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Chine. " Les paysans aspirent à s'organiser eux-mêmes "

Le spécialiste Jacques Leclerc du Sablon évoque la situation d'extrême précarité qui frappe l'immense majorité des paysans chinois
Jacques Leclerc du Sablon est agronome et enseigne à l'université agricole du Yunnan. Il y anime, en liaison avec l'Institut de commerce et de gestion de Lille, le programme Cheng destiné à la formation de cadres et de personnel dans l'agroalimentaire à la fois chinois et étranger.

Quel regard portez-vous sur la situation rurale en Chine ?

Jacques Leclerc du Sablon. Derrière l'écran des grandes mégapoles scintillantes, existe une Chine rurale qui est loin de bénéficier de toutes les retombées de la croissance. Pire, une partie de la paysannerie. Sur les 900 millions de ruraux, un peu plus de 500 millions dépendent de l'agriculture. Et pour près de la moitié de ces derniers, la situation n'est pas viable à terme. Dans leur grande majorité, ils ne sont pas en mesure par leur manque de formation, de connaissances et d'infrastructures de relever le défi de l'OMC. Ceux qui tirent leur épingle du jeu vivent près des grandes villes, ils ont diversifié leur production et proposent des produits à forte valeur ajoutée. Toutes les régions chinoises ne sont pas devant ce défi à armes égales. Le rapport des revenus entre un paysan du Yunnan et un paysan de Canton est de 1 à 10.

Quel est le devenir de l'agriculture chinoise ?

Jacques Leclerc du Sablon. La Chine a été durant des millénaires un pays agricole. Le spectre des famines est ancré dans la mentalité chinoise. Maîtriser l'autosuffisance alimentaire a créé une approche de l'agriculture socialement stabilisante, d'où une production dominée par les céréales et les protéines végétales comme le soja. L'avenir de la ruralité chinoise n'est pas dans l'agriculture seule mais aussi dans des productions transformées.

La modernisation de l'agriculture ne va-t-elle pas accélérer l'exode rural déjà très fort ?

Jacques Leclerc du Sablon. La Chine a une politique d'urbanisation des bourgs et d'industrialisation des campagnes. C'est ce que j'appelle la " rurbanisation ". Le gouvernement veut inverser le rapport actuel de 60/40 (ruraux/urbains) en réduisant la population paysanne et en évitant le transfert vers les mégapoles. Il veut développer des villes de 200 000 à 300 000 habitants, les moderniser, construire des infrastructures et y installer des petites industries agricoles pour créer des emplois. Arrivera-t-on à désenclaver les régions arriérées et attirer dans ces nouveaux bourgs urbains des investissements industriels ou semi-industriels pour installer des unités de transformation ? C'est une grande inquiétude du gouvernement de tenter de rétablir l'équilibre entre les régions côtières en pleine expansion et l'intérieur. Les constructions de routes dans les provinces de l'ouest font partie de ce projet. Mais les investissements ont du mal à suivre.

Cette industrialisation des campagnes a déjà été lancée dans les années quatre-vingt. Où en est-on aujourd'hui ?

Jacques Leclerc du Sablon. Elle a effectivement débuté il y a vingt ans mais on n'a pas formé les gens pour gérer ces entreprises rurales. Ce sont en général les cadres locaux qui en ont pris la direction sans avoir les capacités requises. Les produits fabriqués étaient de mauvaise qualité et certaines de ces unités étaient extrêmement polluantes. Des efforts de formation sont faits mais dans quelle ampleur et quels en sont les effets ? L'agriculture a tellement une mauvaise image en Chine que même les cadres agricoles que nous formons n'ont pas envie de rester dans ce secteur.

Le mécontentement paysan s'est manifesté contre la bureaucratie locale. Où se situent les blocages ?

Jacques Leclerc du Sablon. La formation des agriculteurs comme celle des cadres dans les régions reculées est médiocre. Par ailleurs face à la bureaucratie locale il n'y a pas d'organisation professionnelle paysanne. Dans cette Chine à majorité rurale, le statut de paysan n'existe pas. Ce qui est doublement injuste car la révolution chinoise plonge ses racines dans les campagnes.

Ce qui fait dire encore aujourd'hui que les paysans ont fait la révolution mais que ce sont les ouvriers qui en ont mangé le riz. Les agriculteurs aspirent à s'organiser pour produire mieux, pour réduire leurs co-ts d'où la tension avec les cadres qui voient dans cette démarche une perte de leur pouvoir.

Entretien réalisé par Dominique Bari
pour le Web de l'Humanité

 

Le 13 avril 2004
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