La préférence pour les garçons peut encore s'exprimer après la naissance : l'abandon de bébés filles n'est pas rare. Une aubaine pour un réseau de trafiquants dans la province de Guangxi.
Dans la soirée du 17 mars 2003, au péage de Binyang, dans la province de Guangxi [sud de la Chine], la police locale arrêtait un car-couchettes en provenance de Yulin, dans le Guangxi, et à destination de Haozhou, dans la province d'Anhui [dans l'est du pays], et débusquait un réseau de trafiquants d'enfants de plusieurs dizaines de personnes. Au total, ce réseau avait revendu 118 bébés (117 filles et 1 seul garçon) au cours des années écoulées.
Selon un fonctionnaire du parquet de Yulin, le trafic de femmes existe depuis longtemps dans certaines régions déshéritées du Guangxi, où la pauvreté pousse de nombreux hommes à acheter des femmes pour en faire leur épouse [parce qu'ils sont trop pauvres pour trouver une fiancée]. “Mais les trafics de nouveau-nés ne datent que de ces dernières années. Auparavant, le parquet n'avait que très peu de dossiers de ce genre à traiter.” Selon un juriste expérimenté du Guangxi, le fait que ce trafic d'enfants ait pu se développer pendant près de trois ans sans être découvert est révélateur des nombreuses lacunes de l'application de la politique de planning familial [voir chronologie, page 46] dans les campagnes.
Dans la province de Guangxi, les mentalités sont encore très imprégnées de l'idée de la supériorité des hommes par rapport aux femmes. Aussi est-il assez courant que les bébés filles soient donnés à d'autres familles dès leur naissance [pratique traditionnelle en Chine, par exemple lorsque la famille d'accueil n'a pas d'enfants]. C'est par l'intermédiaire des sages-femmes et d'autres personnels soignants de l'hôpital de Yulin que les trafiquants s'étaient procuré la plupart des 117 petites filles revendues ces dernières années. A peine avaient-elles poussé leur premier cri que ces enfants avaient été abandonnées par leurs parents !
Avant de devenir un des maillons du réseau de trafiquants, le personnel soignant et les sages-femmes servaient déjà presque gratuitement d'entremetteurs entre les parents qui ne voulaient pas garder leur bébé et ceux prêts à l'adopter, ce qui était considéré par tous comme une “bonne action”. Ils ne se faisaient pas payer pour cela, certains acceptant seulement une “gratification” d'une dizaine de yuans tout au plus. Ainsi, en août 2002, quand Chen Min, une villageoise du district de Xingye, mit au monde une petite fille au dispensaire du bourg de Taiping, elle décida de ne pas la garder et de la donner. Elle confia la tâche de rechercher des parents adoptifs à la responsable du dispensaire, Pang Xianfeng. Celle-ci prit contact avec des personnes qui elles-mêmes avertirent Xie Deming, la femme se trouvant à la tête du réseau de trafiquants d'enfants. Pang Xianfeng était sans doute loin de penser que le bébé allait être vendu et devenir un instrument de gain pour Xie Deming.
Abandonner son enfant ou payer une amende
“Ce n'est pas que ces gens n'aient pas les moyens d'élever leurs bébés, c'est qu'ils n'aiment pas les filles, d'autant qu'ils doivent payer de lourdes amendes à cause d'elles pour non-respect du planning familial”, observe un fonctionnaire du parquet de Yulin, en soulignant qu'au siècle dernier, dans les années 1950 et 1960, il était très courant que les familles élèvent cinq ou six enfants malgré un niveau de vie beaucoup plus bas qu'aujourd'hui.
Huang Caiying habite le bourg de Chengjun, dans la circonscription de Yulin. Le 3 février 2003, elle avait accouché à son domicile d'une petite fille. Or elle avait déjà une fillette âgée de 4 ans. Son mari, Li Yong, et elle-même, qui désiraient ardemment avoir un garçon, ne souhaitaient pas élever une autre fille. Aussi la sage-femme avait-elle fait appel à Xie Deming, qui lui avait donné 300 yuans en échange du bébé.
Li Yong a expliqué que, dans son village, le règlement prévoit que les couples ayant déjà eu un garçon ne peuvent avoir d'autre enfant sous peine de devoir payer une amende de 5 000 yuans. En revanche, si le premier bébé est une fille, il est possible d'avoir un autre enfant, mais il faut attendre pour cela quatre ans. Si la seconde naissance survient avant ce laps de temps, les parents encourent une amende de 3 000 yuans, qui s'élève jusqu'à 8 000 ou 10 000 yuans pour un troisième enfant. “Ces sommes sont fixes depuis que ces pratiques ont été normalisées. Auparavant, les services du planning familial vous extorquaient de l'argent à tort et à travers sous prétexte d'appliquer la politique de l'Etat, sans donner de reçu, ce qui leur permettait de se partager les sommes récoltées en infligeant des amendes”, explique un fonctionnaire du parquet de Yulin.
Les cas d'application brutale de la loi ont été fréquents par le passé. “Ils arrivaient et cassaient tout dans les maisons. Il suffisait qu'ils voient un buffle pour le prendre !” C'est ainsi que les paysans décrivent l'action des agents des services du planning familial. Ces dernières années, le département d'Etat chargé de la planification des naissances a normalisé la tarification des amendes à infliger en cas de dépassement du quota familial. “De ce fait, les agents du planning familial ne peuvent plus faire de bénéfices et ne prennent donc plus la peine d'aller dans les zones rurales pour veiller au respect des règlements. C'est l'une des principales raisons pour lesquelles il y a de plus en plus de naissances hors normes légales dans les campagnes”, affirme un professeur de la faculté de droit d'une université du Guangxi.
Pour Li Yong et sa femme, qui ne pouvaient se permettre de payer une amende, mais qui espéraient tellement avoir un garçon, il n'y avait qu'un choix possible : abandonner leur seconde fille pour qu'elle soit adoptée. Li Yong nous a confié que dans son village très peu de gens dépassent le nombre d'enfants autorisé. En général, ils ont deux enfants, le plus souvent un garçon et une fille. Comment expliquer une si belle uniformité au sein du village ? “Je ne sais pas…”, nous a répondu Li Yong avec un sourire entendu.
Sur les 28 petites filles retrouvées au péage de Binyang, l'une était décédée. A l'heure actuelle, les 27 autres ont été confiées provisoirement à l'assistance publique de Yulin, mais jusqu'à présent personne n'est venu les réclamer.
Bao Xiaodong
Nanfang Dushibao
Courrier International
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