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Temple taoiste a Laoshan dans la province du shandong. |

Moines pratiquant le taiqi |
Le
taoïsme est une des trois traditions fondatrices de la Chine. Il imprègne l'Empire du milieu et apparaît parfois comme un allié du confucianisme et du bouddhisme, d'autres fois comme leur ennemi le plus affirmé, ceci au point de vue des individus, comme au point de vue de la société chinoise dans son ensemble.
La logique occidentale de domination du monde semble toucher à ses limites, par la tendance à l'autodestruction qu'elle fait peser sans cesse. La peur d'une apocalypse nucléaire s'éloignant à peine avec la guerre froide, voilà que surgit une autre menace, celle du dérèglement climatique.
Comment dans ces conditions ne pas comprendre le développement de ces sectes, qui voient dans les menaces répétées, autant de signes d'une fatalité évidente, d'un dessein qui s'accomplit inévitablement. Les intégristes islamistes et chrétiens partagent au moins une croyance, celle de l'avènement imminent de la fin du monde.
Devant le constat toujours plus alarmant d'une humanité au bord du gouffre, certains nihilistes s'en mettent plein les poches, vendant des abris anti-atomiques, ou bien surfant sur la vague des nouvelles spiritualités pour vendre un maximum de livres qui feront oeuvre d'opiacé à bon marché.
Alors donc que l'occident prend conscience de sa logique, et commence à douter de soi, il se tourne vers les autres peuples. Le grand anthropologue Claude Lévi-Strauss l'avait le premier clairement établi : les peuples « sauvages », les « tribus » comme on dit, disposent d'une faible quantité d'énergie sous la main et savent se contenter de peu, quand nous devons extraire des mégalitres de pétrole. Mais précisément ils vivent, sinon en harmonie, du moins en équilibre avec la nature.
Au moment même où ces peuples sauvages sont détruits par les « pays développés » qui absorbent avec avidité leurs terres, leur air, leur eau, rompant l'équilibre de leur monde, l'occident, plus aveugle que jamais, se tourne donc vers les doctrines orientales.
Le taoïsme n'aurait-il pas quelque solution à peu de frais, capable de redonner confiance dans la civilisation, dans la bonté des hommes, dans la possibilité du bonheur ?
Hélas ! c'est tout le contraire qui se produit, le taoïsme n'apporte aucune solution simple et claire pour quelque problème que ce soit !
D'abord qu'est ce que le taoïsme ? cette question, bien trop vaste ne saurait elle-même recevoir de réponse rapides en peu de mots. Les spécialistes se refusent même parfois à établir aucune définition. Etiemble explique ainsi dans sa préface aux philosophes taoïstes (édition Pléiade), ce que le taoïsme n'est pas, et non pas ce qu'il est, rejetant toute fausse impression de simplicité. C'est que le taoïsme est un long chemin d'interprétations et de méditations.
Pour essayer un peu de défricher le terrain sans prétendre à aucune exhaustivité, rappelons les points essentiels.
Il y a d'abord deux taoïsmes, le Tao kia, et le Tao kiao. Le Tao kia se rapproche davantage d'une sagesse, ou d'une philosophie dont le but est l'acquisition de la sainteté par le moyen de l' extase, et la conservation de soi. Le Tao kiao est davantage une religion avec des rites constitués et un panthéon de dieux plus ou moins bien organisé.
Tandis que le taoïsme philosophique met l'accent sur la conservation naturelle de soi, le taoïsme religieux cherche à acquérir l'immortalité sur terre, c'est-à-dire la prolongation infinie son existence terrestre, par l'usage de toutes les techniques possibles (de l'alimentation à la magie en passant par la sexualité).
Pourquoi alors le Tao kia et le Tao kiao, si différents, sont-ils appelées taoïsmes ? c'est que ces deux courants se réfèrent à Lao Zi et à son livre le Tao te king. Si plus de deux mille ans de traditions opposent la religion taoïste et la philosophie taoïste, c'est bien parce que le livre du Tao te king est loin d'être clair ! ce qui nous éloigne encore un peu plus d'un enseignement facile qui pourrait être donné en quelques lignes.
Nous nous limiterons ici à une approche brève du taoïsme philosophique pour essayer de savoir s'il peut ou non nous dire quelque chose sur nous-mêmes, nous autres occidentaux un peu perdu il faut bien le dire.
