Les Chinois enrichis versent de plus en plus d'argent aux organisations caritatives. Des initiatives encouragées par le gouvernement, qui y voit un moyen de corriger les inégalités entre riches et pauvres.
DE SHANGHAI
Aujourd'hui, la Chine n'est pas seulement un pays où l'on fait fortune ; c'est également un endroit où on la distribue. Car les nouveaux riches chinois sont devenus des philanthropes. Ces bienfaiteurs sont même tellement nombreux qu'Euromoney China a dressé et publié pour la seconde fois un palmarès intitulé China Philanthropy 50, indiquant qui a donné combien et à qui.
Cette année, le Chinois le plus généreux a été Huang Rulun, 54 ans, président du groupe Jinyuan basé à Pékin et spécialisé dans l'immobilier. Il a donné ou promis de donner 34,5 millions de dollars [environ 27 millions d'euros] depuis 2003 en faveur de l'éducation, de la lutte contre la pauvreté ou de grandes causes sanitaires. C'est la seconde fois qu'il arrive en tête des donateurs. Il est suivi par Yu Pengnian, 83 ans (c'est le plus âgé de la liste), qui est à la tête du groupe éponyme. Il a fait fortune dans le commerce et l'immobilier dans le Guangdong (la région de Canton) et a créé son propre fonds de solidarité pour soutenir des projets dans les domaines de l'éducation et de la santé. Quant à la médaille de bronze des philanthropes, elle revient pour la seconde année d'affilée à Li Jinyuan, président du groupe de vente directe Tiens, pour avoir donné 10,1 millions de dollars [environ 8 millions d'euros] à des projets liés aussi à l'éducation et à la santé.
Les entreprises ne sont pas en reste. En tête du peloton, on trouve APP, la multinationale du papier établie à Shanghai, qui a donné 25 millions de dollars [20 millions d'euros] à différentes causes éducatives. Le groupe chinois Tsing Tao a, pour sa part, fait don de quelque 2,9 millions de dollars [environ 2 millions d'euros] à des organismes caritatifs.
18 millions de dollars versés pour le tsunami
Cette nouvelle pratique philanthropique constitue un changement radical par rapport à l'époque récente, mais reste relativement modeste. Les statistiques du ministère des Affaires civiles montrent que les dons de charité ont représenté l'année dernière moins de 1 % du PIB. Plusieurs raisons expliquent que ces initiatives gardent encore une ampleur limitée. La Chine demeure une société où le clan et la famille priment sur la communauté dans son ensemble. Par ailleurs, le pays n'a pas de loi sur les successions (ce qui, paradoxe savoureux dans un Etat socialiste, tend à encourager la rétention de la richesse accumulée), et le secteur caritatif lui-même est peu développé.
Malgré sa modestie, la signification de ce nouveau phénomène ne fait aucun doute. Tout d'abord, il existe une richesse privée qui peut être distribuée, changement radical par rapport à l'époque où il n'y en avait aucune. Ensuite, cette richesse peut être donnée volontairement, et non plus confisquée lors de campagnes politiques hystériques, comme la campagne dirigée contre les propriétaires terriens au moment de la réforme agraire des années 1950, ou encore lors de la Révolution culturelle. Il faut également noter le soutien sinon les encouragements qu'apporte le gouvernement à ces initiatives. En 2003, alors que l'épidémie de SRAS atteignait son paroxysme, l'administration fiscale a, pour réunir les moyens financiers nécessaires pour combattre le virus mortel, remonté de 3 % à 100 % la part déductible des dons effectués en espèces ou en nature.
Comme il fallait s'y attendre, cette mesure a provoqué une augmentation vertigineuse des versements. Cette clause, décidée dans l'urgence, pourrait être pérennisée. Autre signe de la volonté du gouvernement de légitimer les donations, il a autorisé cinq grandes organisations de charité à émettre des fapiao (factures). Des considérations politiques jouent leur rôle dans ces mesures de l'Etat chinois. Le gouvernement, inquiet du creusement de la fracture entre riches et pauvres, qui pourrait à long terme menacer le régime, estime que soutenir les initiatives de ce type est une façon de s'atteler au problème.
La presque totalité des cinquante plus gros donateurs de la liste ont fait des dons à des institutions du secteur de l'éducation et de la santé. La lutte contre la pauvreté et l'amélioration du bien-être n'ont cependant pas été oubliées. Etant donné le niveau de pollution du pays, notamment dans les villes, il est en revanche inquiétant de constater que le secteur de l'environnement n'a pas reçu un seul don de la part des plus gros contributeurs.
La charité ne se limite pas à l'intérieur des frontières. Lorsque le tsunami a frappé l'Asie du Sud, la politique de bon voisinage menée par Pékin l'a amené à faire des dons en espèces et en nature. Les dons privés ont aussitôt emboîté le pas aux donations publiques. Ils ont atteint 18,11 millions de dollars. “Un soutien du public aussi massif est proprement phénoménal”, souligne John Sparrow, porte-parole de la Croix-Rouge internationale pour la Chine, et ce d'autant plus qu'il fut le fait de modestes dons individuels dans un pays où la majorité de la population vit avec environ 1 000 dollars par an, et souvent moins. L'élan de solidarité suscité par la catastrophe a démontré l'émergence d'une société civile, ainsi que la volonté croissante de sa population de penser (et agir) sur le plan international.
Comprendre pourquoi des philanthropes et des entreprises chinoises font des dons est une question complexe. Sans doute, certains distribuent une partie de leur argent pour protéger ou étendre leurs guangxi (le réseau de relations sur lesquelles reposent pouvoir et richesse). Se donner bonne figure et accroître son prestige personnel entrent sans aucun doute en partie dans le calcul. Mais, d'un autre côté, si le développement de la philanthropie prouve que l'environnement chinois change, on peut aussi penser que le monde des affaires lui-même est en train de prendre conscience que les gros profits s'accompagnent de l'exigence pour un industriel ou un homme d'affaires d'être un bon citoyen.
Michael Mackey - Courrier international
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