Pour une première, c'est une réussite. "ShContemporary", la foire internationale d'art contemporain que l'ancien directeur de Bâle, Lorenzo Rudolf, et le marchand suisse Pierre Huber, ont organisée à Shanghaï du 5 au 9 septembre a d'abord été un succès public : 39 500 visiteurs, en deux jours seulement, les trois premiers étant réservés aux collectionneurs invités !
Commercialement, ce n'est pas mal non plus. La plupart des 130 marchands présents se frottent les mains. Parmi eux, 13 Français, qui veulent tous revenir l'an prochain, pour peu que les grands marchands américains, peu présents dans cette édition, ne viennent pas leur piquer la place. Si le jeune Paul Frèches est un peu déçu - pas de ventes, mais de nombreux contacts - ses confrères plus aguerris ont rencontré là de nouveaux acheteurs. "Nous avions environ 400 VIP venus de Hongkong, 500 de Pékin, 200 de Taïwan, mais aussi beaucoup du Japon, de Corée ou d'Inde. Shanghaï est une plate-forme, explique le galeriste Lorenzo Rudolf. Nous visons tout le marché asiatique. Mais il ne s'agit pas de faire une foire de plus où les marchands occidentaux viendraient proposer leurs invendus. Car on parle de mondialisation de l'art, mais le marché, lui, se fait à l'Ouest, et surtout à New York. L'Asie a son rôle à jouer. Les autres foires, en Occident, ont une ou deux galeries asiatiques, pour pouvoir se dire internationales. Ici, elles représentent la moitié des exposants."
Et les Chinois ? Peu ont mis la main au portefeuille : les nouveaux riches de Chine continentale (300 000 millionnaires en dollars, une quinzaine de milliardaires) ne comprennent pas encore l'intérêt de racheter fort cher à une galerie occidentale la peinture produite par leurs compatriotes qui, s'ils sont célèbres à l'Ouest (un tableau de Zhang Xiaogang s'est vendu 2,1 millions de dollars chez Christie's), demeurent inconnus ici.
La peinture qui se vend en Chine est encore traditionnelle, comme en témoigne le record obtenu en mai à Pékin par L'Elégie au fleuve Jaune, de Chen Yifei (1946-2005), vendu 40 millions de yuans (4,2 millions d'euros) ! C'est une autre de ses oeuvres que la maison de vente française Artcurial, qui ouvre une succursale à Shanghaï en collaboration avec Bruno Wu, un magnat des médias, va mettre en vedette de sa première vente.
"Nous avons notre propre culture", explique Pearl Lam, femme riche, mais femme de tête, qui a quitté Hongkong pour s'installer à Shanghaï pour y ouvrir une galerie. "Pourquoi devrions-nous suivre l'Occident ? Chez vous, depuis la Renaissance, l'homme est au centre de toutes choses, ce qui a déterminé votre perspective monofocale. Ici, l'homme et le reste du monde sont au même niveau", dit-elle en prenant pour exemple une photographie de... l'Iranien Abbas Kiarostami ! Des arbres perdus dans la neige, vus de haut, ce qui annihile la perspective. Ce que confirme un des rares Français à avoir vendu à des autochtones, Jérôme de Noirmont : "Il y a une sensibilité pour les oeuvres un peu kitsch. J'ai vendu une série de Jeff Koons, et celles de mes photos de Pierre et Gilles qui étaient les plus alambiquées."
L'art contemporain chinois tel qu'il est perçu en Occident semble donc destiné à l'exportation. "Cependant, tempère Lorenzo Rudolf, la génération des 25-30 ans s'y intéresse." Mais pour l'instant, seuls les Occidentaux spéculent sur l'explosion du marché de l'art en Chine. Ce qui monte à la tête des artistes concernés. "J'avais envisagé d'associer des artistes avec des marques que je conseille, dit Vladimir Djurovic, entrepreneur français installé à Shanghaï, mais j'ai renoncé. Ce sont des businessmen. Les artistes, je veux dire."
Ils sont encouragés par des galeristes occidentaux voraces. Le responsable de BizArt, une association à but non lucratif (une hérésie, ici) qui découvre et expose de jeunes artistes, ne cesse de recevoir des demandes de marchands étrangers avides de chair fraîche. La tendance ressurgit périodiquement : anticipant les deux Biennales de Venise qui avaient mis en valeur l'art chinois, en 1993 et 1999, la galerie Marlborough de New York avait écumé les ateliers d'artistes en deux vagues, en 1991 et en 1997.
Une prospérité qui repose sur une bulle, comme le craignent certains ? Pour Maximin Berko, qui prépare ici une autre foire, pour les antiquaires, "ce n'est plus une bulle, c'est un ballon. Si ça casse, il y a des gros morceaux qui vont tomber, et ça fera très mal".
Harry Bellet
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