Elle rit de ses propres larmes. A 18 ans, elle quitte la Chine et débarque à Maurice pour un mariage arrangé. Elle ne sait ni lire, ni écrire, ni compter et la vie s'abat sur elle comme un orage qu'elle n'a pas vu arriver. Elle portera 18 enfants de ce mari que la destinée lui a offert. Une vie de labeur, qu'elle raconte avec des rires, des rires qui disent sa bonté infinie et la lumière qu'elle engendre. Cécile donne aux vicissitudes de la vie l'intelligence que leur procure le fatalisme. Un grand moment d'émotion vraie.
- Vous avez 86 ans. À cet âge que retient-on de son parcours ?
Beaucoup de travail, beaucoup de larmes, quelques bons moments, dix garçons et huit filles dont certains vivent à l'étranger, d'autres à Maurice.
- Avec les petits-enfants, cela fait une sacrée famille…
Les petits-enfants, il y en a beaucoup, mais je ne sais pas combien. Je ne sais pas compter quand j'en vois autant. Regardez sur le mur, vous verrez une photo où tous les petits-enfants sont là. Comptez vous-même… Je ne sais ni lire, ni écrire ni compter.
- Avez-vous des souvenirs du village où vous êtes née en Chine en 1920 ?
Un peu, mais je ne peux pas vous dire le nom du village, je crois qu'il a changé de nom. Vous savez, la Chine c'est vraiment très très grand. Les Rose-Hill et les Beau-Bassin, il y en a des millions. L'endroit où je suis née, on me dit que même sur la carte, il n'existe pas.
- C'est à ce point petit et loin ?
Ah oui ! Pour vous dire, quand j'ai quitté la Chine en 1938, on est passé par Hong Kong. Pour arriver à Hong Kong, nous avons pris plusieurs jours sur un petit bateau à rames. Nou vini, vini vini même lerla nous arrive Hong Kong. Vous voyez ? C'est loin. Là on a pris un grand bateau…Et puis je suis arrivée à Maurice vers septembre 1938. Un long, long voyage.
- Pourquoi avez-vous quitté la Chine ?
J'avais 18 ans et les grandes personnes m'ont dit que je devais aller à Maurice pour me marier. C'était quelqu'un de notre village qui était déjà établi ici. J'avais encore l'esprit d'un enfant. Mais les grands dimounes me disaient : “Il y a des gens là-bas qui cherchent des filles pour se marier.” Et puis un coup, c'est la destinée. Qui pou faire ? La belle-mère avait décidé.
- Vous aimiez vivre en Chine ?
On vivait. On avait des petites plantations. On n'avait pas besoin d'argent. C'était la misère. On mangeait ce qu'on plantait : arouille, patates, blé. On en faisait des pâtes. Il y avait des brèdes.
- Vous étiez triste de partir ?
Venir ici. Oui… Aïe aïe aïe ! pas de famille rien, rien, rien. Je ne savais même pas ce qu'était ce pays où j'allais. Mon Dieu j'ai pleuré. Et Maurice était vraiment pauvre quand je suis arrivée. En Chine on avait quand même à manger. Les bâtiments étaient plus jolis qu'ici. Ici, c'était craze crazé; des maisons en bois et tôles pourris. C'était comme ça.
- Vous vous êtes installée où ?
Près de l'hôpital Civil à Port-Louis. On était vraiment pauvre. Les choses ont commencé à s'arranger quand les pionniers sont partis à la guerre. Ils envoyaient de l'argent et leurs femmes avaient de quoi s'acheter des commissions. Elles se construisaient de jolies petites maisons et avaient un peu d'argent. Elles allaient chercher la paie de leur mari au Champ de Mars. On appelait ça Fête cabas.
- Vous étiez déjà mariée et installée ?
