Les jours des hutongs de Pékin sont comptés. Ces vieilles ruelles étroites du centre-ville, qui délimitent des enfilades de maisons de briques d'une seule pièce, sont rasées les unes après les autres.
La capitale chinoise rase son centre historique pour ériger des tours de béton de 15 étages. Devant cette destruction d'un patrimoine vieux de huit siècles, les Pékinois ont des avis partagés.
Les ruelles étroites du sud de l'avenue Chaoyang Bei semblent figées dans le temps. Ce sont des enfilades de maisons de briques d'une seule pièce, sans eau courante ni toilettes où, en cet après-midi frisquet de décembre, les mères étendent leur linge au soleil et le vendeur de charbon fait du porte-à-porte. Mais levez la tête et vous verrez, dominant le vieux quartier, un gratte-ciel ultramoderne de 52 étages, le Jing Guan, qui nous rappelle que nous sommes bien au 21e siècle.
Pékin est un contraste entre ces deux mondes: une cité médiévale et un monstre urbain. Mais les jours des hutongs - nom chinois des vieilles ruelles du centre-ville - sont comptés. D'ici 2008, quand Pékin sera l'hôte des Jeux olympiques, près de 100 milliards US auront été investis pour faire de la capitale une vitrine de la nouvelle puissance économique chinoise.
Dans le centre-ville, la construction de tours à bureaux, de complexes résidentiels et de centres commerciaux passe par l'expropriation de centaines de milliers de gens et la démolition de quartiers datant de l'époque de la dynastie Ming, qui a régné sur la Chine de 1368 à 1644. «Nous assistons à la mort d'un musée vivant d'urbanisme et d'architecture», dit le journaliste et historien Ed Lanfranco. Résidant de Pékin depuis 13 ans, Lanfranco vient de terminer un livre sur l'histoire des vieux quartiers de la ville.
Zhou Rong, professeur d'architecture de la renommée université Tsinghua de Pékin, se plaint pour sa part que cette architecture ancienne, basée sur les principes du feng shui, soit remplacée par des immeubles froids, sans âme, que l'on pourrait retrouver dans n'importe quelle grande ville nord-américaine. «Des 9000 hutongs du vieux Pékin, il en reste aujourd'hui à peine 3000, dit-il. Et, chaque jour, des maisons sont détruites.»
Lorsque l'on explore les couloirs d'un mètre de large entre les maisons des hutongs, difficile de s'imaginer que l'endroit était, à l'époque des Ming, la verdoyante cour intérieure d'une maison de la noblesse. Après l'arrivée au pouvoir des communistes en 1949, Mao permit aux prolétaires de s'entasser dans les luxueuses villas et chaque famille y construisit sa bicoque. Pour des besoins sanitaires, des latrines communes furent installées dans chaque ruelle. Quiconque s'étant aventuré dans les hutongs a fait connaissance avec leur inévitable parfum.
Conditions difficiles
«Vous, les étrangers, vous êtes contre la destruction des hutongs car vous les trouvez pittoresques. Mais venez y vivre un an, sachez ce que c'est que de s'habiller les nuits froides d'hiver pour aller aux toilettes, et vous comprendrez que les Pékinois n'ont pas de regret», lance Qian Ju Zuo, ingénieur à la retraite qui a vécu pendant 20 ans dans un hutong de Dongzhimennei, au nord-est du centre-ville.
Le vieil homme habite aujourd'hui un des appartements modernes du vaste complexe résidentiel qui remplace son ancien quartier. Il est fier de faire visiter les lieux: sept pièces sur deux étages, salle de bains avec douche et chauffage central. «J'ai passé ma vie dans une petite maison mal chauffée, je veux au moins vivre le temps qu'il me reste dans de bonnes conditions», dit-il.
Ed Lanfranco se souvient douloureusement de l'année 2001, où le quartier habité par monsieur Qian a été rasé. «C'était mon quartier préféré. J'ai failli quitter Pékin lorsqu'ils l'ont détruit, dit-il.
Des Cosaques, qui avaient été incorporés dans l'armée de l'empereur Kangxi, avaient jadis habité les lieux et l'on pouvait y croiser encore tout récemment des Chinois aux yeux bleus, vestige des mariages russo-chinois dans les années 1690», raconte-t-il.
Qian, lui, ne regrette rien. «Bien sûr, nous avions une vie communautaire qui n'existe plus aujourd'hui, mais le quotidien était difficile. Nous chauffions au charbon, la maison était toujours sale et enfumée. Chaque année, des gens mouraient, empoisonnés par les émanations d'oxyde de carbone provenant de la combustion du charbon.»
Compensation et préservation
Qian avait les moyens de se reloger dans le même quartier, ce qui n'est pas le cas de la plupart des expropriés, qui doivent quitter le centre-ville pour les banlieues lointaines. Le gouvernement offre des compensations financières aux familles touchées, achetant chaque mètre carré de la maison qui sera démolie. Mais ces sommes sont sous les prix du marché, affirme l'architecte Zhou Rong. «Une famille de trois personnes vivant dans le centre-ville peut recevoir environ 200 000 yuans pour une maison de 20 mètres carrés (28 600$). Cela peut sembler beaucoup pour des gens pauvres, mais vous ne pouvez même pas acheter le plus petit appartement du centre-ville avec ça.»
Sur les ruines du Vieux-Pékin poussent des tours d'habitation de luxe pour les nouveaux riches où l'achat d'un appartement peut aller jusqu'à 40 000 yuans le mètre carré (5725$), indique le professeur d'architecture. «On repousse les pauvres dans les quartiers limitrophes de Pékin et on fait entrer les hommes d'affaires et les vedettes de cinéma», poursuit-il.
Il y a quatre ans, Pékin a toutefois répondu aux critiques, désignant une quarantaine de zones protégées, qui couvrent près du quart de la superficie de la vieille ville. Mais Ed Lanfranco se montre sceptique sur les efforts de conservation des autorités. «La municipalité a un plan de protection, chaque district de la ville en a un, le Comité olympique a le sien, mais les règlements ne sont pas appliqués et la destruction continue», dit l'historien.
Zhou Rong se montre pour sa part ironique. «Vous savez ce que les gens disent ? Avant, le gouvernement n'avait pas le courage de démolir la vieille ville, mais maintenant qu'il a protégé quelques zones, il peut raser tout le reste.»
Cyberpresse
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