Si le livre fondateur de Lao Zi est particulièrement obscur, et par là même capable de s'accorder avec les interprétations les plus diverses, il n'en va pas de même du Chuang Zi, maître taoïste du courant philosophique, et de son livre éponyme, dont la plus grande clarté donne au moins plus de prise.
Chuang Zi est considéré en Chine comme un sage, à savoir un être humain qui a détenu la sagesse.
Or de quelle sagesse s'agit-il ? elle s'établit, pour le dire trop vite, autour de deux points : la critique radicale de toute connaissance, considérée comme une pure illusion, et la pratique de l' extase qui confère la sainteté.
Comment cette critique de la connaissance est-elle élaborée ? elle repose sur le relativisme, thèse sinon dominante, du moins très répandue dans le monde occidental contemporain. Selon Chuang Zi, il n'est pas possible d'établir une connaissance définitive car l'anti-thèse est elle-même toujours possible quand on pose une thèse. Que faut-il entendre par là ? A l'époque de Chuang zi, deux courants de pensée s'opposaient dans leurs principes : celui de Confucius, et celui de Mencius. Pour Confucius la sagesse réside en partie dans la piété filiale, qui revient à aimer et respecter ses parents et ses ancêtres plus que tout autre personne. Pour Mencius au contraire, il fallait « aimer » tous les hommes avec une force égale, pour etablir une cohésion sociale plus forte. Ces deux thèses s'opposent sans qu'il soit possible d'affirmer la supériorité de l'une sur l'autre. Et pourtant elles engendrent des conflits idéologiques qui peuvent parfois prendre la forme de conflits réels.
Si la civilisation doit être rejetée, c'est bien parce que les points de vues, les intérêts, et les valeurs s'y opposent sans cesse. Pourquoi faire la guerre, sinon parce que l'on veut ce que l'autre possède, parce que l'on croit que sa propre morale est supérieure à celle de son ennemi ? La multitude des oppositions, comme anciennement le communisme et capitalisme, ou aujourd'hui « monde libre » et le « terrorisme » sont autant de points de vue qui mènent à la ruine de l'homme en l'écartant de la juste voie : le Tao.
Chuang zi renvoie les thèses de Mencius et de Confucius dos à dos, et opère un saut radical. Si ces deux thèses s'opposent, c'est qu'elles en restent toutes deux à l'affirmation de leur thèse et au rejet de l'anti-thèse. Tout se joue autour de ce pivot. Or, toute thèse est partielle, selon un point de vue supérieur, ou supposé tel, deux thèses qui s'opposent sont finalement identiques, en cela même qu'elles s'opposent l'une à l'autre, en s'affirmant elles-mêmes. Ce qui apparaît multiple, différent, opposé, révèle toujours finalement une unité plus profonde.
Ainsi le Yin et le Yang s'opposent de la même façon que le versant Sud de la montagne, lumineux, (Yang) s'oppose au versant Nord, qui reste dans l'ombre (Yin), et ce, à l'égard d'une seule et même montagne (le Tao).
Peut-on préciser ce que sont le Yin et le Yang ? d'après le sinogramme (le caractère chinois), il s'agit d'abord de l'adret et de l'ubac, les deux versants de la montagne. Mais son usage s'est répandu dans les domaines les plus variés de la vie chinoise. Si bien que la question même de savoir ce que sont le yin et le yang semble insaisissable, et reste toujours l'objet des interprétations les plus variées. « Tao » signifie quant à lui comme nom : « la voie », c'est-à-dire la juste voie ».
Les premiers jésuites qui sont entrés en contact avec le taoïsme ont bien sûr reconnu avec émerveillement la « sainte trinité ».
Certains philosophes occidentaux ont par ailleurs décelés deux principes ou deux substances, qui seraient autant de confirmations des thèses traditionnelles de la philosophie grecque.
Les sociologues y ont vu des catégories qui reflètent la structure chinoise, et la façon par laquelle elle tend à se caller sur le rythme des saisons (car les femmes symbolisées par le Yin, travaillent davantage en hiver, tandis que les hommes, symbolisés par le Yang, cultivent les champs en été). On peut même trouver certaines interprétations de physiciens qui envisagent l'opposition Yin/Yang, et son unité dans le Tao, comme la préfiguration de problèmes de physique contemporaine (dualité onde/corpuscule).
