La construction du gigantesque barrage des Trois-Gorges est entré dans sa seconde phase. Des centaines de milliers de personnes vont être déplacées, et leurs villages, engloutis.
Dans quelques mois, Mme Cheng se laissera emporter par les eaux du Yang-tsê-kiang. Ne sachant où aller, elle attend la montée du fleuve pour partir un peu plus à la dérive. Une ligne horizontale rouge inscrite sur le rebord de son unique fenêtre, protégée par des barreaux, indique le niveau qu'atteindra alors l'eau du réservoir du plus grand barrage du monde. Une ligne devenue son seul horizon. «Ce que je ferai? Aucune idée. Je n'ai rien reçu du gouvernement. Je n'ai pas d'argent, pas de travail, pas de mari.» Dans la pièce qu'elle loue et partage avec ses enfants - une fillette de 5 ans et un garçon de 12 ans - cette femme d'une quarantaine d'années est déjà une naufragée. Les planificateurs l'ont oubliée. «Ils ne donnent qu'à ceux qui possèdent quelque chose, aux propriétaires», explique-t-elle avant de cracher, au terme d'une pathétique quinte de toux, dans une bassine posée à côté de son lit. Sur le mur de la maison d'en face, les responsables du comité de quartier ont inscrit les noms des 14 familles qui bénéficieront d'une aide au relogement. Le montant de l'allocation va de 300 à 15 000 yuans (1). Autant dire presque rien.
«La plupart des habitants de notre rue n'ont rien touché, affirme Mme Cheng. Ce sont des chômeurs.» Un homme en blouson noir, les cheveux coupés en brosse, confirme. Une vieille femme lui dit de se taire. Un attroupement se forme. «Mais c'est vrai! Le gouvernement ne nous a pas donné un centime. Il faut qu'on le sache!» s'emporte l'homme.
Nous sommes dans un vieux quartier de Fengdu, une ville de 70 000 habitants dont la légende veut qu'elle soit la capitale des fantômes. La mise en eau du barrage est prévue pour juin 2003 et, d'ici à octobre prochain, tous les murs de cette cité qui s'enorgueillit de deux mille ans d'Histoire doivent être rasés, à l'exception du temple dédié aux Enfers. A partir d'avril, la ville sera progressivement inondée par le Yang-tsê. En 2009, lorsque le barrage des Trois-Gorges sera au maximum de ses capacités, le niveau du fleuve aura monté de 44 mètres.
Le chantier de ce barrage, distant de 476 kilomètres, presque personne ne l'a vu, à Fengdu. Mais il est dans toutes les têtes. Pour bloquer les eaux capricieuses du troisième fleuve du monde, il fallait un ouvrage gigantesque. Il le sera: 2,3 kilomètres de longueur, 185 mètres de hauteur et, en amont, un bassin de plus de 600 kilomètres de longueur qui engloutira 13 villes, 140 bourgades et quelque 4 000 villages.
Le projet des Trois-Gorges a un double but: produire de l'énergie et empêcher toute nouvelle crue dévastatrice du Yang-tsê. En aval, il devrait protéger 15 millions de personnes d'inondations fatales comme celles d'août 1998. Mais, en amont, le coût humain est énorme: 1,2 million d'habitants, officiellement, 2 millions, selon des experts indépendants, doivent être déplacés. Cette gigantesque migration a débuté il y a cinq ans. Elle connaît aujourd'hui une brusque accélération, sous le coup des pelleteuses des démolisseurs, qui progressent quartier par quartier, rue par rue, maison par maison.
Dans les faubourgs industriels de Fengdu, la centaine d'employés d'une papeterie commencent le démontage de leur usine. Les briques sont empilées pour pouvoir être réutilisées; chaque morceau de machine ou de ferraille est récupéré. L'avenir de ces ouvriers d'Etat est à peine moins sombre que celui de Mme Cheng. Ils ont tous été relogés dans le nouveau Fengdu. Mais les coups de massue qu'ils assènent à leur fabrique sonnent également la fin de leur gagne-pain. L'usine est condamnée. Trop polluante, elle ne sera pas reconstruite.
Les plus mal lotis, toutefois, sont les ruraux. Dans le village de Linjiangzu, au pied du célèbre temple Shibaozhai, où se déversent des cohortes de touristes chinois indifférents, une paysanne ne décolère pas. Du canapé troué où elle passe son temps à tresser des sandales en corde, elle indique un champ de ruines: «Là, c'était le village. Tous les habitants ont été relogés plus haut dans la montagne. Sauf nous.» Nous? Une centaine de familles qui, pour leur malheur, sont installées de l'autre côté de la route principale, dans un secteur administratif différent. Celles-là, aucune maison ne les attend, mais un dédommagement de 100 yuans le mètre carré. «On veut me donner 11 000 yuans pour que je parte, explique la femme, au bord des larmes. Mais il m'en faudrait cinq fois plus pour rebâtir! Et rebâtir où? L'Etat nous a trompés! Les autorités nous ont volés! Eux organisent des banquets. Mais où est passé l'argent qu'ils nous avaient promis?»
Les autorités reconnaissent qu'une partie de cet argent a été détournée par des fonctionnaires corrompus au milieu des années 1990 (voir l'encadré ci-dessus). Mais aujourd'hui, à les en croire, tout serait rentré dans l'ordre. Les milliards de yuans du gouvernement central devraient permettre un grand bond vers la modernité pour cette région très pauvre. Certains paysans ont déjà été déplacés vers l'est du pays, plus riche. Dans l'une de ces provinces, celle du Shandong, un journal local invite la population à offrir «un accueil chaleureux aux émigrés des Trois-Gorges». Et cite un porte-parole des déracinés qui s'affirme «heureux de participer à l'effort économique» de sa «nouvelle famille».