Oui, j'étais dans la boutique avec mon mari. La belle-mère avait déjà, avant mon départ, organisé un petit mariage d'après le système chinois. Mon mari était venu me rejoindre en Chine, et nous sommes venus ensemble ici, dans sa boutique. Quand je suis arrivée ici, j'ai commencé à aider dans la boutique. J'ai habité une vingtaine d'années dans ce quartier. Mais ici, on n'a pas fait de mariage. Il n'y avait pas d'argent. Vous savez, après une journée de travail, on s'asseyait tous les deux et on comptait l'argent. Après avoir retiré toutes les dépenses, les frais, il restait deux ou trois roupies. Et là aussi, en faisant bien attention. Je peux le vous dire : on était pauvre. Qu'est ce que j'ai pu pleurer… C'est pas possible d'être pauvre comme ça. En Chine, on sortait, on voyait des amis. Ici, rien. Tout seuls. On travaillait à la boutique, c'est tout. Pas facile ça !
“À cette époque, il n'y avait
ni lait condensé, ni lait en
poudre, alors on a cherché
une dame qui avait du lait et
on m'a donné à cette dame.
Mon papa n'est jamais revenu
me chercher.”
- C'est quoi la vie d'un boutiquier chinois dans les années 40 ?
Fouf ! Bien difficile! En plus, c'était la guerre. Déjà quand on avait quitté la Chine c'était la guerre. Les Japonais écrasaient partout…Depuis bébé, je ne connaissais que la guerre. Mao Tse Toung se battait contre les Japonais.
- Mao, c'était une bonne chose pour la Chine, selon vous ?
D'un côté c'était bon, de l'autre non. Mais en général cela a été positif. En gros li ti bon. Sorry, je ne sais pas lire mais j'écoute ce que les autres disent aussi un peu et je crois que Mao a été bon pour nous. Quand on venait d'arriver à Maurice, mon mari lisait des revues et il me racontait. C'était trop compliqué. Je voulais apprendre à lire et à écrire. Mais déjà, il fallait apprendre le créole pour pouvoir se faire comprendre. Et puis, il y avait le travail. C'était bien difficile. J'ai commencé à apprendre à lire et à prendre des leçons de français. Je faisais mes devoirs le soir, mais je tombais de sommeil. Alors, j'ai dû arrêter. Il fallait travailler dans la boutique. Et puis, vers l'âge de 19 ans j'ai commencé à avoir des enfants : 18 ! C'est-à-dire que pendant dix-huit ans j'ai été presque constamment enceinte. J'étais épuisée. En plus, il y avait tout le travail de la maison : laver, repasser, cuire à manger, travailler à la boutique, avoir des enfants… Comment apprendre à lire dans tout ça ? Je regrette beaucoup.
- Comment se débrouille-t-on dans la vie de tous les jours quand on ne sait pas lire ?
Il y a quelques mots comme ça que je peux comprendre… Quelques écritures que je comprends. Mais c'est pas facile. Mais je n'ai pas le choix. Je suis chagrine même, mais qui pou faire ? Mes enfants savent tous lire. Je suis vraiment contente. Mais la plupart n'ont pas été plus loin que la Senior, parce que nous n'avions pas les moyens de faire plus pour eux. Nourrir 18 enfants ce n'est pas facile… J'ai quelques filles qui ont été jusqu'au HSC. Il y en a une qui a été lauréate. D'autres ont eu des bourses. Mais elles ont toutes fait des sacrifices et ont bien étudié. Il y en a une qui est religieuse. Elle travaille et habite à Rome. Elle a 60 ans. Nous étions religieux dans la famille. C'est quand nous sommes arrivés ici, après quelques années, que des personnes sont venues nous demander si nous voulions nous faire baptiser. Nous avons dit oui. Il faut connaître Dieu. Sinon, on est des barbares. On est comme des oiseaux, on se réveille, on va chercher à manger. C'est tout. Même les oiseaux font leurs prières sous les arbres quand il commence à faire noir.
- Quand on regarde les photos de famille chez vous, on y voit des gens, des races du monde entier, cela vous fait plaisir ?
C'est comme ça. Vous savez, c'est le coeur… quand il parle, on ne peut qu'écouter. Il faut accepter. Et puis, chacun doit vivre sa propre vie. Alors il faut faire le choix que l'on veut et non pas ce que les autres attendent de vous. Mes enfants se sont mariés à des Indiens, à des Allemands, à des Créoles, à des Créoles-Chinois, à des Chinois de Chine… Enfin, éna tout qualités !
