Quand le pédagogue universitaire Daniel Cohen, cinquante-quatre ans, se fait conteur mêlant histoire et théorie, le résultat est là : une leçon magistrale d'économie. Pour le professeur à l'Ecole normale supérieure, la vraie nouveauté de la mondialisation tient « au retour de la Chine et de l'Inde dans le commerce international ». Le retour ? « Jusqu'en 1975, la mort de Mao, ces grands ensembles ont vécu à l'écart des échanges internationaux, en quasi-autarcie. Or, en peu de temps, ces pays ont changé de stratégie et se sont ouverts au capitalisme mondial. » Pourquoi ce revirement de cap à l'aube du XXIe siècle, aussi décisif que majeur ? Pour le comprendre, Daniel Cohen invite son auditoire à plonger dans l'histoire du... XIXe siècle. « Finances, migrations, transports... Cette époque a connu une mondialisation bien plus poussée que celle que nous vivons aujourd'hui, conjuguant libre-échange et libéralisme à une échelle bien plus vaste. Les ruptures furent alors d'une portée considérable qu'on peine aujourd'hui à se les remémorer. » Un exemple parmi d'autres : avec le télégraphe, l'information se met à circuler en vingt-quatre heures contre trois mois par lettre.
Mais un fait intrigue : dans ce monde de mobilité sans précédent, ouvert à des potentialités énormes, les inégalités explosent. Ainsi les Indiens se retrouvent-ils au début du XXe siècle cinq fois plus pauvres que les Anglais un siècle plus tôt. Pis encore : au XXe siècle, la divergence va se prolonger en l'absence de rattrapage. Comment expliquer une telle évolution si décourageante traversant les siècles ? Et pourquoi la division internationale du travail ne semble-t-elle être qu'un jeu perdant ?
Daniel Cohen rappelle la « théorie de l'échange inégal » développée par Arrighi Emmanuel durant les années 1950 et 1960. Fondée notamment sur les statistiques des Nations unies faisant apparaître la dégradation séculaire des termes de l'échange au détriment des pays du Sud, cette théorie exerce une influence considérable en persuadant presque tous les pays en développement de se convertir au protectionnisme. Plus incroyable encore : on va s'apercevoir après coup que les chiffres qui ont fondé cette théorie sont erronés du fait d'une mauvaise prise en compte des coûts de transports. Ainsi, au lieu d'une dégradation des termes de l'échange, c'est au contraire à leur amélioration séculaire, qu' on a affaire, du fait des gains de productivité dans la sphère industrielle.
Quelle est alors la bonne explication de l'accentuation des inégalités ? Daniel Cohen invoque une autre théorie plus moderne, celle des rendements d'échelle, en l'appliquant aux nations. « Fort de ses investissements déjà réalisés, une économie développée diversifie assez naturellement son offre, alors qu'un pays pauvre tend à se spécialiser pour exister. Ce faisant, il se met en situation de vulnérabilité et surtout en concurrence avec d'autres. Résultat : les pays riches s'enrichissent et les pays pauvres s'appauvrissent. » D'où la tentation d'opter pour l'autarcie. Cette voie conduit inéluctablement à l'échec : « Quand on s'enferme dans les frontières, on s'oblige à tout réinventer. »
Le Japon, pays pauvre devenu riche, fournit le seul contre-exemple à cette loi d'airain. « Le pays du Soleil-Levant a pratiqué une forme de protectionnisme mesuré, notamment par le biais d'un yen sous-évalué, tout en investissant massivement dans l'éducation et les infrastructures grâce à un fort taux d'épargne national. » Face à l'échec de leur stratégie de développement autocentré, la Chine, la Russie, bientôt rejoint par l'Inde, le Brésil, la Turquie, vont emboîter le pas au Japon. Voilà où nous en sommes actuellement, dit Daniel Cohen. Mais l'histoire n'est pas finie. Pour l'heure, les inégalités et les écarts de richesse entre les métropoles du Nord et les banlieues du Sud sont toujours énormes. « La division internationale du travail tarde à diffuser la prospérité, mais les images de la prospérité font, elles, partie du village planétaire, via le canal des télévisions et autres moyens de communication », conclut provisoirement Daniel Cohen. Attention, télescopage dangereux !
PHILIPPE PLASSART
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