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Biographie: Hu Jintao, timonier énigmatique

Président de la République chinoise depuis le 15 mars, cet ingénieur, prudent jusqu'à l'obsession, est un pur produit de l'appareil du parti.
Hu Jintao est un supplice pour les biographes. Où est l'aspérité où s'accrocher ? La saillie à empoigner ? Dès l'abord, son visage jeune et au cheveu soigné, chaussé de grosses lunettes à fines montures, a la texture d'un masque.Un masque souriant, poli, s'excusant presque d'être là, mais un masque...

A l'âge de 60 ans, Hu Jintao incarne le renouvellement de l'élite dirigeante chinoise au seuil du nouveau millénaire. Il préside aux destinées d'un géant en devenir, nouvel "atelier du monde" acclamé à Davos, mais aussi volcan social en ébullition de basse intensité. On aimerait tant percer l'armure de cet homme qui, maintenant qu'il s'apprête à être officiellement investi chef de l'Etat après avoir été intronisé chef du parti à l'automne 2002, ira porter autour de la planète l'étendard de la transition chinoise.

Mais voilà : Hu Jintao reste insaisissable, énigmatique. Il ne s'est jusqu'à présent que fort peu dévoilé. Par tempérament ou par calcul, qu'importe. Il affecte la posture de l'"homme de bien", riche de sa platitude, que les classiques opposent à l'"homme de peu", condamné par sa saveur même : "L'homme de bien est fade mais, par là même, il fait advenir ; l'homme de peu est agréable mais, par là même, il ne fait que ruiner" (Le Traité des rites). Modèle d'insipidité, Hu Jintao semble surgi du canon taoïste.

On arrêtera là l'analogie. Car Hu n'a rien d'un sage risquant sa vérité dans la solitude ou la marge. Il est avant tout un homme du parti, un pur produit de l'appareil. Ses parrains l'ont repéré très tôt, couvé, promu, non pour l'audace de sa vision, mais pour son indéfectible loyauté. Passe-muraille surdoué, Hu Jintao aura traversé sans heurts toutes les convulsions qui ont tourneboulé la Chine depuis quarante ans. Là est son mandat : qu'il sauve le parti dans l'Histoire comme il s'est sauvé lui-même dans le parti. Flairer en lui un Gorbatchev en puissance n'est pas seulement osé, c'est fort périlleux : Hu Jintao, c'est l'anti-Gorbatchev.

Sa vie durant, Hu aura évité de prendre le moindre risque. Cette obsession de la prudence remonte très loin. Il est adolescent au fort des campagnes maoïstes des années 1950 (Cent fleurs, Grand Bond en avant...) et il valait mieux dans son cas prendre garde. L'origine bourgeoise de sa famille aurait pu lui valoir de rudes tracas. Son père était issu d'une prospère lignée de marchands de thé ayant quitté l'Anhui, région pauvre, pour s'installer dans la province du Jiangsu, non loin de Shanghaï. Ironie de l'histoire : la famille doit à l'invasion japonaise, qui a ruiné ses affaires, d'avoir été rétrogradée au rang de petit propriétaire dans l'échelle sociale dressée par les communistes après 1949.

Le jeune Hu Jintao échappe ainsi à l'infamie – l'étiquette "capitaliste" –, mais en ces temps de tumultes permanents, où un petit rien suffit à fracasser les destins, aucune protection n'est durablement assurée. Hu la gagnera à force d'être très sage et fort studieux en son école du bourg de Taizhou. Tant d'application lui ouvre en 1956, à l'âge de 13 ans, les portes de la Ligue de la jeunesse communiste. En ces temps où l'idéologie de gauche dominait, il fallait vraiment qu'il fût excellent pour entrer à la Ligue, compte tenu du passé de sa famille, note l'hebdomadaire Xinwen Zhoukan dans un article biographique. Hu est si "excellent" qu'il devient même chef de classe au lycée. Un camarade de l'époque interrogé par Xinwen Zhoukan se souvient : "Il avait une conscience politique élevée et critiquait les "tendances malsaines"."

SON avenir s'annonce brillant. En 1959, il est admis à la prestigieuse université polytechnique de Qinghua, à Pékin. Il choisit le département hydroélectrique car son imaginaire de petit pionnier a été peuplé d'héroïques images : les films russes de propagande sur les barrages de la Volga. L'électricité, branchée sur les soviets, n'est-ce pas l'essence du communisme ? Il excelle là aussi.

