L'élection présidentielle du 20 mars confirme la démocratisation de «l'autre Chine». Et le référendum qui se tiendra en même temps risque d'élargir le détroit entre Taipei et Pékin.
Demandez-lui si elle est chinoise. «Jamais! Je suis taïwanaise!», la réplique fuse, irrépressible. Pourtant, Li Ang est célèbre pour ses romans (écrits en chinois) qui lui valent d'être invitée cette année, avec une vingtaine d'écrivains (chinois) au Salon du Livre (consacré à la littérature chinoise)... Mais voilà: Li Ang ne se sent ni ne se veut chinoise. Comme 2 millions de ses compatriotes qui, en pleine campagne présidentielle, ont déployé, le 28 février, la plus extraordinaire manifestation, «main-dans-la-main» sur 590 kilomètres du nord au sud de l'île, en scandant avec émotion: «Yes Taïwan, no China!» «Une partie de mes origines et de ma culture est chinoise, mais est-ce que les Québécois sont français parce qu'ils causent français? Ou les Corses, italiens, parce que le corse est apparenté à l'italien? plaide avec chaleur la romancière. Nous parlons le mandarin, mais aussi et surtout le minnan, le hakka, cinq langues aborigènes, sans oublier le japonais et l'anglais! Taïwan, fruit d'un brassage unique, est un pays autonome et distinct de cet autre pays qu'on appelle la Chine.»
Le détroit de Taïwan s'est creusé de façon vertigineuse. Entre Pékin qui tempête, menace, aligne 500 missiles nucléaires à portée des buildings de Taipei, et les 23 millions d'habitants de la Formosa des Portugais, l'île «renégate» distante seulement de 160 kilomètres, la communication ne passe plus, l'intimidation encore moins. Bien que l'immense majorité des familles provienne de Chine et parle des dialectes du chinois, en l'espace d'une génération, une identité nouvelle s'est forgée. La question «Etes-vous chinois, taïwanais ou les deux?», posée depuis 1992 par le centre Election Study de l'université Chengchi, révèle l'ampleur du séisme. En une décennie, les «Taïwanais» ont bondi de 17% à 41%. Les «Chinois», à l'inverse, se sont effondrés: de 26% à 10%. Les «et-et» restent stables autour de 43%. Et le glissement continue: en octobre 2003, un sondage a même donné 62% de «Taïwanais», un autre en février n'a recueilli que 4,4% de «Chinois»! «La question identitaire, longtemps sous le boisseau, a resurgi de façon écrasante à la faveur de cette présidentielle, affirme le politologue Stéphane Corcuff. Quel que soit le vainqueur, il devra y faire face.»
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Il y a encore quelques années, seules les têtes brûlées osaient affirmer leur spécificité. Il en fallait du courage ou de l'inconscience pour défier la sinistre police politique du Kuomintang (KMT), le parti unique qui tenait le pays d'une poigne d'acier. Aussi dictatorial que son frère ennemi, le PC de Mao qui l'avait défait en 1949, le régime de Tchang Kaï-chek, réfugié sur cette île deux cent cinquante fois plus petite que la Chine, sévissait sans trêve ni merci. «La répression du KMT a été bien plus sanglante que la colonisation japonaise, pourtant peu tendre, de la première moitié du xxe siècle. Ces trente ans sont appelés la Terreur blanche», explique le sociologue français Frank Muyard, installé à Taipei. Ecrire le mot «indépendance» - tout comme «démocratie» ou «droits de l'homme» - menait à la torture, à un séjour prolongé en geôle, voire à l'exécution sommaire. A l'école, dans les administrations, à l'armée, l'usage du minnan, le dialecte le plus répandu, était proscrit. Personne ne devait contester le projet sacré du «Generalissimo»: arracher la mère patrie aux bandits rouges. De façon emblématique, Taïwan s'appelait (et s'appelle encore) «République de Chine».
Le projet de reconquête ne sera officiellement abandonné qu'en 1991. Mais pas le dévorant rêve de réunification, qui se perpétue sous la forme, cette fois inversée, de la soumission à Pékin. Par une curieuse ironie de l'histoire, ce sont aujourd'hui les vieux leaders du KMT qui envisagent une reddition négociée, qui fait bouillir le sang de Li Ang et de ses amis du PDP, le Parti démocratique progressiste. «Ils nous ont imposé trente-huit ans de loi martiale au nom de leur guerre contre les communistes», s'exclame le conseiller du président (PDP), Roger Hsieh. Avec une ironie exempte de haine, il raconte ses onze années en prison sous le KMT, dont trois d'isolation totale, pour avoir écorné le dogme de la Chine unique et correspondu avec Amnesty. «Ils nous ont privés de notre liberté, de notre identité et, maintenant, ils sont prêts à sacrifier notre démocratie pour faire la paix avec leurs ennemis d'hier!»
