Thio se souvient toujours de cette représentation de marionnettes sino-javanaises, au début de 1967. Comme d'habitude, en tant que dalang [marionnettiste conteur], il reçoit, en pleine action, beaucoup d'angpao [petites enveloppes rouges contenant de l'argent] de la part des spectateurs. Mais une de ces angpao le fait trembler. “Demain matin, tu as intérêt à venir au commandement militaire du district” : tels sont les mots écrits sur un bout de papier glissé dans l'enveloppe. Le lendemain matin, il se rend donc au bureau en question, où il est interrogé par un policier menaçant. Les questions portent sur deux points : premièrement, le problème de la langue que Thio utilise au cours de son spectacle de potehi, un art de la marionnette propre aux Sino-Javanais ; deuxièmement, le dessin d'une certaine fleur sur un tissu servant d'écran de scène.
Il est clair que les représentations se font en indonésien. Mais, au dire du policier, le chant d'ouverture, en mandarin, est irrecevable. “Il est impossible de traduire ce chant en indonésien, et, quand bien même on le traduirait, il perdrait tout son rythme”, argumente Thio. “Bon, et la fleur ? Qu'en est-il de la fleur ?” demande le policier. Dans son ignorance, il croit que le dessin de la cung hwee, fleur d'automne chinoise symbole de longévité, représente une fleur de lotus. Et la fleur de lotus est taboue en ce moment, car elle est l'emblème du Baperki, une organisation considérée comme proche du Parti communiste indonésien.
A Semarang [sur la côte nord de Java], la représentation de 1967 fut la dernière de toute l'ère de l'Ordre nouveau [règne de Suharto]. Pendant plus de trente ans, le potehi n'aura plus le droit de se produire en public – comme toutes les autres expressions artistiques des Tionghoa [nom que se donnent les Indonésiens d'ascendance chinoise].
Voilà ce que raconte aujourd'hui Thio Tiong Gie, dénommé aussi Teguh Chandra Irawan. [Après 1967, tous les Sino-Indonésiens prirent des noms indonésiens pour “se faire oublier” et jouer la carte de l'intégration. Depuis 1999, beaucoup osent reprendre leur nom chinois.] Dans sa maison de Semarang, exiguë et pleine d'objets, nous parlons longuement du théâtre potehi, de l'identité tionghoa, de la politique d'assimilation et aussi de la cosmologie chinoise. Thio est un homme impressionnant. Sa voix est claire et ferme. Il s'exprime couramment en indonésien et maîtrise aussi parfaitement le mandarin. De surcroît, son parler javanais, raffiné, prendrait en défaut plus d'un Javanais de souche. L'histoire et les langues sont les deux sujets que Thio affectionne le plus. Entre les bouffées de cigarette et les gorgées de thé en bouteille, des histoires à la fois belles et amères coulent de sa bouche.
Thio est né à Demak, la cité des saints musulmans, dans le nord de Java, le 19 janvier 1933. Ses parents étaient des marchands de tissu assez prospères. Enfant, il ne pense pas un instant devenir dalang. Mais les événements dramatiques de l'Histoire vont bouleverser le cours de sa vie. L'arrivée des troupes japonaises à Java en 1942 sème le désastre au sein de sa famille. Les Indes néerlandaises sont anéanties, et le Japon prend le pouvoir. Des émeutes éclatent dans plusieurs villes, et Demak n'est pas épargnée. La maison et la boutique des parents de Thio sont pillées et saccagées. “Après ces incidents, mon père nous a tous emmenés à Semarang. Nous sommes partis à pied et avons marché sept jours et sept nuits”, raconte-t-il. Avec pour seuls vêtements ceux qu'ils portent sur eux, sans un sou, ils reconstruisent leur vie à partir de rien. Désormais, les parents de Thio ne sont pas seulement des parias politiques, mais aussi des parias économiques. Son père travaille comme chiffonnier, écumant les quartiers à la recherche d'objets d'occasion.