- Êtes-vous revenue en Chine depuis votre départ en 1938 ?
Une fois, j'y suis revenue pour une dizaine de jours. Et puis c'est difficile, je n'y ai pas d'amis, je ne sais pas lire. Qu'est-ce que vous allez faire dans un pays comme ça ? Je n'ai pas pu aller trop visiter. Et le neveu que j'ai encore là-bas, que j'ai connu, est très pauvre. Donc pas de voiture, pas possible d'aller se promener. Donc je n'ai rien visité. C'était il y a une dizaine d'années.
- Aimeriez-vous habiter en Chine ?
Non, mes enfants sont ici : qu'est-ce que je vais aller faire là-bas ? Et le neveu dont je vous parlais est mort. Et ses enfants, je ne les connais pas. Cela ne vaut pas la peine. J'aime aller voir mes enfants. J'en ai à Genève, en Afrique du Sud, en Allemagne. Il me paraît difficile d'envisager d'habiter dans un pays où je n'ai pas de parents. Toute seule quand on ne sait pas lire, c'est impossible. On ne peut pas aimer un pays dans ces conditions. Mais j'ai des souvenirs de ma jeunesse en Chine qui me reviennent quelquefois. Par exemple, je me rappelle de ce jeune Chinois qui habitait l'Afrique du Sud et qui était venu dans mon village pour se marier avec moi. Mais je n'ai pas voulu…
- Coquetterie de jeune fille ?
Non, pas du tout. Il avait beaucoup d'argent.
- Et ça vous embêtait ?
Bien sûr. Ce n'est pas bon de se marier avec quelqu'un de beaucoup plus riche que soi. Les gens qui ont de l'argent ne s'entendent bien qu'avec ceux qui ont de l'argent. Quand ils s'associent avec des gens pauvres, en mariage ou ailleurs, ils ne peuvent pas s'empêcher de se considérer comme supérieur, et vouloir faire le dominère!
Donc je n'ai pas voulu de cet homme. De même je n'ai pas d'amis riches. J'ai trop peur qu'ils croient que je suis là pour leur argent. Les gens pensent comme ça. C'est la vérité !
- Vous congédiez cet homme parce qu'il est riche. C'est injuste non ?
Peut-être, mais c'est comme ça. C'était un grand commerçant. Il avait appris mon existence par des parents qui habitaient mon village et il est venu demander ma main.
- Il était beau ?
C'était la première fois que je le voyais…Disons qu'il était raisonnablement bien ! Il voulait une fille du village. Et moi, j'étais là. Mais vous savez, la vie elle se passe comme ça. Un jour triste, un jour gai. Donc je lui ai dit que je n'étais pas intéressée. En plus j'ai sauté sur l'occasion quand il m'a demandé si je savais lire. J'ai dit : “non ! non ! Je ne sais pas lire un mot ! Mone profité !” J'avais pas envie de passer de la misère avec cet homme. Je le sentais comme ça…
- Il a été déçu ?
Non… Tout nec cancel enn sel cout ! Fini la mem ! Je suis comme ça. Si je n'aime pas, j'agis tout de suite. Carré carré ! Péna rissé poussé. Pas de mensonge dans la vie.
- Comment avez-vous fait avec celui qui allait devenir votre mari ?
J'avais vu sa photo. Il n'était pas mal. Il m'avait envoyé des lettres, je les avais fait lire par un ami de ma famille. Et puis, tout est arrivé. C'est la destinée, il faut accepter.
- Elle n'était pas trop mal cette destinée : vous avez eu 18 enfants avec lui…
Allez, disons… C'était un bon garçon, il ne buvait pas, il ne fumait pas, il n'aimait pas le jeu… Qu'est-ce que vous voulez demander de plus ? Tout l'argent qu'il gagnait au travail, il le mettait à la maison. Jamais en tant d'années de vie commune, on s'est bagarré. C'était bien. C'était la vie. Misère, misère, mais on vivait. Quand on gagnait un peu d'argent, on mangeait. Quand on n'en gagnait pas on mangeait moins. Longtemps, quand les gens venaient à la boutique le matin, ils achetaient 1 sou de sucre, 2 sous de thé, enveloppés dans un petit cornet. Vous vous rendez compte ? Nous avons bien passé de la misère, mais enfin nous n'avons pas été malades, le Bon Dieu nous a fait vivre tranquilles.