Aux yeux de cette conscience civique qui ne sépare pas ses aspirations à la démocratie et à l'indépendance, les candidats du KMT, Lien Chan et son colistier James Soong, challengers du président sortant Chen Shuibian, sont perçus comme des capitulards prêts à «brader» Taïwan au profit de leur ambition politique ou des intérêts de leur «caste» engagée dans de juteux business avec le continent. La fierté d'avoir rejoint, malgré les handicaps de l'histoire, les rangs des nations éclairées est si profonde ici que les hypocrites admonestations de Bush ou de Chirac suscitent une douloureuse surprise. «Dites-lui, à votre président, que nous aimons notre liberté autant que les Français, glisse une manifestante habillée de pied en cap en vert pomme, couleur du PDP. Les vrais enfants de votre révolution, c'est nous.»
Alors que le monde entier se laisse hypnotiser par cette Chine qui se transforme d'empire pouilleux et famélique en eldorado techno-financier, une autre transmutation, moins tapageuse mais plus essentielle, se déroule à la barbe des capitalistes rouges, aussi cruciale pour la Chine que pour le monde. Sous les cieux cléments de Taïwan se déroule en effet une rencontre capitale: celle de la civilisation chinoise et des Lumières. L'élection présidentielle d'aujourd'hui ouvre une nouvelle page dans l'aventure initiée dans les années 1980 par la décision de Chiang Chin-kuo, fils et successeur de Tchang Kaï-chek. «Cet homme a laissé un héritage ambigu, estime Ruan Ming, éminent politologue invité sur les plus grands campus américains. Mais il a sauvé Taïwan. Il a résisté à l'entreprise de charme déployée par Deng Xiaoping dans les années 1980 avec sa fameuse théorie "un pays deux systèmes", qui lui promettait l'autonomie complète pendant cinquante ans et le poste de vice-président de la Chine, pourvu qu'il accepte le principe de réunification.» Ruan Ming était aux premières loges: avant de se réfugier à Taïwan, il avait été le secrétaire du numéro deux chinois, Hu Yaobang, le leader réformateur dont la mort, en 1989, allait déclencher le mouvement étudiant de Tiananmen. Selon Ruan, le dernier dictateur de Taïwan opte sciemment pour la démocratisation, afin de préserver l'espace vital et la liberté de l'île. Deux ans avant sa mort, il autorise le PDP et libère la presse.
Vingt ans plus tard, le chemin parcouru est considérable. 1996: en élisant leur président (KMT) au suffrage universel - une première historique dans le monde chinois -, les Taïwanais démontrent, contre tous les chantres des «valeurs asiatiques», que la démocratie, la vraie, n'est pas incompatible avec le génie des Fils du Ciel. 2000: en portant le candidat du PDP au pouvoir, ils prouvent que la transition pacifique - pas une goutte de sang n'est versée - est possible malgré les cinquante ans de règne d'un parti aussi dictatorial que son alter ego marxiste.
Aujourd'hui, c'est le troisième acte de cette profonde évolution politico-idéologique qui se joue sous nos yeux. Candidat à sa propre succession, Chen Shuibian a en effet réussi, après d'âpres batailles contre l'opposition KMT, à coupler l'élection avec un référendum - encore une première. Non sans arrière-pensées électorales, le PDP consulte les citoyens sur deux questions quelque peu superfétatoires: l'achat d'armements au cas où la Chine ne réduirait pas sa menace militaire; et l'ouverture de négociations de paix sur un pied d'égalité. Trahison, clament les hiérarques de Pékin! Ce référendum inaugure une mauvaise habitude, accusent-ils, dont la répétition mènera pas à pas (changer le nom du pays, refondre les programmes scolaires, imposer le dialecte minnan, débaptiser les consortiums d'Etat, etc.) vers l'indépendance complète. «Le scéna-rio a un nom: trancher la saucisse en rondelles, explique avec un sourire contraint Georges Shuang, porte-parole du puissant groupe de presse Minsheng Pao (pro-KMT). Une fois Taïwan larguée, à qui le tour? Le Tibet? La Mongolie? Que restera-t-il alors de la Chine?»
La perspective d'un effritement progressif du puissant Empire du Milieu fait frémir ce fils d'émigré du KMT - un de ceux qui répondent «Chinois» aux sondages. Mais nombreux sont ceux, sur le continent même, qui ne partagent pas cette inquiétude. Engagés dans la bataille pour la démocratisation, ils se dégagent peu à peu de leur goût ancestral pour l'imperium. Historiquement, l'unité politique a été systématiquement recherchée par les Chinois, fût-elle synonyme de despotisme, d'enfermement, de retard, d'appauvrissement. «En rompant avec ce dogme, en montrant le chemin d'une autonomie régionale viable, en obligeant nos leaders à faire appel à Bush - ou à Chirac - alors même qu'ils hurlent au moindre soupçon d'ingérence dans nos sacro-saintes affaires intérieures, Taïwan nous rend un immense service, affirme sereinement un dissident pékinois. La démocratie vaut bien la fin de l'empire.»
Ursula Gauthier - Le Nouvel Observateur
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