Depuis quelques jours, une vedette de kung-fu et son épouse font la une des médias chinois. Wu Ping et Yang Wu refusent de céder leur maison aux promoteurs malgré l'ordre d'évacuation. Histoire d'une rébellion inédite.
Son chignon est impeccable. Elle porte une veste qui rappelle la Chine d'un autre temps et est maquillée comme une courtisane impériale, mais Wu Ping mène un combat d'actualité. Ces derniers jours, cette femme de 48 ans et son mari ont fait la une des médias chinois pourtant sous contrôle. Devenu des stars pour les blogueurs et les internautes de l'Empire du Milieu, ce couple se bat, seul contre les promoteurs, pour la défense de son patrimoine immobilier.
La personnalité de ces deux rebelles, le charme de Mme Wu et le côté plus rugueux de son époux Yang Wu, vedette locale des arts martiaux, a transformé ce combat militant de petits propriétaires de la mégalopole de Chongqing (centre-ouest) en une sorte de cause nationale. Ce n'est pas un hasard: le régime pékinois vient, par le biais d'un vote de l'Assemblée nationale populaire (ANP) aux ordres, de faire passer une loi destinée à protéger la propriété privée. Et une partie de la population chinoise entend bien s'engouffrer dans la brèche...
Il faut dire que Mme Wu et son mari ont su tirer profit d'un décor hautement spectaculaire. Leur maison se dresse aujourd'hui en solitaire, au sommet d'une butte de terre autour de laquelle les promoteurs d'une future galerie commerçante ont fait creuser un énorme cratère après le départ de 280 autres habitants qui ont accepté de s'exiler. La maison de Wu Ping et de son mari a désormais une allure de château fort d'un autre siècle, prêt à résister contre les envahisseurs de la modernité.
A l'intérieur, Yang Wu est réfugié depuis une semaine, attendant de poing ferme les démolisseurs après qu'un tribunal local a statué sur le sort de leur méchante résidence de briques à deux étages où le couple tenait jadis, au rez-de-chaussée, un restaurant. Aux dernières nouvelles, souffle Wu Ping, la masure devrait être rasée vendredi.
Mme Wu assure les relations publiques. Mardi, toujours vêtue comme une princesse, elle a donné, devant un groupe de journalistes chinois et occidentaux, sa énième conférence de presse. Derrière elle, dans «la maison du clou» - expression chinoise signifiant l'intention des futurs expropriés à se camper dans une attitude de refus -, son lutteur de mari gesticule du haut d'une fenêtre, et hurle, poing brandi: «Je resterai ici jusqu'à mon dernier souffle!» Plus loin, en bas du trou, un bulldozer immobile, attend son heure.
Du ciel voilé tombe une lumière d'aquarium. Avec 31 millions d'habitants, cette gigantesque municipalité regroupant villes, bourgs et villages, est devenue le plus grand centre de conurbation de la planète. Pollution et humidité montant du fleuve Yangzi (ou fleuve Bleu) irriguant ses berges font de Chongqing une cité où le soleil se lève peu.
Au loin, depuis les couloirs du métro aérien, une foule curieuse, rigolarde et intriguée se presse chaque jour pour suivre le développement de cette histoire inédite. Autour du chantier, des gardes en uniforme entourent la conférencière et les caméras mais laissent cependant tous les journalistes entrer, après vérification des cartes de presse.
Auparavant, parce qu'ils renâclaient à permettre à Wu Ping de s'adresser aux médias, elle les a tancés en criant: «Vous vous croyez où? C'est chez moi ici!» Et s'adressant à l'envoyé spécial du Monde: «Ah! ce n'est pas chez vous, j'imagine, que l'on ne laisserait pas quelqu'un rentrer chez soi!»
En fait, depuis deux ans, le couple a dû vider les lieux: les promoteurs leur ont coupé l'eau et l'électricité. Ce n'est que depuis une semaine que Mme Wu et M. Yang sont repassés à l'offensive, quand ce dernier a grimpé dans sa bastide afin que justice soit rendue. Depuis, sa famille le ravitaille en eau, vivres et bouteilles de gaz en les hissant par des cordes. Mardi, il a pourtant crié du haut de son fortin qu'il ne lui restait plus rien à manger.
«Contrairement à ce que certains journalistes aux ordres des autorités locales ont affirmé dans leurs articles, nous ne demandons aucune compensation financière exagérée. Tout ce que nous voulons, c'est que nos droits soient reconnus et que nous puissions être relogés dans une maison de même dimension et de même hauteur dans le même quartier!» martèle Mme Wu, brandissant la Constitution de la République populaire et des articles de lois foncières.
Derrière elle, on peut lire sur des banderoles blanches de grands caractères noirs proclamant deux messages: «La propriété privée du citoyen est inviolable! L'Etat respecte et protège les droits de l'homme!» Une façon de dire au gouvernement central pékinois qu'il ferait bien de faire appliquer dans les provinces lointaines ce pourquoi vote le «parlement» de la capitale impériale.
Devant les grilles protégeant le chantier se pressent des dizaines de plaignants victimes du même genre d'évictions. Une vieille dame très agitée brandit des titres de propriété, sûre de son bon droit et maudissant ceux qui l'ont expropriée l'année dernière. Près d'elle, un certain M. Han, retraité et ancien directeur d'usine, affirmant qu'il n'est pas «n'importe qui», clame: «Je suis très en colère.» Il laisse entendre que si le pouvoir laisse faire aujourd'hui dans le cas de Mme Wu, c'est pour mieux masquer d'autres injustices. «Le pouvoir chinois protège les corrompus et muselle la presse. La Chine est le pays le plus sombre du monde!»
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