Tous les jours, on se levait à 6 heures, on allait se coucher vers minuit. La boutique fermait vers 21 heures et jusqu'à minuit, il fallait essayer de faire partir les soûlards qui étaient dans la chambre boire. Il fallait les pousser. Et quand ils étaient partis, c'était alors qu'on pouvait souffler un peu. Mais ensuite, il fallait préparer à manger, prendre son bain, s'occuper de tous les enfants, les faire manger… C'était terrible. Et je savais que le lendemain, il fallait être debout à six heures… Mais le Bon Dieu a fait passer le temps. Mais si je vous dis que la vie était difficile, ne croyez pas que c'était pour moi seulement. La vie de tout le monde l'était à Maurice à cette époque. Pour les Indiens, les Créoles, les Musulmans, tout le monde.
- Quand la guerre est arrivée, vous étiez inquiète ?
Un peu. Mais ça a commencé à aller mieux à la boutique. Les femmes de pionniers pouvaient acheter des commissions plus que les autres. Quelquefois elles pouvaient acheter trois livres de riz d'un coup. Alors que tout le monde prenait à crédit.
- Le crédit, c'était risqué ?
Oui. Mais si vous ne faisiez pas de crédit, personne ne venait chez vous. Mais on perdait beaucoup d'argent avec ça. On connaissait des gens qui ont fermé leur boutique à cause du crédit.
“La boutique fermait vers 21
heures et, jusqu'à minuit, il
fallait essayer de faire partir
les soûlards qui étaient dans
“la chambre boire”. Il fallait
les pousser.”
- Votre mari est mort en 1976, il vous manque ?
Oui, mais il était terrible. Il maltraitait son estomac, il mangeait n'importe quoi. Il a eu un cancer à l'estomac, je crois. Il mangeait en fout pas mal. C'était sa destinée de mourir comme ça.
- Cela ne vous gêne pas de tout mettre sur le dos de la destinée comme ça ?
Qu'est-ce que vous savez de la vie vous ? Je ne peux pas réfléchir sur ma destinée. Toute ma vie, je n'ai fait que travailler. Pas le temps de penser. Vous savez ce que de c'est tenir un commerce quand on ne sait pas compter ? Je n'avais d'autre choix que de faire confiance aux gens. Mais je leur disais quand même: “Je ne sais pas compter, mais celui qui est là-haut, il vous voit et il sait compter”.
- On a l'impression que vous avez regardé la vie s'écouler comme une spectatrice plus que comme une actrice ?
Moi, je regarde la vie, moi… ? Qui pou faire ? J'ai un fils qui habite là à côté. Il m'a donné un coin pour habiter. La vie à Maurice est devenue chère. Mais si tous les enfants sont grands, ça va.
- Vous vous sentez à l'aise dans votre pays d'adoption ?
Oui. Comme je ne sais pas lire, je regarde à la télévision ce qui se passe. Je ne sais lire ni le chinois ni le français ni rien. Incroyable hein ?
- Avez-vous revu vos parents en Chine ?
Je n'avais pas de papa et de maman. Ma mère est morte en me donnant naissance. Et on m'a donné à une autre personne. À cette époque, il n'y avait ni lait condensé, ni lait en poudre, alors on a cherché une dame qui avait du lait et on m'a donné à cette dame. Mon papa n'est jamais revenu me chercher. En fait je ne le connais pas. Eh oui… ! J'ai habité chez la dame qui m'a adoptée. Et puis voilà…
- Vous savez que la Chine est présentée comme une des grandes puissances du 21e siècle. Vous en êtes fière ?
Je ne sais pas, mais ce que je sais, c'est que j'ai pas envie d'y retourner.
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