«Le prince décide, les sujets obéissent»
Dans la pratique, toutefois, les conflits sont multiples et la police doit souvent intervenir. «Moi, je ne veux pas partir. Mais les autorités nous forcent. Nous n'avons pas le choix.» Li vend des noix en haut des marches escarpées qui mènent au port de Wushan. Courbé sous sa palanche, il raconte comment plusieurs de ses parents ont déjà été déplacés vers la province du Anhui, il y a deux ans. Ils ont écrit; certains sont revenus; tous sont mécontents. Les nouvelles maisons sont trop petites et la terre manque. Comme les 7 000 familles de sa vallée, Li devra suivre. Il aurait préféré le Guangdong, la province la plus prospère. Mais partout l'espace fait défaut. S'il y avait encore des terres vierges en Chine pour les paysans, cela se saurait…
«Le prince décide, les sujets obéissent», entend-on souvent le long du Yang-tsê. Le «père» du barrage, c'est l'ancien Premier ministre Li Peng, celui qui pesa de tout son poids pour l'intervention de l'armée contre les manifestations démocratiques du printemps 1989. Jamais la contestation d'un projet du gouvernement communiste n'a été aussi forte.
Au point qu'un tiers du Parlement s'y est opposé, en 1992. Et, aujourd'hui encore, les critiques sont nombreuses. En janvier 2002, un nouveau rapport mettait en garde contre les risques de transformation du réservoir en un énorme cloaque: la seule mégapole de Chongqing, à une extrémité du bassin, déverse chaque année 1 milliard de tonnes d'eaux usées pour l'essentiel non recyclées. Le barrage va submerger non seulement un millier de sites archéologiques, mais encore 1 300 mines (principalement de charbon), 300 000 mètres carrés de latrines rurales, des milliers de tombes, 4 000 hôpitaux et cliniques, des abattoirs, ainsi que 2,9 millions de tonnes de détritus en tout genre.
A l'entrée d'un temple dont il ne subsiste plus que le portique, scellé, dans le vieux Wushan, un retraité tire les bâtonnets pour prédire l'avenir. Que voit-il pour sa ville? «Cela ira de mieux en mieux. Il faut construire du neuf avec du vieux. C'est cela, l'avenir.» Deng Xiqian quittera sa maison sans états d'âme. Mais il attendra le dernier moment. Plus haut, sur la colline, le nouveau Wushan est presque terminé. Des camionnettes chargées de meubles déménagent petit à petit ses 80 000 habitants. De grandes artères propres quadrillent l'agglomération, dont les immeubles sont tous revêtus de carrelage blanc. La Banque de Chine affiche sur sa façade en marbre les cours de la Bourse, face à l'imposant bâtiment de la nouvelle mairie. C'est l'image de la modernité chinoise, lisse, aseptisée.
A Zigui, autre ville nouvelle, deux bâtiments administratifs sont de maladroites répliques de la Maison-Blanche. L'ego de potentats locaux se nourrit de l'argent destiné aux déracinés du fleuve. Deng Xiqian ne cache pas pour autant sa satisfaction d'être relogé dans un appartement de 80 mètres carrés avec eau courante, cuisine et toilettes. Les deux tiers des frais sont couverts par le gouvernement, le reste emprunté. Comme beaucoup de ses nouveaux voisins, il retient surtout les avantages économiques du barrage.
Au cœur d'une végétation luxuriante qui embrasse le fleuve d'une étreinte de plus en plus serrée, le bateau glisse presque sans bruit. Précédés d'énormes panneaux qui indiquent les niveaux d'eau pour 2003 (135 mètres) et 2009 (175 mètres), les villages fantômes et les nouvelles citadelles blanches se succèdent. Il pleut depuis un mois. Partout, des cascades emportent des flots de terre des sommets déboisés. Le fleuve Bleu se transforme en un épais bouillon ocre à la surface duquel tournoient des milliers de boîtes de nouilles déshydratées vides. Ici comme ailleurs, le Yang-tsê fait office de tout-à-l'égout. Dong, Keng et Zhang se souviennent des eaux claires du fleuve. Originaires du nord de la Chine, tous trois étaient venus propager la parole de Mao dans les Trois Gorges en 1966, lors de la Révolution culturelle. Trente-cinq ans plus tard, ils se retrouvent pour effectuer une dernière descente du Yang-tsê avant l'arrêt du trafic fluvial, puis la transformation du site. Nostalgiques, les trois touristes déplorent le fossé social qui se creuse dans tout le pays. Mais pas question de dénoncer le barrage. Ce sera l'une des grandes œuvres de la Chine du XXIe siècle.
Le brouillard s'épaissit; le fleuve devient une mer d'huile. «Les Trois-Gorges! Les Trois-Gorges!» Un jeune homme aux allures d'étudiant enroulé dans une couverture se rue vers le pont, où il finit par s'étaler de tout son long. Partout, sur le bateau, les passagers courent dans tous les sens, surexcités. Comme une mystérieuse cathédrale, les colonnes du barrage surgissent de la brume, illuminées par les éclats de soudure du plus grand chantier du monde. A côté de l'édifice, déjà construit aux deux tiers, les navires qui croisent semblent insignifiants. La fierté illumine les visages. Les interrogations de Mme Cheng sont un lointain souvenir.
(1) 1 yuan = 0,13 euro.
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