Alors qu'en Europe et aux Etats-Unis l'engouement pour l'acupuncture ne faiblit pas, cette médecine traditionnelle chinoise est de plus en plus délaissée dans les hôpitaux chinois, au grand dam des spécialistes.
Dans un magasin de l'Institut de médecine chinoise spécialisé dans les articles pour l'acupuncture et la moxibustion*, une Allemande, le docteur K., s'intéresse de près à tout l'attirail que contient la boutique : aiguilles, mannequins, planches d'acupuncture, lames, etc.
Ce magasin, qui ne paie pas de mine, utilise pourtant un double affichage, en chinois et en anglais, à la fois sur son enseigne et pour les articles en rayon. Cela donne à ce lieu sombre, exigu et en fouillis une touche internationale. Selon le propriétaire de la boutique, les étrangers constituent environ le tiers de sa clientèle.
C'est la troisième fois cette année que cette Allemande se rend à Pékin pour étudier l'acupuncture. Cette fois-ci, il s'agit d'un stage d'application. Originaire de Cologne, elle travaille comme généraliste dans un établissement de soins et met à profit ses quelques moments de loisir pour venir à Pékin se perfectionner. Elle affirme ne pas être encore capable d'exercer par acupuncture, mais espère obtenir son diplôme de médecin acupuncteur d'ici deux ans et pouvoir alors ouvrir un cabinet d'acupuncture. Si son intérêt pour ce genre de médecine ne fait aucun doute, il faut aussi préciser que c'est une activité très lucrative (une séance est facturée entre 25 et 80 euros) et de plus en plus populaire en Allemagne. En mai 2003, l'assemblée générale des praticiens allemands a reconnu la légitimité de cette méthode thérapeutique, tout en posant des exigences concrètes en matière de formation.
L'établissement où cette généraliste allemande suit des cours, le Centre de formation internationale à l'acupuncture de Pékin, a été fondé en 1975 par l'Organisation mondiale de la santé (OMS) en coopération avec le ministère chinois de la Santé pour promouvoir les échanges internationaux sur la médecine traditionnelle. Selon la responsable adjointe du centre, Mme Wang Yan, au début la clientèle était surtout constituée de personnes bénéficiant de bourses de l'OMS. A l'époque, les étudiants provenaient essentiellement de pays du tiers-monde. A partir du milieu des années 1980, le nombre d'étudiants envoyés par des organismes de soins d'Europe et des Etats-Unis ou finançant eux-mêmes leurs études a augmenté d'année en année. Désormais, le centre forme chaque année plus de 500 étrangers, les Allemands, les Américains et les Japonais étant les plus nombreux. Certains sont étudiants en médecine, d'autres exercent déjà. Pas mal de personnes, comme le docteur K., font des allers et retours en avion pour suivre les cours ; il y en a qui vont jusqu'à effectuer sept ou huit déplacements par an. Il existe plusieurs centres de formation internationale à l'acupuncture en dehors de Pékin, dans des villes comme Shanghai et Nankin.
Selon le docteur K., on en trouve aussi beaucoup en Allemagne. Certains ont en fait été ouverts par des médecins allemands n'ayant suivi qu'une courte formation en Chine. D'après une estimation approximative de Mme Wang, un tiers des enseignants et des interprètes de son centre auraient aussi quitté le pays, la plupart pour ouvrir des écoles ou donner des cours à l'étranger. Avec humour, Wang Yan les appelle la “délégation d'outre-mer”. Selon l'Association des acupuncteurs allemands, il y aurait actuellement en Allemagne plus de 40 000 praticiens titulaires d'un diplôme d'acupuncteur reconnu par l'assurance-maladie, laquelle rembourse chaque année entre 150 millions et 300 millions d'euros de dépenses de soins par acupuncture.
Aux Etats-Unis, c'est depuis janvier 1998 que les sociétés d'assurance-maladie couvrent ce genre de traitement. Les Américains ont commencé à s'intéresser à l'acupuncture un peu par hasard. En 1972, le journaliste James Reston, qui accompagnait le président Nixon en visite en Chine, dut être opéré de l'appendicite à l'hôpital Xiehe, à Pékin. Pour calmer ses fortes douleurs postopératoires, les médecins chinois utilisèrent avec un grand succès l'acupuncture. Le 2 juillet, The New York Times s'en fit l'écho. L'affaire eut un grand retentissement et poussa le National Institute of Health (NIH, l'Institut national de la santé) à s'intéresser à l'acupuncture.