Il est le plus jeune et le plus brillant de sa promotion. En 1965, année de son diplôme d'ingénieur, il entre au Parti. Insigne honneur : la direction de Qinghua l'investit du titre d'"instructeur politique", chargé de la formation idéologique des classes cadettes.

C'est dire s'il est bien en cour.

L'université de Qinghua est alors à la charnière de deux époques. Les années 1950 avaient vu l'élimination de l'encadrement d'avant 1949, issu de la tradition académique américaine (l'établissement a été créé par les Américains en 1911). L'homme de cette purge antidroitière est Jiang Nanxiang, un vétéran des grottes de Yan'an. Jiang s'impose comme le patron tout-puissant de Qinghua, dont il veut faire le "berceau des ingénieurs rouges". Mais une fois son pouvoir assuré, le nouveau mandarin trahit un élitisme technocratique dangereux alors qu'enflent les nuages noirs de la "révolution culturelle". L'orage éclate là, à Qinghua même, ou plus précisément dans le lycée annexe de l'université d'où surgissent les premières troupes de gardes rouges. La "clique de Jiang", à qui les radicaux manipulés par Mao reprochent de privilégier l'"expert" au "rouge", est déboulonnée.

Le choc est rude pour le jeune Hu Jintao, qui perd un précieux protecteur. Prudent entre les prudents, il reste à l'écart, mais il nourrit une profonde aversion pour les groupes de l'ultragauche. Dans les années 1966 et 1967, Qinghua devient le champ clos de violentes batailles – les dortoirs étaient barricadés en forteresse – entre deux factions rivales. Les extrémistes se regroupent dans la faction dite du "régiment des monts Jinggang", dirigée par l'étudiant en chimie Kuai Dafu, une célébrité nationale du mouvement activé par Jiang Qing ou "Madame Mao". Les modérés, défenseurs de l'establishment, proches du président de la République Liu Shaoqi, dont Mao a juré la perte, se retrouvent dans la faction dite "4.14" (car créée le 14 avril 1967). Hu Jintao est lié à ces modérés du groupe "4.14". Mais il n'en est pas une figure marquante. Cette discrétion lui permet de traverser le typhon sans gros dommages, si ce n'est qu'il se résout – devançant l'inévitable – à quitter l'université pour l'exil rural. Le sort de sa génération.

Il faut imaginer le paysage. Un fleuve s'écoulant entre deux parois rocheuses, piquées de buissons secs. Il faut imaginer le jeune Hu, dérouté d'une prometteuse carrière par les gardes rouges, débarquant dans le relief échancré et brumeux des gorges de Liujiaxia, à un millier de kilomètres de Pékin. Au cœur du Gansu, province miséreuse peuplée d'une forte minorité musulmane (les Hui), Hu va trimer sur les berges arides du fleuve Jaune. Le jeune ingénieur en hydroélectricité est versé au "bureau numéro 4", chargé de construire un barrage, la plus grosse réalisation de ce type à l'époque. Il creuse les fosses, déplace les blocs de pierre, courbe l'échine sous des monceaux de briques, tord des câbles d'acier. L'ordinaire est au pain de seigle, la viande et les légumes sont rationnés.

Hu restera là moins d'un an avant d'être muté au barrage de Bapanxia, plus en aval. Son sort s'y améliore, car il devient un "technicien". Trente-quatre ans plus tard, les gens de Liujiaxia évoquent le souvenir de Hu Jintao sans fierté particulière. "Il n'a pas laissé d'impression spéciale, témoigne un habitant. Il est monté dans la hiérarchie, et nous, on vit notre vie." Une rumeur tenace veut qu'il ait été muté à Lanzhou, capitale provinciale plus confortable, grâce à son mariage, le père de sa femme – qu'il a connue à l'université – étant prétendument influent. Là-bas, au cœur du pouvoir local, Hu Jintao renoue avec le destin qui n'aurait jamais dû s'interrompre : l'inexorable ascension d'un jeune premier aux excellentes manières.

