre industrie, mais cette technique a totalement disparu dans les années 1980. Il y a deux ans, après enquête, j'ai découvert quelqu'un qui savait encore comment en fabriquer, mais cette personne avait plus de 80 ans. Je suis allé chez le vieil homme huit ou neuf fois. Comme il ne pouvait plus le faire lui-même, il m'a donné tout son matériel, y compris des anciens patrons datant d'avant la Libération [la victoire des troupes communistes contre les nationalistes, en 1949], en m'expliquant bien le procédé et la technique de fabrication. Ses explications se sont étalées sur plusieurs jours. Je les ai consignées en faisant des enregistrements audio et vidéo. Puis j'ai essayé de reproduire ce qu'il m'avait dit et j'ai rendu public son savoir-faire.” Tan Baolai a réalisé une exposition sur cette technique dans les vitrines de la maison de la culture, afin que les gens du coin puissent la réapprendre.

Il est malheureusement impossible d'empêcher certains arts populaires de disparaître, car la survie du patrimoine culturel immatériel est plus ou moins condamnée par le développement actuel de l'économie industrielle. Et leur sauvegarde ne peut reposer sur les seules épaules de M. Tan. “Le principal problème, nous a-t-il expliqué, est le manque de moyens. Quand on va voir un dirigeant, il vous accorde un peu d'argent. Mais, la deuxième ou la troisième fois, il répond évasivement en disant qu'il étudiera ça… Pour nous, le plus gros problème, c'est vraiment l'aspect financier.”

Au cours de notre enquête, un responsable du département de la Culture de la province du Guangdong nous a indiqué que l'enveloppe accordée au ministère de la Culture ne représentait que 1 % de l'ensemble du budget régional. Or sauvegarder le patrimoine culturel immatériel nécessite des fonds importants. Faute d'enveloppe budgétaire, beaucoup de promesses faites au niveau local ne sont que des paroles en l'air. Quant au maintien de cette culture immatérielle à l'état vivant, Wang Qun, lecteur à l'Institut de recherches sur les arts populaires de la province du Yunnan [province du Sud-Ouest, riche en minorités nationales], estime qu'elle doit s'appuyer sur des usages sociaux. C'est notamment le cas des chansons d'amour ou de certaines cérémonies religieuses. “Certains modes de vie peuvent encore être récupérés. En fait, de nombreuses pratiques traditionnelles peuvent très bien aller de pair avec un mode de vie moderne. Prenons, par exemple, les tissus traditionnels des minorités ethniques du Yunnan. Les jeunes appartenant à ces minorités ne se sentent pas tous obligés de s'habiller à la dernière mode. Mais se pose un problème de qualité. Si les vêtements traditionnels étaient confectionnés avec davantage de soin, un peu comme les kimonos au Japon, ils seraient plus valorisés à leurs yeux. Les costumes du peuple Jinuo [peuple aborigène de Xishuangbanna, préfecture du sud-ouest du Yunnan] sont extrêmement beaux, mais, à cause de techniques de tissage très primitives, les jeunes ne portent ces tenues qu'au moment des fêtes. Je pense qu'il faudrait utiliser des moyens modernes pour améliorer la qualité et ainsi redonner vie à cette tradition.”

“Ces arts ont la particularité de se transmettre oralement”

Le Yunnan est une région très riche en cultures populaires. Wang Qun évoque ce qui a empêché leur transmission : leur interdiction sous un prétexte ou un autre, alors qu'ils avaient encore une fonction pratique. “Par exemple, le théâtre d'exorcisme [nuoxi, une forme de théâtre masqué à valeur rituelle] est une forme de spectacle au cours duquel la population fait des vœux ou les accomplit. Pendant quelques années, on a interdit toute représentation [probablement en les présentant comme des pratiques superstitieuses]. Quiconque bravait cette interdiction était immédiatement embarqué par la police. Pourtant, ces spectacles comportent un fort élément de culture populaire, car, pour plaire au public, on a inséré des emprunts au monde du théâtre dans la cérémonie rituelle. Aussi le théâtre d'exorcisme comprend-il à la fois un aspect rituel et un aspect théâtral, qui est extrêmement riche. En interdisant cette forme de spectacle, on a tout perdu.”
En de nombreux endroits, on prend prétexte du tourisme pour encourager la préservation de la culture immatérielle, mais Wang Qun doute de l'efficacité d'une telle démarche. “Le procédé consistant à donner de l'importance à ces arts populaires pour les besoins du tourisme est positif. Mais, au Yunnan, certaines expériences n'ont pas été concluantes. Ainsi, des fêtes populaires qui ont lieu normalement à des dates fixes sont reprogrammées et démultipliées pour les besoins du tourisme, ce qui leur fait perdre leur signification profonde. Pis, on y ajoute parfois des choses qui n'existaient pas au départ pour plaire davantage aux touristes, ce qui ne peut que les dénaturer.” 
 
Wang Xiaofeng

Le patrimoine culturel au musée

La Chine prend peu à peu conscience de la rapide disparition du patrimoine, des connaissances et des savoir-faire traditionnels dans un pays happé par le tourbillon de la modernité. Le 11 juin dernier, elle a célébré sa première Journée du patrimoine culturel. La presse nationale et locale s'est faite l'écho d'ouvertures de musées, d'expositions de matériels de tissage et de broderie, de démonstrations de découpe de papier, de fabrication de marionnettes et de figurines, d'impression d'images du nouvel an, de représentations théâtrales et musicales...

Le journal shanghaïen Jiefang Ribao rapporte ainsi que l'Etat avait organisé la collecte de plus de 60 000 objets utilisés dans le théâtre d'ombres chinoises, objets disséminés qui étaient menacés de destruction. La quantité d'objets et leur diversité permettent de composer un ensemble représentatif de cet art internationalement réputé, écrit le journal.

La Chine mène depuis longtemps plusieurs programmes de conservation des arts populaires, notamment sous la forme d'un inventaire du patrimoine folklorique national collecté dans des annales locales. La musique fait l'objet d'un effort particulier, avec une demande d'inscription de nombreuses formes d'art musical chinois au registre du patrimoine intangible de l'humanité de l'UNESCO.

Côté architecture, la Chine populaire a dès sa naissance obéi à des impératifs d'industrialisation et rasé bien des murailles de villes anciennes. Elle a ignoré pendant des décennies “la notion de patrimoine culturel, qui a été réservée à des structures isolées et à des monuments, écrit le webzine universitaire australien Heritage Project Newsletter. Le résultat est que bien des espaces chargés d'histoire ont tout simplement cessé d'exister faute d'intégrité architecturale.” Dans les années 1980, les destructions se sont poursuivies. “Peu de paysages urbains ont subi une destruction aussi radicale de leur architecture traditionnelle que la ville de Shaoxing – une petite ville du Sud sillonnée de canaux –, où au milieu des années 1980 de larges portions de la ville évoquaient encore les lieux décrits par l'écrivain Lu Xun [1881-1936].” La Chine a tout de même obtenu l'inscription de trois agglomérations traditionnelles au Patrimoine de l'humanité, ce qui lui a permis au passage d'élaborer ses propres critères de préservation des villes.


Source : Courrier International,
Le 24 juin 2006
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