L'Asie est assez vaste pour qu'on ne s'occupe que d'elle. Voilà pourquoi, depuis vingt ans, Philippe Picquier ne cesse de tourner sa boussole vers l'Extrême-Orient. Pour fêter ces deux décennies de défrichage souvent jubilatoire, l'éditeur provençal ajoute à son catalogue - 800 livres - un petit brûlot très chinois dont le titre, Servir le peuple (Wei renmin fuwu), semble parfaitement maoïste. Mais l'habit ne fait pas le moine, et le roman est suffisamment incorrect pour que les dragons de la censure, à Pékin, l'aient expédié aux oubliettes. Son auteur, Yan Lianke, est pourtant très populaire derrière la Grande Muraille, où son œuvre se pare de deux lampions que ses pairs lui envient - les prix Lu Xun et Lao She, les plus convoités du continent.
Né en 1958, Yan Lianke a d'abord été un citoyen modèle. Il a fait ses premières gammes comme écrivain de l'armée, et il est longtemps resté dans le rang. Mais le diable le rattrapa par la manche lorsqu'il eut le culot de proposer le très acide Servir le peuple à plusieurs éditeurs, lesquels firent la sourde oreille en craignant d'enfreindre les «règlements célestes». Le texte, qui piétine de nombreux tabous politiques et sexuels, fut tout de même publié dans une revue de province, en mars 2005, avant que le département de la propagande n'interdise sa diffusion, ainsi que tout commentaire à son sujet. Motif: l'ouvrage dénigre le Grand Timonier, porte atteinte à sa mémoire et sème le trouble dans les esprits à cause de quelques scènes jugées trop olé olé - argument parfaitement hypocrite quand on a lu Mian Mian et Weihui, les deux délurées de Shanghai dont les livres circulent librement en Chine parce qu'elles n'égratignent pas les dogmes sacro-saints du communisme.
Le 8 septembre 1944, devant le Comité central du PC, le camarade Mao Zedong prononça un discours qui allait devenir le bréviaire de ses futurs comparses. Titre: Servir le peuple. Cette devise figure encore au fronton de nombreux édifices publics, et Yan Lianke s'en est emparé pour en donner une version assez peu orthodoxe. Son roman se situe au sein de l'armée, pendant la Révolution culturelle, au moment où le brave soldat Wu Dawang débarque de la cambrousse avec sa candeur pour seul bagage - et quelques attributs non négligeables pour la suite de l'histoire. Parfaitement endoctriné, capable de réciter par cœur les 286 phrases du catéchisme maoïste, Wu Dawang est un garçon très dévoué. Et si zélé qu'il cédera - par devoir patriotique, évidemment - aux avances de la pulpeuse Liu Lian, la femme d'un colonel qui vient de quitter la caserne pour de longs mois de formation à Pékin.
On le devine, cette Liu Lian a des appétits peu conformes au Petit Livre rouge et Wu Dawang, lui, devra la rassasier «pour le service du peuple»: chaque nuit, il la comble, la re-comble, allumant la mèche d'un amour torride dans les ténèbres de la Chine totalitaire. «Il s'ébattait sur son corps avec l'insouciance d'un petit berger courant joyeusement sur la pente de la montagne», écrit Yan Lianke, qui en rajoute dans la provocation lorsque ses deux amants, en manque d'aphrodisiaques, constatent qu'il suffit de briser une statuette du cher Mao pour que soit décuplée leur ardeur sexuelle...
Dans la maison de Liu Lian, ils vont donc fracasser tous les symboles de la révolution: calicots, pancartes, traités politiques, portraits et bustes du Grand Timonier. «Et quand le massacre fut achevé, Wu Dawang prit une cuvette sur laquelle était inscrit le slogan Combattons l'égoïsme, critiquons le révisionnisme et il peignit en noir sur les caractères rouges la formule Chacun pour soi», ricane le romancier. On devine la réaction des autorités chinoises face à ce sacrilège. Mais l'iconoclaste Yan Lianke n'a pas baissé la garde: il écrit en ce moment un roman sur le scandale du sang contaminé qui a secoué sa province natale, le Henan.
LeTemps.ch
Titre : Servir le peuple
Auteur : Yan Lianke
Editeur : Philippe Picquier
Autres informations : Trad. de Claude Payen. 190 p.
» Réagissez, Ajoutez votre commentaire !
Articles Relatifs