Cinq ans plus tard, alors qu'il vient juste d'avoir 14 ans, il goûte pour la première fois la joie de s'asseoir sur les bancs de l'école primaire. Il apprend avant tout la langue nationale [l'indonésien]. Il est admis dans cet établissement grâce au soutien du directeur, Thio Kung Ti, qui par chance est du même clan que sa famille. Celui-ci s'engage à couvrir les frais scolaires de Thio à condition qu'il se montre sérieux et assidu. Mais, lorsque celui-ci veut poursuivre sa scolarité dans le secondaire, le nouveau directeur ne peut plus l'aider. Il conseille à Thio de mettre le peu d'argent qu'il gagne à la caisse d'épargne et d'acheter avec la somme épargnée le Wang In Wu, le dictionnaire de mandarin le plus complet à l'époque. “Ainsi j'ai étudié à partir de ce seul dictionnaire”, se souvient Thio. Les connaissances qu'il acquiert à la lecture de ce livre et de divers autres font de lui un lettré, un homme respecté dans sa communauté. Il devient le responsable culturel de l'Association du temple Thai Kat Shi. Un jour, sur un bout de papier journal dans lequel il enveloppe des gâteaux, il trouve un récit : La Fuite du prince héritier To Gun. Cette histoire l'ensorcelle. Elle lui rappelle les séances de potehi auxquelles il assistait avec son père quand il était petit. Il lui vient aussitôt l'idée de la mettre en scène. Par une suite de hasards heureux, il finit par réaliser son rêve et, à 27 ans, devient maître de marionnettes. Sa première représentation se déroule dans un temple de Cianjur en 1960, et l'histoire qu'il met en scène est celle qu'il a trouvée dans la coupure de journal. “Quel que soit le lieu de la représentation, je jouais toujours cette même histoire”, raconte Thio.
Grâce à ses relations avec la communauté tionghoa de Surabaya, il fait la connaissance d'un grand dalang, Tan Ang Tang. Celui-ci lui offre dix livres contenant des récits sur l'histoire de la Chine, tous écrits en mandarin. A partir de ces ouvrages, Thio développe toutes sortes de pièces pour le potehi. Pendant toutes les années de l'Ordre ancien [la présidence de Sukarno], il nourrit son corps et son esprit de son talent de marionnettiste conteur. Il se produit de temple en temple, de ville en ville. “Hélas, un jour où j'allais jouer à Krawang, j'ai oublié ces livres si précieux dans le bus. A présent, ils ont peut-être été transformés en vieux papier vendu au kilo”, raconte-t-il.
Mais, après le chaos politique de 1965 [quand Sukarno est renversé par Suharto], la communauté tionghoa devient l'objet de toutes les suspicions. Ses membres sont généralement considérés comme des alliés de Pékin. Il est bien sûr totalement absurde de voir en tous les Sino-Indonésiens des communistes. Mais, à cause de ces suspicions, divers interdits sont promulgués à l'encontre de la culture sino-indonésienne. La sinophobie se propage. A Semarang, les restrictions sont extrêmement sévères, et la vie de Thio change à nouveau de cours. Puisqu'il n'a plus le droit de se produire comme dalang, Thio ouvre un petit garage. “Pak Harto [nom ironiquement affectueux donné au président-dictateur Suharto] a été très bon, dit-il. S'il ne m'avait pas interdit de jouer, aujourd'hui je n'aurais pas cet atelier de soudure Bintoro. En fait, cela me rapporte plus qu'autrefois, quand j'étais dalang.”
Thio est aussi un maître en confucianisme, et c'est ce qui lui a permis de cultiver ses talents et son art du potehi pendant des années sans pouvoir jamais se produire sur scène. Selon lui, il existe une affinité secrète entre les marionnettes en bois potehi et les enseignements de Confucius. Les uns et les autres professent une foi intérieure profonde.
Après la chute de l'Ordre nouveau [en 1998], la culture tionghoa retrouve droit de cité. Thio est le premier maître de marionnettes sino-javanaises à se produire de nouveau en public. Bien que cette liberté ne soit pas encore totale, il s'en trouve assez heureux. A 72 ans, il continue à s'occuper de son atelier de soudure, à prodiguer des enseignements confucéens et à exercer l'art du dalang. Presque chaque semaine, il est invité à donner une représentation dans une ville différente. Deux de ses fils sont aussi engagés dans les arts traditionnels, en pratiquant le samsi [danse du lion ; en indonésien : barongsai] et le liong [danse du dragon]. Pour le potehi, la relève est aussi assurée : l'assistant de Thio, Bambang Sutrisno, est prêt à prendre sa succession. La seule chose qui inquiète Thio est le fait qu'il n'y a plus de musiciens potehi à Semarang. Chaque fois qu'il donne une représentation, il doit les faire venir de Surabaya, où la tradition des dalang et des musiciens potehi s'est perpétuée dans toute sa pureté.
(Gong, Jakarta) - Courrier Intrenational
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