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L'amère victoire sur Pékin des paysans révoltés de Huaxi

LE VIEUX XU n'en est pas revenu d'avoir été balancé comme un gamin dans la rizière, par les pieds et par les mains, après un solide matraquage vers 5 heures du matin. A 80 ans, sa carcasse tannée en a sûrement vu beaucoup d'autres. D'une voix rauque, il jure pourtant «n'avoir jamais vu autant de haine dans le regard des policiers».

L'émeute du bourg de Huaxi reste aussi en travers de la gorge des autorités locales. Pour la première fois depuis des lustres, une armée de paysans en colère a réussi à mettre en déroute les forces de l'ordre, au prix de dizaines de blessés du côté policier et d'au moins un mort, si l'on en croit la rumeur.

Le calme est revenu dans la vallée de Huaxi, au coeur de la province du Zhejiang. La presse du régime a mentionné un incident déclenché «par des paysans ignorants». Dans les ruelles, la police se fait discrète. Chacun parle à voix basse. Personne n'ose rompre le statu quo.

Le procès confidentiel de huit paysans, dont un handicapé mental, s'est tenu en septembre à Dongyang, la préfecture. Il a été annulé, reflétant une hésitation. La sentence était-elle trop lourde ? Ou trop faible ? Un second jugement doit avoir lieu dans un tribunal voisin. Loin de clore l'affaire, un règlement de comptes judiciaire risque de relancer les hostilités.

La jacquerie de Huaxi est une goutte d'eau dans l'océan de la mauvaise humeur chinoise. «L'harmonie et la stabilité», mot d'ordre imposé par le président Hu Jintao, masquent une réalité moins paisible. La République populaire connaît chaque jour quelque deux cents «incidents de masse», d'après la comptabilité tenue au ministère de la Sécurité publique. Cela va de l'attroupement interdit à l'échauffourée meurtrière. L'an dernier, le chiffre s'est accru de 25%. Il est à coup sûr en dessous de la réalité.

Après un demi-siècle de dictature, l'appareil communiste n'est pas près de perdre le contrôle du pays. La colère du vieux Xu et la révolte isolée de son village montrent plutôt qu'il suffit d'une étincelle pour mettre le feu aux poudres dans cette société politiquement bloquée. Pour faire entendre leur désespoir, les 800 millions de paysans chinois ne peuvent compter ni sur leurs députés, à la botte de l'Etat-parti. Ni sur la justice, à la solde du pouvoir local. Ni même sur la presse, de nouveau étroitement censurée. Il ne leur reste qu'une option : descendre dans la rue.

A Huaxi, tout a commencé le 23 mars, lorsque l'Association des Anciens a planté des tentes de fortune devant la zone industrielle, afin de protester contre la pollution de l'air, de l'eau et de la terre. En 2001 un chapelet d'usines d'insecticide et de pesticide s'est installé en lisière du village, à un jet de pierre de l'école. La rivière a perdu ses poissons, le maïs dépérit à mi-hauteur, les légumes sont invendables et le cancer s'attaque même aux enfants.

«La nuit, lorsque les usines relâchent en douce leurs effluents, il faut vite fermer les fenêtres et dormir avec un masque de gaze humide sur la bouche», explique la belle-soeur du vieux Xu. Après l'émeute, Pékin a ordonné le déménagement de l'usine la plus polluante, Dongnong Chemical Factory Ltd. Le gouvernement local s'est engagé à fermer les autres, au plus tard le 26 août. Vaines promesses. Ralentie, l'activité persiste. L'air, acide, continue de faire rougir les yeux, même en plein jour.

En Chine, il est de tradition pour les vieux de s'occuper du bien-être familial, de la garde des enfants à l'entretien de la maison, pendant que les jeunes travaillent. Symboliquement, Xu et l'association des Anciens endossaient le même rôle en protestant contre la pollution et en bloquant, tant bien que mal, l'approvisionnement des usines chimiques. L'âge donnait aussi à leur plainte un visage respectable.

