Les éditeurs chinois multiplient les plagiats. Pour tenter de dissimuler leur forfait, ils n'hésitent pas à les présenter comme des traductions de livres étrangers qui n'ont jamais existé…
Jiang Ruxiang, docteur en sociologie de l'université de Pékin et directeur général de la société Beijing Zion Consulting, s'est lancé dans la lutte contre un phénomène qui se répand en Chine : les faux livres. Il a pris conscience de leur prolifération en 2003, lorsqu'il a acheté dans un aéroport un livre intitulé Zhixing Li [Comment être un bon manager ?] et publié par les Editions culturelles internationales. Il a en effet découvert en le lisant que de nombreux passages étaient directement copiés sur un de ses livres. Après enquête, il a eu la surprise encore plus grande de s'apercevoir que le prétendu auteur de l'ouvrage, Paul Thomas, “professeur en management à la Harvard Business School”, était un personnage complètement fictif. Il a alors compris que cet ouvrage était bel et bien un faux. L'éditeur avait utilisé le nom d'un auteur étranger bidon pour publier une prétendue traduction d'un livre rédigé sur place à la va-vite. Nous avons interrogé Jiang Ruxiang sur les résultats de son enquête
Qui sont les auteurs de ces faux livres ?
JIANG RUXIANG Les faux se présentent comme des publications étrangères et utilisent abusivement un nom d'auteur étranger, mais, en réalité, ils sont écrits par des Chinois. Les véritables auteurs sont pour la plupart des étudiants ou des doctorants. On trouve aujourd'hui sur Internet de nombreuses propositions d'emploi à des taux de rémunération alléchants pour effectuer ce travail de nègre littéraire. Dans le cas de Zhixing li, dont on a vendu 2 millions d'exemplaires en Chine, l'éditeur a inventé un auteur qu'il a baptisé Paul Thomas et présenté comme un professeur de Harvard. Ce Paul Thomas qui n'existe pas a finalement écrit une série de sept best-sellers et même écrit la préface d'un autre faux écrit par un Chinois. C'est vraiment fou ! Les procédés employés pour commercialiser ces plagiats sont souvent grossiers. On trouve même des ouvrages portant la mention “recommandé par Einstein”, ou “recommandé par les époux Curie” ou encore “recommandé par Edison”, comme si c'était possible ! Il y a des livres qui n'hésitent pas à prétendre avoir été “déjà vendus à 1 milliard d'exemplaires”.
Lors de la conférence de presse où vous avez dénoncé ce phénomène, vous avez dit que vous vous sentiez très isolé dans ce combat…
Quand j'ai voulu faire quelque chose à titre individuel, j'ai cru que ce serait facile. Je publie régulièrement des rubriques dans plusieurs journaux et je pensais qu'ils publieraient sans problème des papiers sur cette question. Mais j'ai soumis sans succès plusieurs articles à des titres différents. Mes interlocuteurs m'ont expliqué que leurs rédactions étaient très proches des maisons d'édition. Comme je mettais nommément en cause telle ou telle maison d'édition, ils ne voulaient pas s'attirer d'ennuis en les publiant.
Qu'est-ce qui vous pousse dans cette démarche ? Est-ce parce que ces plagiats sont préjudiciables à vos clients ?
Si je n'agissais pas ainsi, je perdrais la confiance de mes clients et de mes employés. C'est ce qui me pousse à agir. Ces dernières années, nous avons consacré tous nos efforts à l'internationalisation des entreprises chinoises en pleine croissance, à leur pérennisation et à leur régularisation. Nous avons toujours mis en avant l'idée selon laquelle une entreprise n'a pas pour seul but de gagner de l'argent, elle doit aussi avoir un esprit d'entreprise indépendant. De nombreux chefs d'entreprise chinois sont des politiciens du marché qui excellent dans l'art des intrigues, mais sont incapables de guider les entreprises sur le chemin de leur internationalisation. Ce ne sont pas des décideurs modernes.
Vous avez pris contact directement avec les sociétés qui éditent des faux ?
Non, ce sont elles qui ont envoyé quelqu'un pour discuter avec moi dans l'espoir d'arriver à un arrangement à l'amiable. Certaines m'ont même proposé de remplacer tout simplement le nom de l'auteur par le mien, puisque le livre était un plagiat d'une de mes œuvres ! Une enquête réalisée sur le marché intérieur chinois a montré qu'en 2004 un faux était sorti en librairie tous les trois jours en moyenne dans le seul rayon économie et gestion.
Les records de vente enregistrés par les ouvrages plagiés montrent au moins que la société est en demande de ce type de documents.
Oui, il existe un besoin très important. Aujourd'hui, nous devons nous pencher sur les raisons qui expliquent le vif intérêt des chefs d'entreprise et des salariés chinois pour les thèmes abordés par ces faux. Que liraient-ils si ces livres n'existaient pas ? Dans le cas des chefs d'entreprise, un tel besoin correspond à une volonté d'accroître la compétitivité de leur entreprise. La culture traditionnelle chinoise ne leur fournit pas les éléments nécessaires. Dans la Chine ancienne, il n'était question que d'intrigues, les livres traitaient de l'art d'utiliser les ressources humaines. Par exemple, les écrits de Zeng Guofan (1811-1872) [administrateur de l'empereur et général d'armée ; érudit imprégné de la tradition confucéenne, il s'est intéressé aux apports de la pensée occidentale] ou l'ouvrage de Li Zongwu [célèbre humoriste des années 1930] Houhei xue [Doctrine de l'épais et du noir] ne s'intéressent qu'à la meilleure manière de se comporter face à autrui. Il n'est pas question dans tout cela de processus industriel, de compétitivité, de gestion de la chaîne d'approvisionnement ou de marketing… Les universitaires et intellectuels chinois ne sont pas en mesure d'aider véritablement les chefs d'entreprise dans ce domaine, c'est pourquoi il y a tant de livres de ce genre. C'est bien triste. Actuellement, écrire un livre ne rapporte pas assez et les spécialistes préfèrent utiliser leur temps à des activités plus rentables. C'est la véritable raison de ce phénomène de faux livres.
Hu Ling - Couurier International
» Réagissez, Ajoutez votre commentaire !
Articles Relatifs