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En vue de J.O. 2008 : Les bulldozers assaillent Pékin

Dans le nord de Pékin, des milliers d'ouvriers s'affairent à ériger les spectaculaires structures du «Nid d'oiseau» et du «Cube d'eau», surnoms donnés au stade et au centre aquatique qui seront au coeur des Jeux olympiques de 2008. Pendant ce temps, dans la vieille ville, la destruction se poursuit allègrement.

Cet été, dans le quartier densément peuplé de Qianmen, juste au sud de la place Tiananmen, le caractère chinois «chai», qui signifie «démolition», a été tracé sur les murs de plusieurs résidences. Les bulldozers ont débarqué peu après. Ils ont rasé des pans entiers de ce quartier sillonné de hutongs, ces allées étroites typiques du Vieux-Pékin, dont certaines sont vieilles de six siècles. Aujourd'hui, l'endroit a l'air d'avoir été bombardé. Quelques pans de mur éventrés subsistent au milieu des gravats, à côté de profonds cratères où l'on coule les fondations des bâtiments neufs qui surgiront des ruines.

Qianmen fait pourtant partie d'une liste de 33 secteurs censés être à l'abri de l'appétit des promoteurs immobiliers occupés depuis 15 ans à remodeler la capitale chinoise. Mais ça n'a rien changé pour la population locale, relogée dans des appartements de la lointaine banlieue.

Le boom immobilier qui secoue Qianmen est le reflet de ce qui se passe dans tout Pékin. La ville est en ébullition. Du nord au sud, de l'est à l'ouest, peu importe où le regard se pose, les grues dominent le paysage - du moins, quand elles ne sont pas masquées par le smog qui embrouille l'atmosphère de cette mégapole de 15 millions d'habitants. Quatre nouvelles lignes de métro sont en construction. De nouvelles routes sont tracées pour tenter d'alléger l'infernale congestion routière, des résidences de luxe et des tours à bureaux poussent là où se trouvaient jadis des maisons modestes. «On redessine les cartes de la ville tous les trois mois et malgré tout, elles ne sont jamais à jour», lance en riant M. Ma, employé pékinois d'un constructeur automobile européen.

Les rumeurs de collusion entre promoteurs immobiliers et certains dirigeants du Parti communiste sont nombreuses. En juin, le vice-maire Liu Zhihua a été dégommé. On l'accuse notamment d'avoir accepté des pots-de-vin. M. Liu était entre autres responsable du dossier de la construction à la Ville de Pékin.

«Fondamentalement, je trouve que ce qui se passe est un "urbicide", commente Geneviève Domenach-Chich, du bureau de l'UNESCO à Pékin. Ce qu'on détruit, ce ne sont pas seulement les bâtiments. C'est l'âme et la mémoire de la ville et le réseau social de ses habitants.»

C'est en 1990 que Pékin a entrepris la démolition d'une portion importante des hutongs du Vieux-Pékin. L'objectif : «Accélérer la reconstruction des demeures délabrées afin de soulager les habitants de leurs difficultés en matière d'habitation.»

Il faut dire que la vie n'est pas toujours rose dans ces ruelles bordées de maisons basses, les siheyuans. Après la prise du pouvoir par les communistes, en 1949, le régime a réquisitionné ces demeures traditionnelles pour y loger des travailleurs, souvent à raison d'une famille par pièce. Les titres de propriété des occupants d'origine ont été révoqués. Et les bâtiments surpeuplés sont devenus insalubres, personne ne voulant investir pour entretenir un logement qui ne lui appartient pas.

Pas surprenant, donc, que bien des habitants des hutongs aient accepté l'indemnité qu'on leur offrait et soient partis sans faire d'histoire. «Je déplore qu'on tue l'âme du Vieux-Pékin, dit Mme Domenach-Chich. Mais il faut être honnête et ne pas idéaliser la réalité. Les gens des hutongs ne voulaient pas tous vivre dans des lieux sans toilettes, sans eau et où 25 familles logeaient là où l'on n'en trouvait que deux à l'origine.»

Mais les indemnités versées aux familles expropriées sont la plupart du temps insuffisantes pour leur permettre de racheter un des logements qui poussent à l'endroit où s'élevaient jadis leur demeure. «À Qianmen, on leur offrait plus de 8000 yuans (1130) par mètre carré, mais le prix du marché est beaucoup plus élevé que ça», illustre Wang Jun, auteur d'un best-seller primé sur le développement de Pékin au cours du dernier demi-siècle.

Manque de clairvoyance

Il aurait été possible de limiter les démolitions si l'État chinois avait fait preuve de plus de clairvoyance, croit le directeur du département d'architecture du Massachusetts Institute of Technology, Yung Ho Chang, qui a grandi dans les hutongs. «La décrépitude des hutongs est réelle, mais elle résulte de la décision regrettable, il y a plusieurs décennies, de ne pas doter ces quartiers des infrastructures nécessaires. Au fond, les vieux planificateurs songeaient déjà à les détruire.»

Récemment, le bon sens a recommencé à prévaloir, du moins sur papier, souligne Wang Jun. En 2005, le gouvernement central a approuvé un plan d'urbanisation qui prévoit la protection de tout le centre-ville de Pékin.

Encore faut-il s'entendre sur ce que signifie protection. «Le gouvernement central et la ville ont des compréhensions différentes, dit Wang Jun. Ce qu'on voit dans Qianmen, par exemple, ne correspond pas à la volonté du gouvernement central. Il faut protéger complètement les hutongs situés autour des sites du patrimoine national.»

Mais avec les Jeux olympiques qui se profilent à l'horizon, la volonté de nettoyer la ville et d'offrir une image moderne semble primer sur la protection des vieilles pierres. «Le phénomène existait déjà avant que Pékin n'obtienne les Jeux olympiques, mais il s'est probablement accéléré, dit Yung Ho Chang. Le slogan du comité de candidature le disait d'ailleurs bien : "un nouveau Pékin, de grands Jeux olympiques".»

Jean-François Bégin
La Presse

Nid d'oiseau   Cube d'eau   Jeux olympiques de 2008  

Source : CyberPresse,
Le 27 septembre 2006
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