Ces diverses interprétations révèlent toutes la même chose, c'est que nous trouvons dans le taoïsme ce que nous y avons mis au préalable. Nous cherchons dans le taoïsme des confirmations de nos points de vue. Or, cette attitude néglige le fait qu'il n'y a pas de connaissance pour les taoïstes, justement parce que toute connaissance en reste à un point de vue limité.
Le point de vue des points de vue, celui qui dissout les oppositions, est atteint, non pas par la pensée, mais par la pratique de l' extase, qu'on peut appeler aussi « illumination ». il y a bien sûr une grande difficulté à expliquer dans le langage en quoi peut bien consister cette pratique, qui prétend justement dépasser les oppositions du langage. Au risque de dénaturer la pratique de l'extase, disons qu'elle consiste à vider son esprit de toutes ses idées, au moyen, notamment, de la méditation prolongée. Alors l'esprit devenu vide perd, ou croit perdre, la perception de son « moi ». En effet, je sens que je suis moi pour autant que je pense, pour autant que je sente. Parvenir à vider son esprit revient donc à se défaire de son individualité. Alors, le moi, vide de toute pensée, n'est plus rien, et se confond avec le monde. Le moi et le monde ne forment plus qu'un. La première et la plus importante des oppositions tombe alors comme un rideau qui séparait la scène des coulisses. Cette première unification des contraires entraîne finalement toutes les autres dans son sillage.
Peut-on finalement répondre à la question posée, à savoir « que peut nous apprendre le taoïsme aujourd'hui? ».
Une première façon de répondre serait radicale : le taoïsme ne peut rien enseigner, puisqu'il rejette au contraire tout savoir. Il est impuissant, une pensée vide, c'est-à-dire sans espoir, sans idées new age, sans promesse d'un avenir meilleur, sans supposition d'une bonté de l'homme et de la civilisation. Bref, le statut de « sagesse » semble presque usurpé pour décrire les pratiques extatiques de ces hommes hors du monde humain, qui préfèrent la compagnie des bêtes dans la montagne.
D'un autre coté, le taoïsme peut tout, il pointe du doigt, silencieusement certes, les vrais problèmes.
La critique de la civilisation comme lieu de tous les conflits est peut-être adaptée à notre monde. Mais alors comment faire ? renoncer à tout, revenir à l'état de bêtes sauvages ? c'est bien impossible, ou du moins personne ne le veut vraiment.
Peut-être, pouvons nous suggérer l'inté r êt de cette id é e d' « illumination » , entendue non pas au sens d'un dieu chrétien qui nous parlerait (du reste qu'aurait-il à dire ?) mais au sens d'une capacité à expérimenter le vide de son individualité.
Ce « moi » qui est harcelé tous les jours par la publicité, la télévision, ce « moi » à l'intérieur duquel on fabrique de toute pièce des désirs qui n'y étaient pas le jour pr éc é dent ,ce « moi » voulant tellement de choses qu'il en est frustr é perpétuellement. Ce « moi », enfin, pilier de l'occident à tel point que Descartes en a fait son principe premier dans son « je pense, je suis » : je suis peut-être la connaissance, mais en même temps je suis ma tombe, pourrait-on dire, mon malheur. Quand je pense toujours, quand je veux toujours, au fond, je ne suis pas en paix, je ne suis pas pleinement, je me tue à la tâche, je me noie dans des considérations vaines.
L'interprétation du taoïsme que l'on propose ici, sera donc partielle et en cela même, elle est déjà réfutée, mais en tous les cas, elle semble bien suggérer un monstre pour les cartésiens que nous sommes en occident. Il ne faudrait pas dire « je pense, je suis » . Mais bien, dans l'expérience de l' « illumination », où l'on est pur vide, « je ne pense pas, je suis ». Et ici , plus clairement peut-ê tre, « je suis le monde. »
De fait il est surprenant de prendre les transports en commun en Chine. On y passe des heures et même des jours si l'on veut traverser ce pays continent. Or, ce qui frappe c'est la patience de ces gens qui attendent calmement, sans rien faire, sans lire par exemple. C'est vrai que le littérature est limitée et d'accès assez difficile. J'avais cru que cette patience tenait à une incuriosité. Pourtant à y regarder de plus près, il me semble que cela tient au fait que le temps vide est accepté en Chine sans angoisse. Le temps vide est l'occasion, peut-être pas d'une illumination, mais au moins d'une contemplation sereine où la seule perception du monde se suffit à elle-même. Est-ce là un reliquat du taoïsme ? et une attitude que nous, occidentaux, pourrions méditer ?