Par la suite, cette médecine continua à se développer aux Etats-Unis et, en novembre 1997, le NIH organisa enfin une conférence sur la question. Trois chercheurs chinois, dont Han Jisheng, membre de l'Académie des sciences chinoise et professeur à la faculté de médecine de l'université de Pékin (actuellement directeur de l'institut de neurologie de cette université), furent à l'époque invités à venir témoigner. Dans la déclaration publiée à l'issue de la conférence étaient affirmées l'efficacité et la sûreté de l'acupuncture, qui dès lors connut un succès grandissant dans la société américaine.
Aujourd'hui, aux Etats-Unis, environ 20 000 praticiens disposent d'un permis d'exercer l'acupuncture ; il existe près de 70 écoles dispensant des cours et 30 Etats ont adapté spécialement leur législation et institué un titre d'acupuncteur.
Comme le fait remarquer le président honoraire à vie de la Fédération mondiale des sociétés d'acupuncture et de moxibustion, Wang Xuetai, les acupuncteurs chinois pensaient autrefois que leur discipline pouvait facilement se faire une place dans les pays peu développés en raison de la simplicité et du faible coût d'utilisation qui la caractérisent, mais actuellement on constate que c'est au contraire dans les pays développés, en Europe et en Amérique, qu'elle a progressé rapidement. Aujourd'hui, 142 pays et territoires proposent des soins par acupuncture et le nombre total des acupuncteurs dans le monde se situerait entre 200 000 et 300 000. A l'étranger, l'engouement pour ce type de médecine continue de croître. Pour Wang Xuetai, la tendance à l'internationalisation de l'acupuncture chinoise, au passé plurimillénaire, signifie son entrée dans une nouvelle phase de développement. Par ailleurs, Wang Xuetai dénonce les problèmes rencontrés par l'acupuncture à l'étranger. Ainsi, dans certains pays, un acupuncteur a un statut inférieur à celui du médecin et n'est pas reconnu comme tel. En France, il faut être titulaire d'un diplôme de médecine occidentale pour pouvoir pratiquer l'acupuncture. Sur le plan technique, à l'étranger, l'acupuncture est simplifiée : elle se passe le plus souvent de la moxibustion à cause des odeurs dégagées par celle-ci, peu appréciées des Occidentaux, et par peur des risques de procès liés à des brûlures ; le diagnostic et le traitement ne se fondent pas sur une analyse préalable de l'état général du patient. Wang Xuetai se dit préoccupé par cette perte de certaines des caractéristiques essentielles de l'acupuncture. Par ailleurs, certains Chinois, sans avoir suivi véritablement d'études, partent à l'étranger après avoir effectué un bref apprentissage en Chine et se mettent à pratiquer l'acupuncture, profitant de l'aura de la médecine chinoise pour trouver des patients. Bien souvent, les méthodes qu'ils utilisent ne répondent pas aux normes et des accidents surviennent, ce qui entache la réputation de l'acupuncture à l'étranger.
En Occident, les thérapies qui ne relèvent pas de la médecine conventionnelle occidentale sont traditionnellement appelées “médecines complémentaires et alternatives”. Ce terme englobe l'acupuncture. L'académicien Han Jisheng, qui étudie les principes de l'acupuncture depuis près de quarante ans, juge l'expression trop négative et préfère celle de “médecine non conventionnelle”. Il attribue l'engouement international pour l'acupuncture aux difficultés rencontrées par la médecine occidentale – hausse continue des dépenses de santé, effets nocifs des médicaments chimiques, déshumanisation des soins, etc. En revanche, la médecine non conventionnelle se caractérise par la simplicité de ses méthodes, des effets secondaires minimes, une absence de pollution de l'environnement et une grande écoute du patient. Tout cela explique sa popularité croissante. A présent, des pays comme le Royaume-Uni et les Etats-Unis se lancent activement dans des recherches approfondies sur les thérapies non conventionnelles pour parvenir, sur la base d'une efficacité prouvée, à harmoniser les relations de celles-ci avec la médecine conventionnelle et former une “médecine complète”.
Comme nous l'a expliqué Han Jisheng, la médecine non conventionnelle comporte plusieurs dizaines de thérapies, mais l'acupuncture est sans doute la plus appréciée et la plus représentative, à la fois en raison de ses extraordinaires résultats et aussi parce que c'est une des médecines non conventionnelles dont on connaît le mieux le mode de fonctionnement, après des dizaines d'années d'études sur le sujet. Il est donc plus facile de la comprendre et de l'insérer dans le cadre de conceptions scientifiques modernes. M. Han occupe une position de tout premier plan sur la scène internationale dans le domaine de la neurologie par l'acupuncture grâce à ses études sur les mécanismes d'action des piqûres contre la douleur et la dépendance. Il se dit convaincu que les recherches menées par les Chinois sont prometteuses, même si la science moderne ne permet pas encore d'expliciter complètement le principe thérapeutique général de l'acupuncture ni de dévoiler l'ensemble du mystère des méridiens.