Le village saccagé

Pour les autorités locales, investisseurs intéressés à la bonne marche de l'industrie, c'était une provocation. Le 10 avril, une escouade de policiers anti-émeute débarque au petit matin, saccage le village de toile et de bambous, et s'offre une victoire facile sur des retraités à moitié endormis. Ceux qui refusent de déguerpir sont passés à tabac. Le vieux Xu se retrouve le nez dans la boue, au milieu des plants de riz.

Le pouvoir commet pourtant une erreur : c'était jour de marché à Huaxi. Au lever du soleil, des milliers de paysans affluent sur le champ de bataille. Ils sont ulcérés par l'affront fait aux anciens. Jets de pierre, coups de poing, corps à corps, la police reflue dans l'enclos de l'école. Le mur de brique est abattu par les émeutiers surexcités.

Malgré les renforts, c'est la débandade du côté des forces de l'ordre. Un secrétaire du parti local prend la fuite, délesté de son invariable costume sombre. Des dizaines de véhicules de police sont renversés ou rageusement incendiés. En fin de journée, l'hôpital de Dongyang dénombre 140 blessés, pour la plupart en uniforme.

Les paysans de Huaxi ont une autre raison d'être en colère. Ils viennent d'être officiellement évincés de leur terre. En 2001, les autorités de Dongyang avaient «emprunté» la terre pour lancer la zone industrielle. Pendant trois ans, elles ont versé aux paysans une indemnité annuelle de 40 yuans (4 euros) par personne à charge. C'était peu pour compenser la perte des deux-tiers de la surface en cultures. Mais il restait au moins la fiction d'un droit à la terre.

La révolte du Zhejiang illustre le deuxième ressort du mécontentement des ruraux chinois : la corruption de l'Etat-parti. Les transactions foncières enrichissent les hiérarques locaux – communistes et fonctionnaires – parce qu'ils sont seuls investis d'un pouvoir qui échappe aux autres. Celui de transformer une terre agricole légalement inaliénable en terrain constructible, dès lors négociable et bien plus cher. Les paysans, simples usufruitiers, n'ont que le droit de se taire quand tombe le verdict de confiscation.

Une jachère empoisonnée

A Huaxi, le versement de l'indemnité annuelle a cessé début 2005, concrétisant l'éviction. Chaque habitant s'est retrouvé avec une parcelle réduite à un centième d'hectare en moyenne pour faire pousser des choux, des tomates et des concombres par ailleurs toxiques. «Qu'on me rende ma terre et je rembourserai les 120 yuans reçus depuis 2001 !», dit la belle-soeur de Xu sans trop y croire. Même si toutes les usines déménagent, la riante vallée de son enfance restera comme une jachère empoisonnée.

L'équipe Hu Jintao admet les ravages de la corruption et reconnaît, plus rarement, les abus de pouvoir commis aux niveaux inférieurs de l'Etat-parti. Mais pour le régime, le malaise est social et non pas politique. Il se réduirait au fossé vertigineux qui se creuse entre citadins et paysans, entre riches et pauvres. Ce sera donc le mot d'ordre du plénum ouvert aujourd'hui à Pékin : après vingt-cinq ans d'essor économique fulgurant, la Chine devrait encore s'en remettre à la main ferme du parti pour réduire les inégalités.

Vue de Huaxi, l'explication est un peu courte. «Le problème serait plutôt que la République populaire est sourde aux aspirations du peuple», résume un villageois dépossédé. Le Zhejiang n'est pas une province attardée, mais l'une des plus riches entre autres, grâce au riz et à une puissante agriculture maraîchère. Cela n'a pas empêché trois révoltes paysannes depuis le printemps dans un rayon de 200 km, d'abord dans le district de Huaxi, puis à Meishan et enfin à Xincheng.

Dans chaque cas, c'est la pollution – couplée aux abus de pouvoirs et à la corruption – qui a servi de détonateur. La défense du cadre de vie met l'Etat-parti dans un périlleux porte-à-faux. Ambition proclamée dans la capitale, elle est le dernier souci des élites locales, liées aux industriels. Là encore, malgré les explications avancées à Pékin, la question est clairement politique : l'environnement s'impose chaque jour comme un souci commun des citadins et des ruraux, alliance assez inédite en Chine pour alimenter d'autres maux de tête du Parti...

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Source : LE FIGARO,
Le 09 octobre 2005
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