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Barrage des Trois Gorges: L'eau monte, Fengdu (Chine) vit ses dernières heures

La mise en eau du barrage géantdes Trois-Gorges (2 km de long, 185 m de haut) a commencé, dimanche, en Chine. Le niveau du plus grand fleuve du pays, le Yang-Tseu-Kiang, va s'élever, jusqu'à 55m par endroits, engloutissant des dizaines de villes et villages. Comme Fengdu, 70 000 habitants déplacés.
FENGDU (Correspondance). ­ Comme chaque printemps, les eaux du Yang-Tseu-Kiang (qu'on appelle aussi Yangzi, Yangzi Jiang, Chang Jiang ou... fleuve Bleu) recommencent à monter. Mais cette année, c'est pour toujours. Depuis la fermeture des vannes du barrage des Trois-Gorges, dimanche, un lac réservoir de 436 km de long (la distance de Paris à Saint-Brieuc) est en train de se remplir. À la mi-juin, le niveau du fleuve aura monté de 55 m : comme si la Seine baignait le premier étage de la tour Eiffel. Treize villes et 116 villages ruraux seront engloutis dans le lac de retenue du plus grand barrage jamais construit au monde. Fengdu est l'une de ces localités sacrifiées sur l'autel (officiel) de la prévention des crues et de la nécessité de produire l'énergie d'un pays en plein développement.

Une précédente visite, à l'automne, nous avait fait découvrir une ville en ébullition. Vendre et déménager étaient les deux principales préoccupations de ses 70 000 habitants. Chaque famille surchargeait un camion, une fourgonnette, une voiture, pour traverser le fleuve vers la nouvelle ville, construite en hauteur, sur l'autre rive du fleuve. Toutes les boutiques avaient déballé à même le trottoir téléviseurs, chaussures de sport, bouteilles d'alcool, couvertures, outils de bricolage ou autres lecteurs DVD. Une ville en liquidation totale.

De cette effervescence, il ne reste plus rien. Rien qu'un petit îlot d'immeubles usés, au milieu d'un champ de terre et de gravats. Il pourrait s'agir de Kaboul, de Sarajevo ou du Beyrouth des années 80, une de ces villes laminées par la guerre. Des quartiers entiers ont été livrés aux démolisseurs afin que les bâtiments (parfois de dix étages) ne fassent obstacle à la future circulation navale sur le lac de retenue. Pour quelques jours encore, ce paysage lunaire appartient aux glaneurs, villageois des environs venus gagner quelques yuans en 'ville' avant de retourner aux champs. Par petits groupes, par familles entières, ils retournent le moindre mètre carré. Leur récolte ? Des briques intactes, la ferraille du béton armé... Tout ce qui est recyclable sera revendu ou réutilisé. « Ici, on arrive à gagner un peu d'argent. Dans notre village, tout va être perdu, explique Li, courbé sur sa pioche pour exhumer des morceaux de canalisation. Avec le barrage, nous perdons nos terres. Et celles que le gouvernement nous propose ne sont pas cultivables. »

Dans les ruelles déglinguées, des jeunes gens disent leur joie d'aller s'installer dans la ville nouvelle, aux larges avenues et immeubles encore immaculés. Ce n'est pas le cas d'habitants plus âgés, obligés de squatter un immeuble en démolition, faute d'avoir obtenu un logement en échange de leur maison détruite. « C'est simple, explique Xiao Ma, pour obtenir un appartement, il faut soit de l'argent, soit de bonnes relations ; ces gens-là n'ont ni l'un ni l'autre. » Sans ciller, ce ' privilégié ' ajoute : « Dans ma famille, nous avons déjà trois appartements car mon beau-frère est un fonctionnaire haut placé. Plus il engrange, plus il est respecté par ses supérieurs. Un fonctionnaire qui ne s'enrichit pas est mal vu dans l'administration ! La construc-tion de la nouvelle Fengdu est une formidable opportunité pour la corruption à grande échelle. »

Sur la barge qui permet de traverser vers la ville nouvelle, un enseignant à la retraite se rend dans son futur appartement « pour s'occuper de la décoration ». Entendez l'installation de toute la tuyauterie, l'habillage des murs et des sols. « On nous donne un appartement mais l'eau, l'électricité et le gaz s'arrêtent à la porte d'entrée, la seule existante d'ailleurs ! Je vais dépenser 30 000 yuans [environ deux ans d'un salaire d'enseignant] pour rendre ce logement habitable », explique cet homme de 67 ans, obligé de travailler en plus de sa retraite pour nourrir sa famille. « Pour ceux qui ont des relations, il n'y a pas de problèmes. Pour les autres... »

Les avenues de la nouvelle Fengdu apparaissent disproportionnées pour une circulation encore limitée. Les trottoirs, eux, regorgent déjà de vendeurs de fruits et légumes ainsi que d'un nombre croissant de cireurs de chaussures. Pour 20 yuans par jour, ils s'installent sur leur caisse, attendent le client et, régulièrement, déguerpissent à la vue de l'uniforme. Il y a aussi un peu partout ces petites affichettes qui proposent des appartements à la vente ou à la location. Car certains habitants n'ont pas voulu passer d'une rive à l'autre. Les uns squattent encore dans les ruines. Les autres ont choisi de quitter la région, de tenter leur chance ailleurs.

En fin de journée, alors que la pénombre s'installe sur le fleuve, deux hommes haranguent une dizaine d'habitants : « Profitez-en, seulement trois cents yuans et vous serez à Canton. » Un aller simple pour la grande mégapole du Guangdong avec la promesse d'un emploi. Certains n'y croient pas ; d'autres, silencieux, ouvrent de grands yeux pleins d'espoir. Tôt ou tard, avec l'aide ou non de ces vendeurs d'avenir, ils iront grossir le flot incessant de dizaines de millions de migrants embarqués vers le Far-East des promesses : Canton, Shanghai ou ailleurs... ces provinces côtières devenues la nouvelle façade du capitalisme rouge.


Ange ZALFOE - www.ouest-france.fr

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Le 03 juin 2003
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