Une thérapeutique de mieux en mieux expliquée
Ces dernières années, Han Jisheng a souvent été invité à intervenir sur l'acupuncture lors de colloques organisés en Occident par la communauté médicale. Il a le sentiment qu'on assiste actuellement à une fusion de la médecine traditionnelle, représentée notamment par la pharmacopée chinoise et l'acupuncture, avec la médecine conventionnelle occidentale, ce qui devrait à terme créer un courant de médecine cohérente.
“Une seule aiguille d'argent soigne mille maux ; un seul cœur rouge réchauffe mille foyers !” Les paroles de cette chanson du film Chunmiao [Pousses de printemps, film de Xie Jin sorti en 1975] rappellent le succès de l'acupuncture à l'époque des “médecins aux pieds nus” [officiers de santé parcourant les campagnes, dans les années 1960 et 1970]. Cependant, le 15 novembre dernier, lors de la cérémonie de clôture de la troisième conférence internationale sur la médecine traditionnelle, Shi Xuemin, membre de l'Académie d'ingénierie chinoise et professeur à l'hôpital n° 1 de l'Académie de médecine chinoise de Tianjin, a employé les termes de “déclin” et de “situation grave” pour qualifier l'état actuel de l'acupuncture en Chine. Dans beaucoup d'hôpitaux chinois, la présence d'un service d'acupuncture n'apparaît plus indispensable, et il n'y a pas de lits réservés aux malades soignés par cette méthode. De ce fait, les jeunes médecins n'ont pas accès à un véritable apprentissage, ce qui compromet l'avenir de l'acupuncture en tant que spécialité médicale.
Shi Xuemin a également exprimé son inquiétude face à la fuite des cerveaux, à l'arriération du système d'enseignement et au flou des programmes de recherche.
Wang Xuetai cite pour sa part le problème de la rentabilité économique : en vertu des règlements municipaux en vigueur à Pékin, le prix d'une consultation d'acupuncture est fixé à 4 yuans [0,40 euro] seulement. De ce fait, nombre de médecins se tournent vers d'autres spécialités.
Par le biais d'“artifices” non indispensables tels que l'électroacupuncture, la pose de ventouses ou l'acupuncture auriculaire, ils cherchent à augmenter leurs revenus. A titre de comparaison, une séance d'acupuncture coûte en général entre 50 et 60 dollars [entre 42 et 50 euros] aux Etats-Unis, où le revenu annuel moyen d'un acupuncteur se situe entre 80 000 et 100 000 dollars. Wang Xuetai estime qu'il faudrait adopter une politique de soutien spécifique.
Selon lui, c'est la faiblesse des revenus qui constitue la cause principale de l'exode des compétences humaines. Certains étudiants, leur diplôme d'acupuncteur en poche, ne trouvent pas de travail, si bien qu'ils partent gagner de l'argent à l'étranger ou changent de voie. Avec la popularité croissante de l'acupuncture dans le monde, les recherches sur cette thérapie se sont également intensifiées au niveau international.
Le NIH américain finance chaque année à hauteur de 1 million de dollars d'importants programmes sur l'acupuncture que mènent treize organismes de recherche sur les thérapies non conventionnelles.
Han Jisheng, qui est membre du jury du projet, reconnaît que les Américains surpassent les Chinois par les sommes investies dans la recherche scientifique, mais soulignent qu'en trois ans ils n'ont obtenu aucun résultat systématique et que la qualité de leurs recherches n'atteint pas encore celle des Chinois. Selon Han Jisheng, “c'est peut-être dû à des différences de contexte culturel. En matière de recherche scientifique, l'argent ne permet pas d'accumuler brusquement les résultats. Néanmoins, à long terme, il faut faire attention au défi que les Américains nous lancent.” Han Jisheng estime qu'il faudrait revoir la transmission des connaissances à la jeune génération des praticiens de médecine chinoise – sans quoi, “dans quelques années, le flambeau de l'acupuncture sera repris par d'autres et la Chine ne sera plus que le pays d'origine de cette médecine”. A 76 ans, l'académicien se dit fort inquiet pour l'avenir.
* La moxibustion est une technique de médecine traditionnelle chinoise complémentaire de l'acupuncture. Elle consiste à stimuler les points d'acupuncture ou certaines autres parties du corps avec la chaleur de l'amadou d'armoise ou d'autres plantes séchées. La feuille d'armoise séchée régularise la circulation d'énergie le long des méridiens et active ainsi les fonctions des organes qui leur sont liés.
An Ran Nanfang Zhoumo - Courrier International
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