Depuis deux mois, des "défenseurs des droits individuels" font une grève de la faim tournante pour protester contre les brutalités policières. Le dissident Hu Ping analyse pourquoi la profession d'avocat est devenue si menacée.
L'émergence d'avocats “défenseurs des droits individuels” [selon l'expression en vigueur en Chine] est un des phénomènes les plus importants de la société chinoise de ces dernières années.
Dans la Chine de Mao Tsé-toung, les avocats étaient une espèce éteinte. D'une part, pour des considérations idéologiques : à l'époque, l'accent était mis sur la lutte des classes ; chacun devait se positionner fermement sur ce plan ; comment aurait-on pu autoriser quelqu'un à défendre des gens mauvais, des ennemis de classe ? D'autre part, c'était l'époque de l'appartenance à l'“unité de travail”, la danwei, à laquelle tout un chacun était rattaché. Elle prenait entièrement en charge la vie d'un individu. Quand survenait un conflit ou des tensions, il n'y avait qu'un seul moyen pour les régler : aller trouver son organisation et ses dirigeants. Les tribunaux n'étaient que des coquilles vides, et les avocats n'avaient aucun espace où déployer leurs talents. Après le lancement des réformes et l'ouverture du pays sur l'extérieur, les individus se sont affranchis de leur unité de travail. Désormais, aller trouver son organisation ne sert plus à grand-chose pour régler un différend, et les tribunaux jouent un rôle indispensable – tout comme les avocats, qui ont fait leur grand retour.
Le nouvel essor de la profession d'avocat s'est accompagné tout naturellement de l'apparition de défenseurs spécialisés dans la protection des droits individuels. Les premiers du genre se consacraient surtout au conseil juridique des dissidents politiques. En théorie, aujourd'hui, le Parti communiste chinois ne peut plus [comme il l'a longtemps fait] qualifier de “contre-révolutionnaires” les avocats qui défendent des personnes accusées de ce même crime [disparu du Code pénal]. En d'autres termes, même si, au fond, il les considère avec une grande hostilité, il est forcé d'admettre leur existence légale. Nous savons bien que les défenseurs des dissidents politiques ont toujours pris comme position de principe de ne pas s'occuper du fond mais uniquement de la forme. Peu importe que les propos tenus par quelqu'un soient ou non “réactionnaires”, ils s'intéressent uniquement au fait de savoir si leur problème juridique peut se concevoir comme une question de droit à l'expression d'une opinion [protégé par la Constitution]. C'est ainsi que ces avocats-là sont devenus les défenseurs des droits fondamentaux, tel celui de la liberté d'expression, et qu'ils sont légalement reconnus pour agir ainsi par les autorités dictatoriales, aussi étrange que cela paraisse !
On pourrait penser que défendre la cause des dissidents est ce qu'il y a de plus dangereux, car cela revient à s'opposer directement aux autorités dictatoriales. En fait, pas nécessairement ! Pour une raison très simple : depuis les événements du 4 juin 1989 [répression du mouvement prodémocratique de Tian'anmen], les autorités sont, pour reprendre l'expression, “[comme] un cochon mort, [qui] ne craint plus l'eau bouillante”, autrement dit : cause toujours, je condamne !
Proches de la population, porte-parole des déshérités
Malheureusement, comme le souligne le jeune juriste Wang Yi, la bataille des avocats contre les instances gouvernementales est perdue d'avance, et le danger est d'autant plus important que les chances de gagner sont grandes. Prenons l'exemple de l'affaire du village de Taishi [dans la province du Guangdong, en 2005, des paysans en colère contre la corruption du chef de village avaient voulu le révoquer et avaient été durement réprimés ; l'avocat qui défendait leur cause avait été placé comme eux en détention, avant d'être libéré]. Si l'affaire avait été portée devant les tribunaux, les défenseurs auraient apporté toutes les preuves du caractère corrompu des administrateurs du village et d'autres fonctionnaires locaux. Comment, face à de telles évidences, les juges auraient-ils pu mentir en les regardant droit dans les yeux et chercher à disculper les fonctionnaires véreux ? Aussi, du côté gouvernemental, avait-on tout intérêt à tuer le mal dans l'œuf. Arrêtons d'abord l'avocat, on pourra toujours le condamner pour faux témoignage. De nombreuses affaires de droits individuels lésés semblent de prime abord peu sensibles d'un point de vue politique, et non sans espoir de victoire juridique. Mais, justement, pour peu que les accusés disposent de solides appuis, ils n'hésiteront pas à porter les coups les plus retors pour abattre les défenseurs, qui courent alors un très grand danger. Ainsi, dans la Chine d'aujourd'hui, le métier d'avocat est devenu risqué, et ceux qui se battent pour la défense des droits d'autrui manquent eux-mêmes cruellement de garanties en ce qui concerne la protection de leurs propres droits.
Aujourd'hui, ces avocats, défenseurs envers et contre tout des droits individuels, sont devenus nos héros des temps modernes, car ce sont eux qui se trouvent en première ligne. Tout en appartenant à l'élite intellectuelle, en raison de leurs longues études, ils sont très proches de la population et de ceux qu'on appelle les “déshérités”, et méritent bien leur titre de porte-parole des gens du commun. Par ailleurs, leur degré de formation facilite leur reconnaissance par la communauté internationale. A Taïwan, ce n'est pas un hasard si, au sein de la deuxième génération de dirigeants de l'opposition, beaucoup sont d'anciens avocats. Mais cela [l'existence d'une opposition constituée], ce sera pour plus tard. Au stade actuel, les avocats chinois se consacrent encore entièrement à la défense des droits de l'homme.
Adressons ici nos plus profonds respects à ces personnes ! Ce sont les droits fondamentaux de chacun d'entre nous que ces avocats défendent. A nous de veiller sur eux et de protéger également leurs droits !
Hu Ping
Beijing zhi Chun
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