C'est le patron politique du Gansu, Song Ping, qui le repère et, alors que s'ébauche à Pékin la démaoïsation, l'envoie en 1981 se parfaire à l'Ecole centrale du parti, pépinière des jeunes loups de la réforme. Là, Hu Jintao rencontre son deuxième chaperon, Hu Yaobang (aucune relation de parenté), le secrétaire général du parti de cette nouvelle ère riche en promesses libérales. Au sein de la Ligue de la jeunesse communiste, dont il prend la tête en 1984, Hu Jintao est utile pour contenir les forces orthodoxes qui cherchent à actionner les freins. Il est l'une des étoiles de la génération montante. On le pressent pour une promotion spectaculaire à la direction du parti – chef adjoint du département de l'organisation –, mais une coalition de jaloux, parmi lesquels des fils de l'aristocratie du parti, irrités de se voir brûler la politesse, se met en travers de son chemin.

Ce revers sera sa chance. En guise de lot de consolation, il hérite – à 42 ans ! – du secrétariat du parti du Guizhou, une province pauvre et montagneuse du Sud. Cette affectation l'éloigne opportunément des batailles de factions qui s'aigrissent à Pékin. Fidèle à l'inspiration libérale de son mentor Hu Yaobang, il offre même un havre à des intellectuels fuyant les crispations autoritaires de la capitale, tel le philosophe et critique littéraire Liu Zaifu, qui finira dissident exilé aux Etats-Unis. Lorsque éclate le mouvement étudiant de l'hiver 1986-1987, il fait tomber avec dextérité la fièvre sur les campus de Guiyang, la capitale du Guizhou. Mais quand chute Hu Yaobang à Pékin, victime d'un raidissement conservateur, il rentre dans le rang. Il sacrifie – mais sans zèle – aux dénonciations obligées de la "libéralisation bourgeoise".

Discipline et doigté : là est l'excellence de Hu. Son bilan économique au Guizhou est insignifiant, mais son art politique impressionne à Pékin. Quand s'assombrit le climat au Tibet, où les partisans du dalaï-lama s'agitent, on pense aussitôt à lui. Le mandat qui lui est confié est à rebours de la bienveillance libérale des années 1980 qui, aux yeux de la direction du parti, a échoué. Fin 1988, Hu Jintao arrive à Lhassa dans un climat très tendu. Il tente de nouer le contact avec le panchen-lama, qu'il rencontre dans un monastère de Shigatse. Mais la mort de celui-ci quelques jours plus tard enflamme les esprits. Le bruit court qu'il a été assassiné sur ordre de Pékin.

EN mars 1989, Lhassa est le théâtre d'émeutes réprimées d'une main de fer. Hu Jintao impose la loi martiale. Sa politique est double : "stabilité politique", impliquant mise au pas des monastères, et "développement économique", qui va approfondir l'assimilation à l'espace chinois. Libéral quelques années plus tôt, Hu Jintao s'est mué en "patriote" à la main lourde. A Pékin, où il séjourne de plus en plus fréquemment car il supporte difficilement l'altitude, son étoile est au zénith. Le patriarche Deng Xiaoping, qui songe à la relève, le propulse, en 1992, à 49 ans, au comité permanent du bureau politique, le saint des saints du régime.

Le voilà mis "sous cloche" pour une future intronisation. Durant ces dix années de germination impériale, il se garde du moindre faux pas susceptible d'exciter les jaloux. Il a tout le loisir de se préparer au poste suprême. Président de l'Ecole centrale du parti, il diligente des recherches sur la social-démocratie et le postcommunisme en Europe. Que fera-t-il désormais de son pouvoir si tant est qu'il parvient à durer ? Pragmatique comme tous les dirigeants chinois, il s'ajustera aux nécessités du moment et il s'appliquera à cultiver le consensus au sein de la direction. Mais deux caractéristiques lourdes de son parcours méritent d'être rappelées.

D'abord, il a passé l'essentiel de sa carrière dans des provinces intérieures pauvres (Ganzu, Guizhou et Tibet). Il s'y est forgé une vision de la Chine, rurale et populiste, différente de celle de la "bande des Shanghaïens" éprise de mondialisation qui règne à Pékin. Ensuite, il n'a cessé de se mettre au service des intérêts du parti. Il est prié de poursuivre cette œuvre-là. A la moindre négligence, le rappel à l'ordre ne tardera pas.

Frédéric Bobin - Le Monde

 

Le 02 avril 2003
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