La Chine serait-elle un pays de sages taoïstes qui s'ignorent plus ou moins ? loin de là évidemment, car les chinois se jettent sur les produits de consommation, peut-être même plus que les occidentaux un peu blasés par les « trente glorieuses ».
Les désirs sont donc alimentés, en Orient comme en Occident, chaque jour par de nouveaux « besoins » qui sont découverts ou inventés. L'économie dépend entièrement de la consommation, Elle doit accélérer le processus sans quoi elle court au crack, à la catastrophe. Et pourtant, au même moment et par le même processus nous pillons les ressources. Au bord du précipice, plus près peut-être que nous n'avons jamais été d'un vaste suicide collectif, le sage taoïste, qui vraisemblablement n'existe pas, se tient silencieux, et contemple le monde sombrer avec lui.
Son silence ne renvoie à aucune lâcheté. Une solution est bien esquissée sans professer le moindre mot, celle de l'expérience du vide qui fait tomber les idoles l'on convoite tant, les tenant pour indispensable. Alors, l'individu retrouvant en son for intérieur la simplicité de ce qu'il est, dépouillé de tout narcissisme, ne se laisse plus manipulé, ou gavé comme une oie, par ceux qui cherchent à acheter son « temps de cerveau disponible. »
L'idéal de sagesse taoïste se confond bien avec celui de liberté totale. Lie Zi était ainsi connu dès l'antiquité pour son habilité à chevaucher le vent, entendons-nous : le plus simple moyen pour chevaucher le vent, c'est de devenir ce vent même, ce qui est possible par la méditation, si le vent n'est plus quelque chose qui s'oppose à moi, mais au contraire si je suis le vent. Chuang Zi rapporte ainsi la figure du sage taoïste :
« Lie Zi se déplaçait en chevauchant le vent. Il voyageait de la façon la plus agréable et s'en revenait au bout de quinze jours. Certes, un tel homme est rare parmi ceux qui ont atteint la félicité. Mais même s'il pouvait se dispenser de marcher, il dépend encore de quelque chose.
Quant à celui qui maîtriserait la substance de l'univers, utiliserait la puissance des six souffles et ferait ainsi une excursion dans l'infini, de quoi dépendrait-il encore ? Ainsi dit-on : « l'homme parfait est sans moi, l'homme inspiré est sans oeuvre, l'homme saint ne laisse pas de nom. » Chuang Zi, chapitre 1
Bibliographie succincte :
Parmi les éditions françaises des philosophes taoïstes, on recommande particulièrement, pour la qualité des notes, de la préface et des notices :
Les philosophes taoïstes , édition Pléïade. Cette superbe édition met à la disposition du lecteur français les textes de Lao Zi (Lao tseu), Chuang Zi (Tchouang Tseu) et Lie Zi (Lie Tseu) .
Voir notamment la préface d'Etiemble qui présente ce que le taoïsme philosophique n'est pas, et la notice très éclairante de Liou Kia Hway concernant Chuang Zi. Une bibliographie critique est également proposée à la fin de la préface, les amateurs sauront s'y reporter avec intérêt.
La pensée chinoise et la civilisation chinoise de Marcel granet. Ce sociologue sinologue français allie la clarté, l'érudition et la profondeur. Un grand merci à Pierre Palpan, bénévole qui a mis une excellente édition en ligne :
http : //www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html
Sur les premières interprétations du taoïsme : Connaissons-nous la Chine ? d'Etiemble, où les jésuites trouvèrent dans le Tao ce qu'ils y avaient mis.
Par curiosité on pourra également ouvrir le Tao de la physique, de Fritjov Capra (éditions Sand). l'auteur établit une affinité entre la dualité onde/corpuscule de la physique quantique et les rapports d'opposition et de complémentarité du Yin et du Yang dans le Tao.